‹ Poésies complètes, Volume 2Chapitre 26 sur 34 · DE. BALLA1GUES A ORBE, JURA · texte numérisé non relu

DE. BALLA1GUES A ORBE, JURA

14 octobre.

Sur ce large versant, au dernier ciel d'automne, Les arbres étages mêlent à mes regards Les couleurs du déclin dans leurs mille hasards, Chacun différemment effeuillant sa couronne. -

L'un, pâle et jaunissant, amplement s'abandonne; L'autre, au bois nu, mais vert, semble au matin de mars; D'autres, près de mourir, dorent leurs fronts épars D'un rouge glorieux dont tout ce deuil s'étonne»

Les sapins cependant, les mélèzes, les pins, D'un vert sombre, et groupés par places aux gradins, Regardent fixement ces défaillants Ombrages,

Ces pâleurs, ces rougeurs, avant de se quitter... Et semblent des vieillards, qui, sachant les orages Et voyant tout finir, sont tristes de rester.

DE BALLAIGUES À. JOUGNE, AU RETOUR.

Le 2 juin.

J'ai revu ces grands bois dans leur feuille nouvelle, J'ai monté le versant fraîchement tapissé.

A ces fronts rajeunis chaque vert nuancé Peignait diversement la teinte universelle :

Près du fixe sapin à verdure éternelle Le peuplier mouvant, le tremble balancé, Et le frêne nerveux tout d'un jet élancé, De feuille tendre encor comme la fraxinellc.

Le mélèze lui-même, au fond du groupe noir, Avait changé de robe et de frange flottante ; Autant qu'un clair cytise il annonçait l'espoir,

Ô mon Ame, disais-je, ayons fidèle attente!

Ainsi dans le fond sûr de l'amitié constante Ce qui passe et revient est plus tendre à revoir.

Lorsque j'arrivai à Lausanne pour y commencer un cours/ MM. les étudiants de la Société dite de Zojinguê m'adressèrent im chant de bon accueil et d'hospitalité; j'y répondis la veille du i" janvier par la pièce suivante, où il est fait allusion, vers la fin, à la perte récente d'un jeune ' et bien regrettable poète, qui aurait fait hoàneur au pays.

Pour répondre à vos vers, â vos chants, mes Amis, Je voulais, plus rassis de ma prose, et remis,

Attendre au moins les hirondelles; Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité, Que le chant imprévu de lui-même a. chanté

Et vers vous a trouvé des ailes,

II a chanté, croyant tlès l'hiver au printemps, Tant la neige à vos monts, à vos piçs éclatants •

Rit en fraîcheurs souvent écloses; Tant chaque beau couchant, renouvelant ses jeux, A tout ce blanc troupeau de?. hauts taureaux neigeux

Va semant étoiles et roses l •- -

Même aux plus sombres jours et quand tout se confond, Quand le lac, les deux noirs et les monts bleus nous font

. Leurs triples lignes plus serrées, H est de prompts éclairs partis du divin seuil, Et pour l'esprit conforme à ce grand cadre en deuil Il est des heures éclairées.

Tout ce que d'ici f'œil embrasse et va saisir, Miroir du chaste rêve, horizon du désir,

Autel à vos âmes sereines ; Là-bas aussi Montreux, si tiède aux plus souffrants, Et fidèle à son nom ce doux nid de Clarens,

Où l'hiver même a ses haleines ;

Oui, tout!... j'en comprends tout, je les aime, ces lieux; J'en recueille en mon cœur l'écho religieux

S'animant à vos .voix chéries, A vos mâles accords d'Helvétie et de ciel!

Car vous gardez en vous, fils de Tell, de Davel*,*

Le culte uni des deux patries.

Oh ! gardez-le toujours, gardez vos unions ; Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons

. Si nous ne voulons que tout tombe.

La mortelle patrie a besoin, pour durer,

• Le major Davel, patriote et religieux, exécuté en 17*3 pour, avoir tenté d'affranchir le Pays de Vaud de la domina-, tion bernoise.

D'entrer par sa racine, et par son front d'entrer En celle que promet la tombe.

Fils au cœur chaste et fort, gardez tous vos saints nœuds, Ce culte du passé, fécond en jeunes vœux,

Cet amour du lac qui modère, Cet amour des grands monts qui vous porte, au pied sûr, Dès le printemps léger, dans la nue et l'azur

D'où vous chantez la belle terre.

Et si quelqu'un de vous, poète au large espoir*, Hardi, l'éclair t au front, insoucieux de choir,

S'il tombe, hélas I au précipice, Gardez dans votre cœur, au chantre disparu, Plus sûr que l'autre marbre auquel on avait cru,

Un tombeau qui veille et grandisse.

A ceux aux nobles voix, qu'encor vous possédez, A ceux dont vous chantez les chants émus, gardez

Amour constant et sans disgrâce, Toutes les piétés fidèles à mûrir; Et même un souvenir, qui n'aille pas mourir,

A celui qui s'asseoit et passe.

31 décembre 1837.

•Frédéric Monncrçm, jeune poète qui promettait de prendre mr essor élevé; mort à la fleur de Page, dans l'égarement de l'esprit.

3$8 NOTÉS ET VoN'NETS;"

Oh I laisser-moi quand la verve affaiblie ÎHir les coteaux m'égare avec langueur, -Quand pourtant la mélancolie Demande à s'épancher du cœur.

Ôh ! laissez-moî du poète que j'aime «Bégayer le vague et doux son, Glaner après lui ce qu'il sème, -Et de Collins, d'Uhland lui-même - Émietter quelque chanson.

Je vais, traduisant à ma guise Un vers que je détourne un peu, C'est trop ma douceur et mon jeu Pour^qu'autrement je le traduise,

Cest. proprement sur mon chemin Tenir quelque branche à la main Que j'agite quand je respire.

Cest sous mes doigts faire crier, . Cest mâcher. un brin de laurier, . .

Comme nos maîtres l'osaient dire.

Quel mal d'avoir entrelacé, Même d'avoir un peu froissé

Deux fleurs dans la même couronne?

La fleur se brise dans l'essai ; L'arbre abondant me le pardonne.

Et puîs j'y mêle un peu de moi, Et ce peu répare ma faute. . ..

Souvent Je rends plus que je n'ôté Par un nouvel et cher emploi.

Ainsi, quand, après des journées

D'étude et d'hiver confinées,

Je. quitte, un matin de beau ciel, .

Mon Port-Royal habituel ;

Si devant' mon cloître moins sombre,,

Au bord extrême du préau,

M'avançant, je vois passer l'ombre,

Ombre ou blanc voile et fin chapeau

De jeune fille au renouveau •

Courant au tournant du coteau,

Alors, pour peindre mon nuage, M'appliquant tout à fait l'image

Du Brigand près du chemin creux/ Uhland, j'usurpe ton langage; ..

Et, si je n'en rends le sauvage, J'en 'sens dû moins le douloureux*

Le Brigand.

Imité d'Uhland.

Un jour (en mai) de fête et de lumière, Au front du grand bois éclairci, Sortit lé Brigand; et voici Qu'au chemin creux, sous la lisière, Jeune fille passait sans rien voir en arrière.

« Oh ! passe ainsi ! Quand ton panier de mai, Au lieu de fraîches violettes, fendrait joyaux, riches toilettes, Quel sentier te serait fermé? »

Pensait le dur Brigand au front sombre allumé.

Et son regard aux fortes rêveries Suit longtemps et va protéger La jeune fille au pas léger Qui déjà gagne les prairies Et glisse blanche au loin le long des métairies;

Tant qu'à là fin, une haie au détour Couvrant la blancheur de la robe, L'aimable forme *se dérobé.:.

Pourtant le Brigand, à son tour, Rentre à pas lents au bois, sous ses sapins sans jour.

NOTES ET SONNETS. $6l

Sonnets.

Corne la rena quando *l turbo spira .

Damtb, Inferno. .

En mars quaqd vient la bise, et qu'après le rayon, Après des jours d'haleine attiédie et gagnante, Sur la terre encor nue et partout germinante, Comme en derniers' adieux; s'abat le tourbillon;

Quand du lac aux coteaux, des coteaux au vallon J'erre, le front au vent, sous sa rage sonnante, Qu'aux pics la neige luit plus dure, rayonnante, Ohl qui n'est ressaisi du démon d'Aquilon?

Que devient le bon ange? Où Béatrix est-elle? Et Toi, Toi que j'aimais, apathique et cruelle I Tout vous balaie en moi, tout vous chasse dans l'air.

Mon cœur joyeux se rouvre à ses âpres furies : Aux crins des flots dressés, accourez, Valkiries ! La nature est sauvage, et le lac est de fer.

363 KOTES ET SONNETS/

Ag[i occhi miei ricomïnctô diktlo.

Dante, Purgatorio.

Mais la bfsé a passé. Revient la douce haleine,

Revient l'éclat céleste au bleuâtre horizon,

La violette rit' dans son rare gazon;

La neige brille aux monts sans insulter la plaine.

Q&ie d'aspects assemblés ! sur la hauteur prochaine

Ce massif de bois nu, dans sa sobre saison ;

En bas le lac limpide, où nagent sans frisson

Les blancs sommets tout peints d'un bleu de porcelaine.

Pauvre orage de l'âme, où donc est ta rigueur? Qu'as-tu fait de tes flots, orage de mon cœur? Je sens à peine en moi les rumeurs expirantes. '

J'aime ce que j'aimais; un souvenir pieux - Sur ces coteaux nouveaux me redit d'autres lieux, Et : je songe au passé le long des eaux courantes»

VU

. Aile stclk!

Dante.

Et je songe au passé, peut-être a l'avenir, Peut-être au bonheur même en sa vague promesse, Au bonheur que promet un reste de jeunesse, Et^qu'un cœur pardonné peut encore obtenir.

Pardonrne-lui, Seigneur, et le daigne bénir; Retiens sa force errante, ou force sa faiblesse, •Pour qu'en toute saison ton souffle égal ne laisse Ni dêsîr insensé, ni trop cher souvenir.

Qu'il se reprenne a vivre* en espoir de la viej . Que, sans plus s'enchaîner, il trouve qui l'appuie, Qui lui rapprenne à voir ce qu'il s'est trop voilé;

Pour que monte toujours, même dans la tourmente, Même sous le soleil, dans la saison clémente, Mon regard pur, fidèle au seul pôle étoile l

Le dernier des onze sonnets

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