‹ Poésies complètes, Volume 2Chapitre 29 sur 34 · EN VOYANT UNE JEUNE FEMME A SA FENÊTRE · texte numérisé non relu

EN VOYANT UNE JEUNE FEMME A SA FENÊTRE

Au bord de ce balcon, quelle vie ennuyée Demande au flot qui passe un bonheur qui n'est pas? Quelle tête charmante, à la vitre appuyée, Semble au gai voyageur dire un aveu tout bas?

Mais peut-être elle l'a, plus que je ne suppose, Elle Ta, ce bonheur ! sans tant de vœux subtils, Et ne désirant rien, elle dit : « Où vont-ils? N'ont-ils donc pas chez eux le jasmin et la rose?... »

Et puis peut-être encor, ce que je lui donnais En idéal bonheur, en idéal veuvage, N'était rien qu'un coup d'oeil aux tonneaux du rivage, Un rêve au bon rapport de son crû maçonnais!

Sonnet.

Avignon m'apparaît dans sa charmante enceinte D'un joli, grave encor, d'un sérieux mignon ; Si bien que l'on dirait, sans jouer sur le nom, Que Mignard, d'après Rome, en copiant l'a peinte

(Ce Mignard le Romain aimait fort Avignon) :

Jolis remparts sans louve, un Vatican sans crainte, Pour Tibre le grand Rhône, orageux compagnon, Mais aussi la Durance ; et puis Laure pour sainte.

C'est du romain plus tendre : en Provence il est né ; C'est du romain venu près du bon roi René.

Des papes sommeillants le tombeau rit encore;

Et mon sonnet léger et pourtant attendri

N'est qu'un feston de plus sur leur marbre fleuri,

Une perle de plus, dans ta couronne, ô Laure !

Sonnet.

A un peintrt.

Ne montez Albano qu'au déclin d'un beau jour;

Descendez-le surtout aux heures inclinées :

Si tendrement, de loin, ses lignes dessinées,

Une heure avant Y Ave, peindront mieux leur contour.

Pour que l'œil aux objets glisse avec plus d'amour, Le bon moment n'est pas le midi des journées. Ces pentes, de leur cloître au sommet couronnées, Ont besoin d'un soleil qui les prenne au retour.

Quand baisse le rayon, c'est alors qu'on commence A bien voir, à tout voir dans la nature immense : Midi superbe éteint les lieux tout blancs voilés.

De même dans la vie, on voit mieux lorsque l'âge Trop ardent a fait place à cette heure plus sage, Aux obliques rayons, hélas l d'ombre mêlés.

N.OTES ET SONNETS. 387

Sonnet.

Saint-Laurent-hors-des-murs d'un sens profond m'explique

Les Pères primitifs et leur ton vénéré ;

En entrant là, d'abord en eux je suis entré :

Rien du beau simple, aisé, ni du parfait antique :

Un composite un peu barbare, au moins rustique ; Colonnes de tout bord, même au socle enterré, Mais pur jaspe ou lapis ! mais ce parfum sacré Qui surtout te remplit, ô vieille Basilique!

Qu'importe où fut ce marbre avant de t'arriver? En lisant saint Justin, souvent un mot se lève, Un mot d'or qu'en Platon l'on eût pu retrouver;

Mais le mot, sans Platon, se couronne et s'achève I Même harmonie en toi, Basilique où je rêve; Et prier y pénètre encor mieux que rêver.

La villa Adriana

Vers la fin d'un beau jour par vous-même embelli, Ami,* nous descendions du divin Tivoli, Emportant dans nos cœurs la voix des cascatelles, Là fraîcheur et l'écho, ces nymphes immortelles. Un peu las nous allions : le soleil trop ardent S'était tantôt voilé du côté d'Occident, Et larges sur les fleurs quelques gouttes de pluie" En faisaient mieux monter l'odeur épanouie.

Avec ses verts massifs, avec ses hauts cyprès La villa d'Adrien nous conviait tout près :

Nous la voulûmes voir un moment, -*- mafs à peine," Disions-nous; la journée avait été si pleine Et semblait ne pouvoir en nous se surpasser : Nous la croyions finie ; elle allait commencer.

On dit que dans ces lieux, au retour des voyages, L'empereur Adrien, comme en vivantes pages,

*I1 était à Rome avec son amie la comtesse d'A..., celle même qui est la comtesse Marie dans la suite de Joseph Delorme.

En pierre,, en marbre, en or, se plut â retenir, A rebâtir égal chaque grand souvenir, Alexandrie,. Athène avec choix rassemblées, Lacs, canaux merveilleux, Pœcile et Propylées, Et tout ce qu'en cent lieux il avait admiré Et qu'il revoyait là sous sa main enserré.

Mais, nous, ce n'était pas cette Grèce factice,

Ni tous ces grands efforts de pompe et d'artifice

Qu'écroulés à leur tour, et sous l'herbe gisants,

Nous allions ressaisir et refaire présents.

Nous les laissions dormir, ces dictes funérailles,

A peine nous nommions ces grands pans de murailles ;

Mais sous leur flanc rougeâtre et du lierre couru,

Et qu'encor rougissait le soleil reparu,

Parmi ces hauts cyprès, ces pins à sombres cônes

Que le couchant coupait d'éblouissantes zones,

Devant ces fiers débris de l'art humain trompé

Devenus les rochers d'une verte Tempe

Que la seule nature avait recomposée,

Errant silencieux comme en un Elysée,

Du passé d'Adrien sans trop nous souvenir,

Nous repassions le nôtre, et tout venait s'unir.

A quoi donc pensions-nous? dans leurs mélancolies A quoi pensaient, Ami, nos âmes recueillies, Vous, Celle qu'enchaînait à votre bras aimé La haute émotion de ce soir enflammé, Et dont j'entrevoyais par instants la prunelle

Levée au ciel en pleurs et rendant l'étincelle? A quoi pensais-jc, moi, discret, qui vous suivais Et qui sur vous et moi, tout ce soir-là, rêvais?

Nous pensions à la vie, à son heure rapide,

A sa fin ; vous peut-être à je ne sais quel vide

Qui dans le bonheur même avertit du néant;

Au grand terme immobile où va tout flot changeant,

Et que nous figuraient, comme plages dernières,

Tous ces cirques sans voix et ces dormantes pierres.

Vous pensiez à quel prix, en s'aimant, on l'a pu ;

A l'esquif hasardeux dont le câble a rompu,

Et qui, par la tempête ouvrant encor sa voile,

Emporta les deux cœurs et ne vit qu'une étoile;

A l'immortalité de cette étoile au moins,

Et, quand la terre est sombre, aux cieux seuls pour témoins.

Rome, que vous deviez quitter, à cette veille

Redoublait en adieux sa profonde merveille.

Devant elle, à pas lents, ne causant qu'à demi,

Vous en preniez congé comme d'un grave ami.

Écloses là pour vous tant de chères idées,

D'art et de sentiment tant d'heures fécondées,

Ce bonheur attristé, mais surtout ennobli,

Qu'ont goûté dans son ombre et sur son sein d'oubli

Deux coeurs ensemble épris de la muse sévère

Et conviés au Beau dans sa plus calme sphère,

Tout cela vous parlait; mystère soupçonné 1

J'ai peur, en y touchant, de l'avoir profané.

— Et dans ma rêverie à la vôtre soumise

Je suivais, plein d'abord de l'amitié reprise, Heureux de vous revoir, triste aussi, vous voyant, Du contraste d'un cœur qui va se dénuant, Me disant qu'en nos jours de rencontre première Pour moi la vie encore avait joie et lumière, Et de là retombant au présent qui n'a rien, Aux ans qui resteront, et sans un bras au mien !

Misère et vérité, merveille et poésie, Que la douleur ainsi tout exprès ressaisie, Que les lointains regrets tendrement rappelés, Les plus anciens des pleurs au nectar remêlés, L'avenir et son doute et sa nuée obscure, Tous effrois, tous attraits de l'humaine nature, En de certains reflets venant en nous s'unir, Composent le plus grand, le plus cher souvenir !

Pourtant l'on se montrait quelque auguste décombre, Quelque jeu du soleil échauffant un pin sombre, Par places le rayon comme un poudreux essaim, Lumière du Lorrain et cadre de Poussin.

. Et la voix que j'entends, entre nos longues poses Disait : « Adrien donc n'a fait toutes ces choses Et fourni tant de marbre à ces débris si nus Que pour qu'un soir ainsi nous y fussions émus ! »

Et le soleil rasant de plus en plus l'arène Y versait à pleins flots sa course souveraine ; L'horizon n'était plus qu'un océan sans fond

39* NOTES ET SONNETSj

Qu'au loin Saint-Pierre en noir rompait seul de Son front. Près de nous votre Hermann, si fier de vous, ô maître, Le Pu%(i d'autrefois et de ce soir peut-être *, S'égayait, bondissait, et d'un zèle charmant Mêlait aux questions fleur, médaille, ossement. A deux pas, en sortant, une rixe imprudente D'enfants, nu-tête au ciel, se détachait ardente, Les cheveux voltigeant comme d'Anges en feu; Des rameaux d'un cyprès un chant disait adieu; Et toutes ces beautés qu'arrivant et novice Amplement j'aspirais dans mon âme propice, Mais où vous me guidiez, où vous m'aidiez encor, Vous du si petit nombre à qui sied l'archet d'or, Souvenirs que par vous il vaut mieux qu'on entende, Du premier jour au cœur m'ont fait Rome plus grande!

Élégie.

Pour de lointains pays (quand je devrais m'asseoir) Je vais, je pars encor ; que veux-je donc y voir? Est-ce des nations la pompe ou les ruines ?

Est-ce la majesté des antiques collines

• Hermann, l'élève de Listz, désigné enfant sous le nom de Puni dans les Lettres d'un Voyageur. — Depuis il s*est fait moine.

Qui me tente à la fin et me dit de monter ? -

Est-ce l'Art, l'Art divin, qui, pour mieux m'enchanter,

Pour remplir à lui seul mon âme tout entière,

Veut que je Taille aimer sous sa belle lumière?

Est-ce aussi la. nature et ses calmes attraits

Qu'il m'est doux une fois de posséder plus près,

Aux lieux mêmes chantés sur les lyres humaines,

Dans le temple des bois, des monts et des fontaines?

Oui, certes, tout cela, nature, art et passé :

J'aime ces grands objets ; mon cœur souvent lassé

Se sent repris vers eux de tristesse secrète.

Mais est-ce bien là tout? est-ce ton vœu, poète?

Autrefois, sur la terre, à chaque lieu nouveau,

Comme un trésor promis, comme un fruit au rameau,

Je cherchais le bonheur. A toute ombre fleurie,

Au moindre seuil riant de blanche métairie,

Je disais : « Il est là ! » Les châteaux, les palais,

Me paraissaient l'offrir autant que les chalets;

Les parcs me le montraient au travers de leurs grilles ;

Je perçais, pour le voir, l'épaisseur des charmilles,

Et, dans l'illusion de mon rêve obstiné,

Je me disais le seul, le seul infortuné.

Aujourd'hui, qu'est-ce encorr Quand ce bonheur suprême,

L'Amour (car c'était lui), m'ayant atteint moi-même,

S'est enfui, quand déjà le souvenir glacé

Parcourt d'un long regard le rapide passé,

Quand l'avenir n'est plus, plus même le prestige,

Le doux semblant au cœur d'un piège qui l'oblige,

Je vais comme autrefois, et dans des lieux plus grands,

J94 NOTBS ET SONNETS.

Et plus hauts en beautés, perdant mes pas errants, Je cherche... quoi? ces lieux? leur calme qui pénètre, L'art qui console?... ohl non... moins que jamais peut-être ; Mais au fond, mais encor ce bonheur défendu, Et le rêve toujours quand l'espoir est perdu !

A George Sand.

J'avais au plus petit, au plus gai mendiant, Au plus gentil de tous, chantant et sautillant, Vrai lutin gracieux qui s'attache et se moque, J'avais lâché, le soir en rentrant, un baïoque ; Et voilà qu'au matin, dès le premier soleil, Quand Pestum espéré hâte notre réveil, Voilà que dans la cour de l'auberge rustique, Pareils à ces clients de l'opulence antique, De petits mendiants, en foule, assis, couchés, Veillaient, épiant l'heure et d'espoir alléchés. Et quand le fouet claqua, lorsque trembla la roue, Du seuil au marchepied quand notre adieu se joue, due de cris ! tous debout, grimpés, faisant tableau, Demi-nus, fourmillant, gloire de Murillo !

Et nous courions déjà qu'il en venait encore, Les cheveux blondissant dans un rayon d'aurore; Ils sortaient de partout, des plaines, des coteaux, Allègres, voltigeant, et de plus loin plus beaux,

Rattachés d'un haillon à la Grèce leur mère, Purs chevriers d'Ida, vrais petits-fils d'Homère, Tous au son du baïoque accourus en essaim, Comme l'abeille en grappe à la voix de l'airain.

Salerne.

Sonnet.

J'ai vu le Pausilype et sa pente divine; Sorrente m'a rendu mon doux rêve infini; Salerne, sur son golfe et de son flot uni, M'a promené dès l'aube à sa belle marine.

J'ai rasé ces rochers que la grâce domine, Et la rame est tombée aux blancheurs d'Atrani: C'est assez pour sentir ce rivage béni ; Ce que je n'en ai vu, par là je le devine.

Mais, ô Léman, vers toi j'en reviens plus heureux;

Ta clarté me suffit ; apaisé, je sens mieux

Que tu tiens en douceur tout ce qu'un cœur demande ;

Et Blanduse et ses flots en mes songes bruiraient, Si j'avais un plantage où, le soir, s'entendraient Les rainettes en chœur de l'étang de Champblande I

Sonnet.

Pardon, cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu'aux hardis sommets ne me décide pas; Si quelque chose en moi résiste et pèse en bas; Si, pour un seul ravin, tantôt j'ai crié grâce l

Tous oiseaux à l'envi ne fendent tout l'espace ; Toutes fleurs n'ont séjour, passé de certains pas ; Si quelqu'une, plus fière, a doublé ses appas, Il en est du vallon qui n'ont que là leur grâce.

N'en ayez trop dédain, quand vous les respirez. Tout mon être est ainsi : pas d'haleine trop haute ; Promenade aux coteaux, poésie à mi-côte,

C'est le plus, et de là j'ouïs les bruits sacrés. Pourtant^ pourtant j'ai vu, traîné par vous, cher hôte, Sur Aï les cieux bleus que vous m'avez montrés* !

Lioson.

• Les Tours d'Aï, hautes cimes des Alpes vaudoises.

Lasciva cape! la.

Virgile.

C'est où ces dames wnl promener leur caprice. La Fontaine.

La chèvre m'avait vu, couché. sous le sapin, .

Faire honneur à ma gourde et trancher à mon pain ;

Je repars, elle suit, folle et capricieuse,

Friande, je le crois, mais surtout curieuse :

A la montagne on est curieux aisément,

Et l'étranger qui passe y fait événement.

J'allais à travers clos, entre monts et vallées,

Me frayant le sentier aux herbes non foulées,

Broyant et gentiane et menthe et serpolet,

Enjambant les treillis de chalet en chalet;

Elle suiyait toujours, due faire? A chaque claie,

A chaque croisement et clôture de haie

Je passais, et du cri, du geste la chassant,

Je refermais l'endroit d'un triple osier puissant;

Mais, à moitié du pré, regardais-je en arrière :

A huit pas lestement suivait l'aventurière,

D'un air de brouter l'herbe et les rhododendrons :

Mes pierres n'y faisaient et ne semblaient affronts.

J'enrageais. Autrefois, la bête opiniâtre

N'eût semblé que déesse et que nymphe folâtre :

J'y voyais, vers Paris malgré moi reporté,

Le malheur d'être aimé de certaine beauté.

Elle ne quittait pas ! Après mainte montagne, Pour couper court enfin à ma vive compagne, Et par l'idée aussi du pâtre au désespoir Quand il la chercherait vainement sur le soir, J'avisai dans un pré la rencontre prochaine D'une vieille faneuse à qui je dis ma peine, Et qui, prenant en main la corne rudement, Cria : Bête mauvaise! et finit mon tourment.

A la montagne ainsi, quand vous gagnez le faite, Tout vous suit, tout du moins vous regarde et s'arrête. L'esprit lutin des monts s'en mêle, je le veux, Mais aussi l'esprit bon, naïf et curieux.

Le montagnard d'abord vous questionne et cause ; Le papillon sur vous, comme à la fleur, se pose, Loin du doigt meurtrier et de l'enfant malin; L'abeille, à votre front, cherche un calice plein; L'insecte vous obsède, et la vache étonnée Interrompt sa pâture à demi ruminée, Lève un naseau béant, et, tant qu'on soit monté, Suit longtemps et de l'œil dans l'immobilité.

Lausanne.

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charmes, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour; Et l'étranger lui-même, y vivant plus d'un jour, A les trop regarder se sent naître des larmes :

Soit que, par le soleil de l'été radieux, A l'heure où la clarté déjà penche inégale, Le rayon, embrassant leur crête colossale, Les détache d'ensemble au vaste azur des deux,

Tête nue et sans neige, et non plus sourcilleux, Mais d'antique beauté, sereine et sculpturale, Dressés pour couronner la Tempe pastorale, Taillés par Phidias pour un balcon des Dieux !

Délicats et légers, et d'élégance pure,

Enlevant le regard à chaque découpure,

Et, pour le fin détail, d'un vrai ciseau toscan!

Et leur teinte dorée, et leur blonde lumière, Au front d'un Parthénon caresserait la pierre, Serait une harmonie aux murs du Vatican !

' Soit lorsqu'au jour tombant, sous un large nuage, Du couchant à la nuit tout le ciel s'est voilé; Que par delà Chillon, sur tout amoncelé, Le bleu sombre et dormant de monts en monts s'étage;

Quand tous ces grands géants, resserrés au passage, Figurent les confins d'un monde reculé, Les derniers murs d'acier d'une antique Thulé, Ou les gardiens muets d'un éternel orage 1

Attrait immense et sourd ! pas une ride aux flots, Pas un souffle à la nue, au front pas une baleine ! Quel plus grand fond de rêve à la douleur humaine?

O Byron, Beethoven, retenez vos sanglots!

— Et du prochain buisson, tandis qu'au loin je pense,

L'aigre chant du grillon emplit seul le silence...

Ou soit même en hiver, sous les frimas durcis, Même aux plus mornes jours, sans qu'un rayon s'y voie, Sans que du ciel au lac un reflet se renvoie Pour les vulgaires yeux du seul éclat saisis,

Oh ! pour le cœur amer aux pensers obscurcis

Et pour tout exilé qui resonge à sa joie,

Oh ! qu'ils sont beaux encor ces grands monts de Savoie,

Vus des bords où, rêveur, tant de fois je m'assis l

Leur neige avec sa ride est fixe en ma mémoire, Sombre dans sa blancheur, vaste gravure noire, Comme d'un front creusé qui dans l'ombre a souffert !

Plus je les contemplais et plus j'y pouvais lire De ces traits infinis qui toujours me font dire Que l'aspect le plus vrai, c'est le plus recouvert I

De ces monts tout est beau, chaque heure en a ses charmes, Chaque climat y passe et s'y peint tour à tour; Et même l'étranger, s'il y vit plus d'un jour, A les trop regarder se sent naître des larmes I

Sonnet.

Sit mta sedes utinam senecia, Sit modus lasso maris et viarum !..

Horace.

Paix et douceur des champs! simplicité sacrée l Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins,

Et déjà des pensers plus salubres et sains M'ont pris Tâme au réveil et me l'ont pénétrée.

Point de merveille ici ni de haute contrée, Point de monts, de rochers, si ce n'est aux confins; Mais des vergers, des prés, l'un de l'autre voisins, Le cimetière seul, colline séparée.

O doux chemins tournants! ô verte haie en fleur! Blonde Reine des prés, leur plus tendre couleur! Promenade insensible, avec oubli suivie,

Qui, comme un ami sûr, nous ramenez au banc Devant le seuil, au soir, où la famille attend, Soyez tout mon sentier et ramenez ma vie!

Sic ego sim, liuatqtu caput canitsctre canis !.. Ti BULLE.

On sort ; le soir avance et le soleil descend ; Le Jura déjà monte avec son front puissant; On traverse vergers, plantages sans clôture, Négligence des prés qu'enlace la culture.

On arrive au grand pont que projeta l'aïeul, — Vainement, — que, syndic, le père acheva seul.

On s'enfonce au grand bois, chênes aux larges voûtes ;

On admire au rond-point où s'égarent huit routes.

Tout au sortir de là, l'ancien toit apparaît,

Dont l'ami si souvent nous toucha le secret,

Manoir rural, pourtant à tourelle avancée;

Et l'ami nous redit son enfance passée,

Ses jeux, l'école aussi, la fuite, le pardon;

Les jours dans le ravin à lire Corydon;

Les immenses noyers aux branches sans défense,

Plus immenses encor quand les voyait l'enfance.

On s'assied, on soupire, avec lui l'on renaît,

On revole au matin que la fleur couronnait,

Et, tandis que le cœur distille sa rosée,

L'œil en face se joue à la cime embrasée

Du Mont-Blanc, dernier feu, si grand à voir mourir !

Mais il faut s'arracher, de peur de s'attendrir.

On revient, côtoyant l'autre pan de colline,

Non plus par le grand pont, mais bien par la ravine :

Le bois superbe à gauche en lisière est laissé.

Plus d'un air pastoral en marchant commencé,

Des murmures de vers, de romances vieillies,

Exhalent l'âge d'or de nos mélancolies.

Et plus nous avançons et plus le jour nous fuit.

Sur le nant* desséché ce pont brisé conduit:

On s'effraie, on s'essaie, on a passé la fente;

On remonte, légers, la gazonneuse pente;

Et le sommet gagné nous remet de nouveau

• Nom du pays pour ruisseau.

A la plaine facile où fleurit le hameau.

En avant, le Jura, dans sa chaîne tendue,

Des grands cieux qu'il soutient rehausse l'étendue ;

Une étoile se pose au toit de la maison ;

Il est nuit : et, si l'œil replonge à l'horizon,

Ce n'est plus que vapeurs vaguement dessinées

Et les Alpes là-bas dans l'ombre soupçonnées!

Eyrins.

Sonnet.

Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux : Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée; Une Absente chérie, et toujours plus aimée, A seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux, J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée, De pruniers blanchissants la plaine dair-semée; — Sans feuille, et rien que fleur, un verger gracieux !

J'avais vu bien des fois Mai, brillant de verdure, Mais Avril m'avait fui dans sa tendre peinture. Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu !

Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,

Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est dû,

J'ai vu la fleur d'Avril et rappris l'innocence.

Liège.

(M. Edouard Turquety ayant adressé à l'auteur les vers suivants, on se permet de les insérer ici, malgré ce qu'ils ont d'infiniment trop flatteur : les poètes sont accoutumés, on le sait bien,' à se dire de ces douceurs entre eux, sans que cela tire à conséquence.)

A Sainte-Beuve.

Ami, pourquoi tant de silence?

Pourquoi t'obstiner à cacher L'hymne brillante qui s'élance De ton cœur prompt à s'épancher?

Déserte pour un jour la prose ; Réveille, après un long sommeil, Ton doux vers plus frais que la rose Au premier baiser du soleil.

Dis à l'oiseau de rouvrir l'aile ; Laisse de sillon en sillon S'égarer la vive étincelle Que l'on nomme le papillon.

Rends-nous ton chant rempli de flamme, Ton chant rival du rossignol; Permets aux brises de ton âme De nous embaumer dans leur vol.

Et, puisque tu le peux, ramène Auprès de nous l'aimable cours De la poétique fontaine Que tu voudrais celer toujours.

Regarde : jamais dans ce monde L'horizon ne fut moins serein; Jamais angoisse plus profonde Ne tourmenta le cœur humain.

Les temps sont lourds, les temps nous pèsent ; Que devenir sous ces linceuls, Si les plus doux chanteurs se taisent, Ou ne chantent que pour eux seuls?

Si, dans la solitude aride, Qui n'a ni calme ni saveur, Il n'est pas un ruisseau limpide, Il n'est pas un palmier sauveur?

Oh! viens, doux maître en rêverie, Viens reprendre ton beau concert ; Ne reste pas, puisqu'on t'en prie, A t'épanouir au désert.

Fleur odorante, fleur sonore, C'est trop te refermer: tu dois A ceux qu'un ciel brûlant dévore Ton frais parfum, ta fraîche voix;

Tu leur dois ton hymne hardie Plus suave de jour en jour, Et l'incessante mélodie De ton dme qui n'est qu'amour!

EDOUARD TtJRQUETY.

Réponse.

Mon cœur n'a plus rien de l'amour, Ma voix n'a rien de ce qui chante.

Ton amitié me représente Ce qui s'est enfui sans retour.

408 HOTES ET 30NNET3.

11 est un jour aride et triste Où meurt le rêve du bonheur; Voltaire y devint ricaneur, Et moi, j'y deviens janséniste.

Ce qu'on appelle notre vol Ne va plus même en métaphore; Nos regards n'aiment plus l'aurore, Et l'on tuerait le rossignol.

Oiseau, pourquoi cette allégresse, Orgueil et délices des nuits?

Ah! ce ne sont plus mes ennuis, Que ceux où ton chant s'intéresse!

Soupir, espoir, tendre langueur, Attente sous l'ombre étoilée!

Par degrés la lune éveillée Emplit en silence le cœur.

Pour qui donc fleurissent ces roses, Si ce n'est pas pour les offrir?

Charmant rayon, autant mourir, Sans un doux front où tu te poses!

Tpus les ruisseaux avec leurs voix Que sont-ils sans la voix qu'on aime?

Ce ne fut jamais pour lui-même Que j'aimai l'ombrage des bois.

Dans les jardins ou les prairies, Le long des buis ou des sureaux, Devant l'ogive aux noirs barreaux, Comme au vieux chêne des féeries;

Même sous l'orgue solennel, Au seuil de la chaste lumière, Même aux abords du sanctuaire Où toi, tu t'es" choisi le ciel,

Dès l'enfance mon seul génie Ne poursuivit qu'un seul désir:

Un seul jour l'ai-je pu saisir? * Mais tout .vieillit, l'âme est punie.

Et tes doux vers lus et -relus N'ont fait qu'agiter mon mystère :

Quoi doncl aime-t-on sur la terre, Depuis que, nous, nous n'aimons plus?

VIL 'DEX'K.lEli %ÊVE

Et pour jamais, pour ne plus retenir, Schubert, Barcarolle* Jamais, ô jamais plus !

Madame Tas tu.

Il jal court : il a commencé sur le plus vague et le plus tendre nuage de la poésie : il a fini au plus aride et au plus désolé du désert à jamais illimité du cœur.

Au dedans tout, rien au dehors. Voici les seuls vestiges : on les a réunis, même les moindres, comme on enfermerait quelques feuilles, quelques fleurs brisées, dans une urne.

Sonnet*

Traduit d'Uhland.

Deux jeunes filles, là, sur la colline, au soir, Sous le soleil couchant deux tiges élancées, Légères, le front nu, comme sœurs enlacées, S'appuyaient l'une à l'autre et venaient de s'asseoir.

L'une aux grands monts, au lac, éblouissant miroir, Du bras droit faisait signe, et disait ses pensées; L'autre, vers Phorizon aux splendeurs abaissées, De sa main gauche au front se couvrait, pour mieux voir.

4l6 UN 0&HNIER RÊVC

Et moi qui les voyais toutes deux... et chacune. Un moment feus désir : «Oh I-pourtarït, près de tune Être assis! » me disais-je; et j'allais préférer.

Mais, regardant encor les deux sœurs sous le charme, Mon désir se confond, tout mon cœur se désarme: « Non ! ce serait péché que de les séparer 1 *

Sonnets.

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