‹ Poésies complètes, Volume 2Chapitre 3 sur 34 · LES · texte numérisé non relu

LES

A Madame V. H.

Noire bonheur n'est om'nn nmJknr plus ou moins consolé.

Oucil.

Or ! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !

Lorsque midi surtout a versé sa lumière, Que ce n'est que chaleur et soleil et poussière; Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir, Vers trois heures, souvent, j'aime à vous aller voir;

Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse 1

Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,

Et votre époux absent et sorti pour rêver,

J'entre pourtant ; et Vous, belle et sans vous lever,

Me dites de m'asseoir; nous causons; je commence

A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,

Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,

Et vous me répondez par des mots d'amitié ;

Puis revenant à vous, Vous si noble et si pure,

Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature

Dans ses secrets desseins avait formée exprès

Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais,

Douce comme un parfum et comme une harmonie ;

Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie;

Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain,

Comme une ombre, d'en haut, couvrant votre chemin,

De vos enfants bénis que la joie environne,

De l'époux votre orgueil, votre illustre couronne;

Et quand vous avez bien de vos félicités

Épuisé le récit, alors vous ajoutez

Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :

« Hélas 1 non, il n'est point ici-bas de mortelle

Qui se puisse avouer plus heureuse que moi;

Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,

Il me prend des accès de soupirs et de larmes ;

Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,

Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,

Plus le ciel bleu, l'air pur, le pré de fleurs couvert,

Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,

Plus mes enfants joyeux et courant sous l'ombrage, Plus la brise légère et n'osant soupirer, Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

C'est que même au delà des bonheurs qu'on envie Il reste à désirer dans la plus belle vie; C'est qu'ailleurs et plus loin notre but est marqué, Qu'à le chercher plus bas on l'a toujours manqué; C'est qu'ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe, Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ; C'est qu'après bien des jours, bien des ans révolus, Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus; Que ces enfants, objets de si chères tendresses, En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses; Que toute joie est sombre à qui veut la sonder, Et qu'aux plus clairs endroits, et pour trop regarder Le lac d'argent, paisible, au cours insaisissable, On découvre sous l'eau de la boue et du sable.

Mais comme au lac profond et sur son limon noir

Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,

Et, déroulant d'en haut la splendeur de ses voiles,

Pour décorer l'abîme y sème les étoiles,

Tel dans ce fond obscur de notre humble destin

Se révèle l'espoir de l'éternel matin;

Et quand sous l'œil de Dieu l'on s'est mis de bonne heure ;

Quand on s'est fait une âme où la vertu demeure ;

Qwnd, morts entre nos bras, les parents révérés

Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;

Quand nos enfants, nourris d'une douceur austère, Continueront le bien après nous sur la terre; Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas, Alors on peut encore être heureux ici-bas; Aux instants de tristesse on peut d'un œil plus ferme Envisager la vie et ses biens et leur terme, Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur, Soutient l'àme, et console au milieu du bonheur.

Mai 1829.

A M. Viguicr.

Dicebam hoc etflebam amarissime contritione cordis met; et eue audio vocem de vicitta domo cum cantu dicentis et crebro répéterais, quasi pueri an puelke nescio : Toile, lege I toile, lege !

S 1 Augustin, Confessions, 1. vin.

Au temps des Empereurs, quand les Dieux adultères, Impuissants à garder leur culte et leurs mystères, Pâlissaient, se taisaient sur l'autel ébranlé Devant le Dieu nouveau dont on avait parlé,

En ces jours de raine et d'immense anarchie Et d'espoir renaissant pour la terre affranchie, Beaucoup d'esprits, honteux de croire et d'adorer, Avides, inquiets, malades d'ignorer, De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse, S'en allaient par le monde et cherchaient la sagesse. A pied, ou sur des chars brillants d'ivoire et d'or, Ou sur une trirème embarquant leur trésor, Ils erraient : Antioche, Alexandrie, Athènes, Tour à tour leur montraient ces lueurs incertaines Qui, dès qu'un œil humain s'y livre et les poursuit, Toujours, sans l'éclairer, éblouissent sa nuit. Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres ; En vain de Pythagore ils consultent les nombres : La science les fuit; ils courent au-devant, Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend. Du Stoïcien menteur, du Cynique en délire, Dans leur main, chaque fois, le manteau se déchire. Puis, par instants, lassés de leur secret tourment, Exhalant en soupirs leur désenchantement, Au bord d'une fontaine, au pied d'un sycomore, Des jours entiers, assis, leur ennui les dévore; Le dégoût les irrite aux désirs malfaisants, Et, pour dompter leur âme, ils soulèvent leurs sens. Et bientôt les voilà, ces enfants du Portique, Ces nobles orphelins de la sagesse antique, Les voilà, ces amants du vrai, du bien, du beau, Dormant dans la débauche ainsi qu'en un tombeau ; Les voilà sans couronne, épars sous des platanes,

Dans le vin, pêle-mêle, aux bras des courtisanes, Rêvant après la vie un éternel sommeil :

Quelle honte demain en face du soleil 1 Ainsi leur vie allait folle et désespérée.

Mais un jour qu'en leur cœur la chasteté rentrée, Plus humble, et rappelant les efforts commencés, Les avait fait rougir des plaisirs insensés; Qu'ils s'étaient repentis avec tristesse et larmes, Résolus désormais de veiller sous les armes ; Qu'à tout hasard au Ciel leur âme avait crié,

— Crié vers toi, Seigneur l — et qu'ils avaient prié ; Ce jour, ou quelque jour à celui-là semblable, Quand le pauvre contrit, près des flots, sur le sable, S'agitait à grands pas, ou, tâchant d'oublier, Comptait dans un jardin les feuilles d'un figuier, Tout d'un coup une voix, on ne sait d'où venue, Que la vague apportait ou que jetait la nue,

Lui disait : Prends et lis/ et le livre entr'ouvert Était là, comme on voit la colombe au désert;

— Ou c'était un buisson qui prenait la parole ;

— Ou c'était un vieillard avec une auréole, Qui d'un mot apaisait ces cœurs irrésolus, Et qui disparaissait, et qu'on n'oubliait plus.

Et moi, comme eux, Seigneur, je m'écrie et t'implore, Et nul signe d'en haut ne me répond encore; Comme eux j'erre incertain, en proie aux sens fougueux, Cherchant la vérité, mais plus coupable qu'eux , Car je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte :

Nourri de ta parole, élevé dans l'enceinte

Où croissent sous ton œil tes enfants rassemblés,

Mes plus jeunes désirs furent par toi réglés;

Ton souffle de mon coeur purifia l'argile;

Tu le mis sur l'autel comme un vase fragile,

Et, les grands jours, au bruit des concerts frémissants,

Tu l'emplissais de fleurs, de parfums et d'encens;

Tu m'aimais entre tous ; et ces dons qu'on désire,

Ce pouvoir inconnu qu'on accorde à la lyre,

Cet art mystérieux de charmer par la voix,

Si l'on dit que je l'ai, Seigneur, je te le dois;

Tu m'avais animé pour chanter tes merveilles,

Comme le rossignol qui chante quand tu veilles.

Qu'ai-je fait de tes dons? — J'ai blasphémé, j'ai fui ;

Au camp du Philistin la lampe sainte a lui;

L'orgue impie a chassé l'air divin qui l'inspire,

Et 4e pavé du temple a parlé pour maudire.

Grâce! J'ai trop péché : tout fier de ma raison,

Plus ivre qu'un esclave échappé de prison,

J'ai rougi, j'ai menti des tiens et de toi-même,

Et de moi : j'ai juré que j'étais sans baptême ;

J'ai tenté bien des cœurs à de mauvais combats;

Lorsque passait un mort, je ne m'inclinais pas.

Tu m'as puni, Seigneur : — un jour qu'a l'ordinaire

Sans pudeur outrageant ta harpe et ton tonnerre,

Comme un enfant moqueur, sur l'abîme emporté,

Je roulais glorieux dans mon impiété,

Ta colère s'émut, et, soufflant sans orage,

Enleva mon orgueil ainsi qu'un vain nuage

fO LES CONSOLATIONS.

La glace où je glissais rompit sous mon traîneau, Ht le roc sous ma main se fondit comme une eau. Depuis ce temps, déchu, noirci de fange immonde, Sans ciel et sans soleil, égaré dans le monde, Quand parfois trop d'ennui me possède, je cours Comme les chiens errants qu'on voit aux carrefours. Je ne respire plus l'air frais des eaux limpides; Tous mes sens révoltés m'entraînent, plus rapides Que le poulain fumant qui s'effraie et bondit, Ou la mule sans frein d'un Absalon maudit.

Ohl,si c'était là tout! L'on pourrait vivre encore Et .croupir du sommeil d'un être qui s'ignore; On pourrait s'étourdir. Mais aux pires instants, L'immortelle pensée en sillons éclatants, Comme un feu des. marais, jaillit de cette fange, Et, remplissant nos yeux, nous éclaire et se venge. Alors, comme en dormant on rêve quelquefois, Qu/on est dans une plaine aride, ou dans un bois, Ou sur un mont désert, et l'on s'entend poursuivre Par des brigands armés, et, plein d'amour de vivre, De sentiers en sentiers, de sommets en sommets, L'on va, l'on va toujours, sans avancer jamais, De .même, en ces moments d'angoisse et de détresse, Par mille affreux efforts notre âme se redresse Pour remonter à Dieu; mais son espoir est vain! — Et pourtant, ce n'est pas, Maître bon et divin, Sur des vaisseaux, des chars à la course roulante, Ce n'est pas en marchant plus rapide ou plus lente, Que l'âme en peine arrive au ciel avant le soir :

Pour arriver à toi, c'est assez de vouloir.

Je voudrais bien, Seigneur ; je veux ; pourquoi ne puis-je ?

Je m'y perds; soutiens-moi; mets fin à ce prodige,

Sauve à mon repentir an doute insidieux,

O très grand, ô très bon, miséricordieux 1

C'est sans doute qu'en moi la coupable nature

Aime en secret son mal, chérit sa pourriture,

Espère réveiller le vieil homme endormi,

Et qu'en croyant vouloir je ne veux qu'à demi.

Non, tout entier, je veux. — Sur mon âme apaisée

Verse d'en haut, Seigneur, ta manne et ta rosée;

Couvre-moi de ton œil ; tends-moi la main, et rends

Le silence et le calme à mes sens murmurants.

Repétris sous tes doigts mon argile odorante;

Que, douce comme un chant au lit d'une mourante,

Ma voix redise encor ton nom durant les nuits 1

Ainsi de moi bientôt fuiront tous les ennuis;

Ainsi, comme autrefois, la prière et l'étude

De leurs rameaux unis cloront ma solitude;

Ainsi, grave et pieux, loin, bien loin des humains,

Je cacherai ma vie en de secrets chemins,

Sous un bois, près des eaux ; et là, dans ma pensée,

Regardant par delà mon ivresse insensée,

Je reverrai les ans chers à mon souvenir

Comme un tableau souillé qu'on vient de rajeunir;

Et, soit que la bonté du Maître que j'adore,

Un matin de printemps, sur mon seuil fasse éclore

Une vierge au front pur, au doux sein velouté,

Qui me donne à cueillir les fruits de sa beauté;

Soit que jusqu'au tombeau, pèlerin sur la terre, J'achève sans m'asseoir ma traite solitaire; Que mon corps se flétrisse, avant l'âge penché, Et que je sois puni par où j'ai trop péché, Qu'importe, ô Dieu clément 1 ta tendresse est la même ; Tu fais tout pour le bien avec l'enfant qui t'aime ; Tu sauves en frappant; — tu m'auras retiré Du profond de l'abîme, et je te bénirai.

Juin 1829.

A M. Auguste Le Prévost.

Qui s memorabitur fui post morttm ï aut quis orabit pro te?

De ImitationeChristi, 1. 1, c. xxui.

Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert, L'autre soir je passais; le ciel était couvert, Et l'horizon brumeux eût paru noir d'orages, Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuages ; Le soleil se couchait sous de sombres rideaux; La rivière coulait verte entre les radeaux; Aux balcons çà et la quelque figure blanche Respirait l'air du soir; — et c'était un dimanche.

Le dimanche est pour nous le jour du souvenir ; Car, dans la tendre enfance, on aime à voir venir, Après les soins comptés de l'exacte semaine Et les devoirs remplis, le soleil qui ramène Le loisir et la fête, et les habits parés, Et l'église aux doux chants, et les jeux dans les prés ; Et plus tard, quand la vie, en proie à la tempête, Ou stagnante d'ennui, n'a plus loisir ni fête, Si pourtant nous sentons, aux choses d'alentour, A la gaité d'autrui, qu'est revenu ce jour, Par degrés attendris jusqu'au fond de notre âme, De nos beaux ans brisés nous renouons la trame, Et nous nous rappelons nos dimanches d'alors, Et notre blonde enfance, et ses riants trésors. Je révais donc ainsi, sur ce quai solitaire, A mon jeune matin si voilé de mystère, A tant de pleurs obscurs en secret dévorés, A tant de biens trompeurs ardemment espérés, Qui ne viendront jamais,... qui sont venus peut-être ! En suis- je plus heureux qu'avant de les connaître? Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilà Que soudain, loin, bien loin, mon âme s'envola, Et d'objets en objets, dans sa course inconstante, Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver, Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer.

Elle m'y racontait souvent, pour me distraire, Son enfance, et les jeux de mon père, son frère, Que je n'ai pas connu ; car je naquis en deuil, h. S

Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.

Elle me parlait donc, et de mon père, et d'elle ;

Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,

C'était de me conter leurs destins entraînés

Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés.

De mon antique aïeul je savais le ménage,

Le manoir, son aspect, et tout le voisinage ;

La rivière coulait à cent pas près du seuil ;

Dquze enfants (tous sont morts !) entouraient le fauteuil ;

Et je disais les noms de chaque jeune fille,

Du curé, du notaire, amis de la famille,

Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits,

Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.

Et tout cela revint en mon âme mobile,

Ce jour que je passais le long du quai, dans l'île.

Et bientôt, au sortir de ces songes flottants, Je me sentis pleurer, et j'admirai longtemps Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies, De ces traditions par hasard recueillies, Moi, si jeune et d'hier, inconnu des aïeux, Qui n'ai vu qu'en récits les images des lieux, Je susse ces détails, seul peut-être sur terre, Que j'en gardasse un culte en mon cœur solitaire, Et qu'à propos de rien, un jour d'été, si loin Des lieux et des objets, ainsi j'en prisse soin. Hélas l pensais- je alors, la tristesse dans l'âme, Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame,

Et, sitôt que la mort nous a remis i Dieu, Le souvenir de nous ici nous survit peu; Notre trace est légère et bien vite effacée; Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée, Quand je m'endormirai comme eux, du temps vaincu, Sais-je, hélas! si quelqu'un saura que j'ai vécu? Et poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire, En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire, Que les cœurs sont ingrats, et que bien mieux il vaut De bonne heure aspirer et se fonder plus haut, De croire en Celui seul qui, dès qu'on le supplie, Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.

Juillet 1829.

A mon ami Ulric Guttinguer.

Dilata me in aman, ut iiscam inUriori cor dis on degusian, auam suave sit aman, et in amore Jiquefuri et natart.

De ImitaHoue Christi, 1. m, c t.

Depuis que de mon Dieu la bonté paternelle Baigna mon cœur enfant de tendresse et de pleurs, Alluma le désir au fond de ma prunelle, Et me ceignit le front de pudiques couleurs;

Et qu'il me dit d'aller vers les filles des hommes, Comme une mère envoie un enfant dans un pré Ou dans un verger mûr, et des fleurs ou des pommes Lui permet de cueillir la plus belle à son gré ;

Bien souvent depuis lors, inconstant et peu sage, . En ce doux paradis j'égarai mes amours ; A. chaque, fruit charmant qui tremblait au passage, Tenté de le cueillir, je retardais toujours.

Puis, j'en voyais un autre et je perdais mémoire : C'étaient des seins dorés et plus blonds qu'un miel pur ; D'un front pâli j'aimais la chevelure noire; Des yeux bleus m'ont séduit à leur paisible azur.

J'ai, changeant tour à tour de faiblesse et de flamme, Suivi bien des regards, adoré bien des pas, Et plus d'un soir, rentrant, le désespoir dans l'âme, Un coup d'œil m'atteignit que je ne cherchais pas.

Caprices I vœux légers! Lucile, Natalie, Toi qui mourus, Emma, fantômes chers et doux, Et d'autres que je sais, et beaucoup que j'oublie, Que de fois pour toujours je me crus tout à vous I

Mais comme un flot nouveau chasse le flot sonore, Comme passent des voix dans un air embaumé, Comme l'aube blanchit et meurt à chaque aurore, Ainsi rien ne durait... Et je n'ai point aimél

Non, jamais, non, l'amour, l'amour vrai, sans mensonge, Ses purs ravissements en un cœur ingénu, Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge, Et le choix éternel... je ne l'ai pas connu I

Et si, trouvant en moi cet ennui que j'évite, Retombé dans le vide et las des longs loisirs, Pour dévorer mes jours et les tarir plus vite, J'ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs;

Si, touché des cris sourds de la chair qui murmure, Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil 'et frais, J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture, Comme un enfant glouton, pour m'assoupir après ;

Pardonne à mon délire, à l'affreuse pensée D'une mort sans réveil et d'une nuit sans jour, A mon vœu de m'éteindre en ma joie insensée; Pardonne I — tout cela, ce n'était pas l'amour.

Mais, depuis quelques soirs et vers l'heure où l'on rêve, Je rencontre en chemin une blanche beauté; Elle est là quand je passe, et son front se relève, Et son œil sur le mien semble s'être arrêté.

Comme un jeune asphodèle, au bord d'une eau féconde, Elle penche à la brise et livre ses parfums ; Sa main, comme un beau lis, joue à sa tête blonde ; Sa prunelle rayonne à travers des cils bruns.

Comme sur un gazon, sur sa tempe bleuâtre Les flots de ses cheveux sont légers à couler; Dans le vase, à travers la pâleur de l'albâtre, On voit, trembler la lampe et l'âme étinceler.

Souvent, en vous parlant, quelque rêveuse image Tout à coup sur son front et dans ses yeux voilés Passe, plus prompte à fuir qu'une ombre de nuage Qui par un jour serein court aux cimes des blés.

Ses beaux pieds transparents, nés pour fouler la rose, Plus blancs que le satin qui les vient enfermer, Plus doux que la senteur dont elle les arrose, Je les ai vus... Mon Dieu, fais que je puisse aimer 1

Aimer, c'est croire en toi, c'est prier avec larmes Pour l'angélique fleur éclose en notre nuit, C'est veiller quand tout dort, et respirer ses charmes, Et chérir sur son front ta grâce qui reluit;

C'est, quand autour de nous le genre humain en troupe S'agite éperdument pour le plaisir amer, Et sue, et boit ses pleurs dans le vin de sa coupe, Et se rue à la mort comme un fleuve à la mer,

C'est trouver en soi seul ces mystiques fontaines, Ces torrents de bonheur qu'a chantés un saint Roi ; C'est passer du désert aux régions certaines, Tout entiers l'un à l'autre, et tous les deux dans toi ;

LES CONSOLATIONS. jQ

C'est être chaste et sobre, et doux avec courage; C'est ne maudire rien quand ta main a béni; C'est croire au ciel serein, à l'éclair dans l'orage; C'est vouloir qu'ici-bas tout ne soit pas fini;

C'est, lorsqu'au froid du soir, aux approches de l'ombre, Le couple voyageur s'est assis pour gémir, Et que la Mort sortant, comme un hôtelier sombre, Au plus lassé des deux a crié de dormir,

C'est, pour l'inconsolé qui poursuit solitaire, Être mort et dormir dans le même tombeau; Plus que jamais c'est vivre au delà de la terre, C'est voir en songe un Ange avec un saint flambeau.

Juillet 1829.

A Madame V. H.

Un nuage a passé sur notre amitié pure; Un mot dit en colère, une parole dure A froissé votre cœur, et vous a fait penser Qu'un jour mes sentiments se pourraient effa c er .

Pour la première fois, Vous, prudente et si sage, Vous avez cru prévoir, comme dans un présage, Qu'avant mon lit de mort, mon amitié pour vous, Oui, Madame, pour vous et votre illustre époux, Amitié que je porte et si fière et si haute, Pourrait un jour sécher et périr par ma faute. Doute amer ! Votre cœur l'a sans crainte abordé ; Vous en avez souffert, mais vous l'avez gardé; Et tantôt là-dessus, triste et d'un ton de blâme, Vous avez dit ces mots, qui m'ont pénétré l'âme : « En cette vie, hélas 1 rien n'est constant et sûr; Le ver se glisse au fruit, dès que le fruit est mûr ; L'amitié se corrompt; tout est rêve et chimère; On n'a pour vrais amis que son père et sa mère, Son mari, ses enfants, et Dieu par-dessus tous. Quant à ces autres biens qu'on estime si doux, S'entr'aider, se chérir, croire à des cœurs fidèles, Voir en des yeux amis briller des étincelles, Ce sont de faux semblants auxquels je n'ai plus foi : La vie est une foule où chacun tire à soi. »

Oui, vous avez dit vrai : l'amitié n'est pas sûre ; Mais, en me le disant, pourquoi me faire injure? Pourquoi, lorsqu'ici-bas, à l'ennui condamné, Las de soi-même, on s'est à quelque autre donné ; Qu'en cet autre on a mis son âme et sa tendresse, Ses foyers, son orgueil et toute sa jeunesse; Qu'assis sur le tillac, à demi défailli, Comme un pauvre nageur en passant recueilli, On a juré de suivre aux mers les plus profondes

Le noble pavillon qui nous sauva des ondes;

Lorsqu'autre part qu'en nous notre espoir refleurit ;

Lorsque pour l'être aimé, pour tous ceux qu'il chérit,

Pour leur salut, leur gloire, ou pour leur moindre envie,

A toute heure, on est prêt à dépenser sa vie;

Pourquoi venir alors nous dire que la foi

Est morte aux cœurs humains; que chacun tire à soi;

Qu'entre les amitiés aucune n'est durable;

Et pour un tort léger parler d'irréparable?

L'irréparable, hélas 1 savez-vous ce que c'est,

Vous que le Ciel bénit? Malheur à qui le sait!

Une fille à quinze ans, fraîche, belle, parée,

Et tout d'un coup ravie à sa mère éplorée;

Un père moribond, et que le froid raidit

Avant qu'il ait dit grâce au fils qu'il a maudit;

Une vierge séduite et puis abandonnée,

Un souvenir sanglant dans notre destinée,

Un remords étalé sur un front endormi,

Quelque mortel outrage à l'honneur d'un ami :

Voilà l'irréparable ! Et ce seul mot nous brise l

Mais aux coups plus légers le cœur se cicatrise;

Et quand on vit, qu'on s'aime, et que l'un a pleuré,

On pardonne, on oublie, et tout est réparé.

Juillet 1829.

J\2 m LES CONSOLATIONS.

A M. A... de L... (Lamartine)

Le jour que je vous vis pour la troisième fois, C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez- vous? j'ose à peine le croire, Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire:

Après nous être un peu promenés seul à seul, Au pied d'un marronnier ou sous quelque tilleul, Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes ; Moi surtout, moi plus jeune, inconnu, curieux, J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux, Comme aux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ; Je rapportais au cœur chaque éclair du visage ; Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais, C'étaient votre jeunesse, et vos premiers accès D'abord flottants, obscurs, d'ardente poésie, Et les égarements de votre fantaisie, Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu, Avant qu'en votre cœur le démon fût un Dieu.

Sur la terre jeté, manquant de lyre encore, Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore? Où vos pleurs allaient-ils? Par où montaient vos chants? Sous quels antres profonds, par quels brusques penchants

S'abîmait loin des yeux le fleuve? Opels orages Ce soleil chauffait-il derrière les nuages?

Ignoré de vous-même et de tons, vous alliez... Où? dites 1 Pariez-moi de ces temps oublies.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole ; Mais bientôt le laissant pour un monde frivole, Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui, Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ; Vous avez, loin de vous, couru mille chimères, Goûté les douces eaux et les sources amères, Et sous des deux brillants, sur des lacs embaumes, Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain! fol espoir I délire d'une fièvre! Coupe qu'on croyait fraîche, et qui brûle la lèvre ! Flocon léger d'écume, atome éblouissant Qpe l'esquif fait jaillir de la vague en glissant! Filet d'eau du désert que boit le sable aride 1 Phosphore des marais, dont la mite rapide Découvre plus à nu l'épaisse obscurité De l'abîme sans fond où dort l'éternité 1 Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse ; Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse, Ou de ces jours, si lents qu'on ne peut épuiser, Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user; Que je n'avais au monde aucun but a poursuivie; Que je recommençais chaque matin a vivre; Oh! qu'alors sagement et d'un ton fraternel Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel 1 « Tel je fus, disiez- vous; cette humeur inquiète,

Ce trouble dévorant au cœur de tout poète, Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu, N'a de remède ici que le retour à Dieu; Seul il donne la paix, dès qu'on rentre en la voie ; Au mal inévitable il mêle un peu de joie, Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé ; Et, sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lors, en mon âme moins folle, J'ai mûrement pesé cette simple parole; Je la porte avec moi, je la couve en mon sein Pour en faire germer quelque pieux dessein.

Mais quand j'en ai longtemps échauffé ma pensée, Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée, M'a baisé sur le front comme un fils, m'enlevant Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent, Et que. j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie, Voilà que de mon âme, alentour, au dedans, Quelques funestes cris, quelques désirs grondants Éclatent tout à coup, et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché, plus avant dans la tombe 1 — Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'Orient vermeil; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile; A l'instant où le cœur aime à se souvenir, Où l'on pense aux absents, aux morts, à l'avenir, Votre parole, ami, me revient, et j'y pense;

Et consacrant pour moi le beau jour qui commence, Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois, A vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois. Là désormais, sans trouble, au port après l'orage, • Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage, Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ; Que verriez-vous de plus? vous avez tout senti. Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse Vous ont assez comblé d'amertume ou d'ivresse. Des passions en vous les rumeurs ont cessé ; De vos afflictions le lac est amassé; H ne bouillonne plus ; il dort, il dort dans l'ombre, Au fond de vous, muet, inépuisable et sombre; Alentour, un esprit flotte; et de ce côté Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.

Mais' ailleurs, mais partout, que la lumière est pure 1 Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure ! Et combien cette voix pleure amoureusement 1 Vous chantez, vous priez,, comme Abel, en aimant ; Votre cœur tout entier est un autel qui fume : Vous y mettez l'encens, et l'éclair le consume ; Chaque ange est votre frère, et, quand vient l'un d'entre eux, En vous il se repose, — ô grand homme, homme heureux !

Juillet 1829.

Depuis que cette pièce a été adressée à notre illustre poète, un affreux malheur (la mort de sa mère, brûlée dans un bain par accident) est venu la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac àes afflictions n'était pas amassé; il y manquait une goutte encore, et la plus amère. Janvier 1830.

Sonnet.

L'autre nuit, je veillais dans mon lit sans lumière, Et la verve en mon sein à flots silencieux S'amassait, quand soudain, frappant du pied les deux, L'éclair, comme un coursier à la pâle crinière,

Passa; la foudre en char retentissait derrière, Et la terre tremblait sous les divins essieux ; Et tous les animaux, d'effroi religieux Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.

Mais moi, mon âme en feu s'allumait à l'éclair; Tout mon sein bouillonnait, et chaque coup dans l'air A mon front trop chargé déchirait un nuage.

J'étais dans ce concert un sublime instrument : Homme, je me sentais plus grand qu'un élément, Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l'orage.

Août 1829.

A Ernest Fouinet.

Nondum amabamt, et amabam; qtuerebam auid mmarem, amans aman.

Saikt Augustiw , Confessions.

Naître, vivre et mourir dans la même maison ; N'avoir jamais changé de toit ni d'horizon; S'être lié tout jeune aux vœux du sanctuaire; Vierge, voiler son Iront comme d'un blanc suaire, Et confiner ses jours silencieux, obscurs, A l'enclos d'un jardin fermé de tristes murs ; Ou dans un sort plus doux, mais non moins monotone.. Vieillir sans rien trouver dont notre âme s'étonne ; Ne pas quitter sa mère et passer à l'époux Oui vous avait tenue, enfant, sur ses genoux ; Aux yeux des grands parents, élever sa famille ; Voir les fils de ses fils sous la même charmille Où jadis on avait joué devant l'aïeul; Homme, vivre ignoré, modeste, pauvre et seul, Sans voyager, sentir, ni respirer à l'aise, Ni donner plein essor à ce coeur qui vous pèse;

Dans son quartier natal compter bien des saisons, Sans voir jaunir les bois ou verdir les ga2ons; Avec lés mêmes goûts avoir sa même chambre, Ses livres du collège, et son poêle en décembre; Sa fenêtre entr'ouverte en mai, se croire heureux De regarder un lierre en un jardin pierreux; Tout cela, puis mourir plus humblement encore, Pleuré de quelques yeux, mais sans écho sonore, Sans flambeau qui longtemps chasse l'oubli vaincu, O mon cœur, toi qui sens, disl est-ce avoir vécu? Pourquoi non? Et pour nous qu'est-ce donc que la vie? Quand aux jeux du foyer votre enfance ravie Aurait franchi déjà bien des monts et des flots, Et vu passer le monde en magiques tableaux ; Quand plus tard vous auriez égaré vos voyages, Mêlé vos pleurs, vos cris au murmure des plages ; Semé de vous les mers, les cités, les chemins; Loin d'aujourd'hui, d'hier, jeté vos lendemains En avant au hasard, comme un coureur en nage Lance un disque dans l'air qu'il rattrappe au passage ; Quand, sinistre, orageux, étourdi de vos bruits, Vous auriez, sous le vent, veillé toutes vos nuits ; Vous n'auriez pas vécu pour cela plus peut-être Que tel cœur inconnu qu'un village a vu naître, Qu'un cloître saint ensuite a du monde enlevé Et qui pria vingt ans sur le même pavé; Vous n'auriez pas senti plus de joie immortelle, Plus d'amères douleurs ; vous auriez eu plus qu'Elle Des récits seulement à raconter, le soir.

Vivre, sachez-le bien, n'est ni voir ni savoir, C'est sentir, c'est aimer ; aimer, c'est là tout vivre ; Le reste semble peu pour qui lit à ce livre; Sitôt que passe en nous un seul rayon d'amour, L'âme entière est éclose, on la sait en un jour; Et l'humble, l'ignorant, si le Ciel le convie A ce mystère immense, aura connu la vie.

O vous, dont le cœur pur, dans l'ombre s'échauffant, Aime ardemment un père, un époux, un enfant, Une tante, une sœur; foule simple et bénie, Qui savez où l'on va quand la vie est finie, Qui savez comme on pleure, ou de joie ou de deuil, Près d'un berceau vermeil ou sur un noir cercueil, Et comme on aime Dieu même alors qu'il châtie, Et comme la prière à l'âme repentie Verse au pied de l'autel d'abondantes ferveurs, Oh! n'enviez jamais ces inquiets rêveurs Dont la vie ennuyée avec orgueil s'étale, Ou s'agite sans but, turbulente et fatale.

Seuls, ils croient tout sentir, délices et douleurs ; Seuls, ils croient dans la vie avoir le don des pleurs, Avoir le sens caché de l'énigme divine, Avoir goûté les fruits de l'arbre et sa racine ; Et, fiers de tout connaître, ils raillent en sortant. O vous, plus humbles qu'eux, vous en savez autant ! L'amour vous a tout dit dans sa langue sublime; Il a dans vos lointains doré plus d'une cime, Fait luire sous vos pieds plus d'un ciron d'azur, Jeté plus d'une fleur aux bords de votre mur.

iî. 7

Au coucher du soleil, au lever de la lune, Prêtant l'oreille aux bruits qu'on entend à la brune, Ou l'œil sur vos tisons d'où la flamme jaillit, Ou regardant, couché, le ciel de votre lit ; Ou, vierge du Seigneur, dans l'étroite cellule, Sous* la lampe de nuit dont la lueur ondule, Adorant saintement et la Mère et le Fils, Et, pour remède aux maux, baisant le crucifix ; Vous avez agité bien des rêves de l'âme; Vous vous êtes donné ce que tout cœur réclame, Des cœurs selon le vôtre, et vous avez pleuré En remuant des morts le souvenir sacré.

Oh ! moi, si jusqu'ici j'ai tant gémi sur terre, Si j'ai tant vers le Ciel lancé de plainte amère, C'est moins de ce qu'esclave, à ma glèbe attaché, Je n'ai pu faire place à mon destin caché ; C'est moins de n'avoir pas visité ces rivages Que des noms éternels peuplent de leurs images, Où l'orange est si mûre, où le ciel est si bleu ; — C'est plutôt jusqu'ici d'avoir aimé trop peul

Août 1829.

A Fontaney.

Celîa continuata dulcescit, et maie custodita Uedium gênerai et vilescit.

Si infrrincipio eonversionis tua bette eam tncolueris et custodieris, erit tibi postea dilata arnica et gratissimum solatium.

De Imitatione Christi, 1. 1, c. xx.

Ami, soit qu'emporté de passions sans nombre. Après beaucoup de /cris et de chutes dans l'ombre, Comme aux jeux un vaincu qui dételle ses chars, Vous arrêtiez votre àme, et de vos sens épars Réprimiez la fureur trop longtemps effrénée; Soit que fermant carrière à votre destinée, Le premier vent vous ait rejeté dans le port ; Qu'un amour malheureux, vous assaillant d'abord, D'un voyage plus long vous ait ôté l'envie, Et que, sans voir ouvrir, heurtant à cette vie, Vous vous soyez, bien jeune, assis, le cœur en deuil, Comme un amant, la nuit, qui s'assied sur un seuil ; Ou soit encor que, plein de candeur et de joie, Vous cheminiez en paix dans votre douce voie, De l'amour ignorant les dons ou la rigueur, Et qu'homme vous viviez dans l'enfance du cœur;

— Ami, — si vous avez, aux champs, à la vallée, Fait choix, pour y cacher une vie isolée, Pour y mieux réfléchir à l'homme, à l'âme, à Dieu, D'un toit simple et conforme aux usages du lieu ; Si, certain désormais de l'avoir pour demeure, D'y consacrer au Ciel vos jours heure par heure, Vous n'y voulez plus rien du monde et des combats Où la chair nous égare, — Ami, n'en sortez pas. Laissez ce monde vain s'agiter et bruire, Ses rumeurs se choquer, gronder et se détruire, Sa gloire luire et fondre, et sa félicité Se gonfler, puis tarir, comme un torrent, l'été. Ne précipitez plus ce flot noir et rapide A travers le cristal de votre lac limpide ; Ne lancez plus vos chiens avec le sanglier Dans la claire fontaine, amour du peuplier :

Mais restez, vivez seul ; et bientôt le silence, Ou le bruit des rameaux que la brise balance, La couleur de la feuille aux arbres différents, Les reflets du matin dans les flots transparents, Ou, plus près, le jardin devant votre fenêtre, Votre chambre et ses murs, et moins encor peut-être, Tout vous consolera ; tout, s'animant pour vous, Vous tiendra sans parole un langage bien doux, Comme un ami discret qui, la tête baissée, Sans rien dire comprend et suit votre pensée. La solitude est chère à qui jamais n'en sort; Elle a mille douceurs qui rendent calme et fort. Oh! j'ai rêvé toujo.urs de vivre solitaire

En quelque obscur débris d'antique monastère,

D'avoir ma chambre sombre, et, sous d'épais barreaux,

Une fenêtre étroite et taillée a vitraux,

Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive

Qui perce le granit et festonne l'ogive ;

Et frugal, ne vivant que de fruits et de pain,

De mes coudes usant ma table de sapin,

Dans mon fauteuil de chêne aux larges clous de cuivre

J'ai rêvé de vieillir avec plus d'un vieux livre.

On fouille avec bonheur au fond de ses tiroirs;

On a d'autres recoins mystérieux et noirs

Sous l'escalier tournant, près de la cheminée,

Où jamais on ne touche, où, depuis mainte année,

La poussière s'amasse incessamment et dort.

Ce demi-jour confus qui vient d'un corridor

Donne sur un réduit, où, dans un ordre étrange,

Mille objets de rebut, tout ce qui s'use et change,

Des papiers, des habits, un portrait effacé

Qui fut cher autrefois, un herbier commencé,

Pinceaux, flûte, poignards sur la même tablette,

Un violon perclus logé dans un squelette,

Tout ce qu'un docteur Faust entasse en son fouillis

Se retrouve, et nous rend des temps déjà vieillis.

Si parfois, de loisir, ou cherchant quelque chose,

On entre là-dedans, et que l'œil s'y repose

Tirant de chaque objet un peu de souvenir,

Comme en nous le passé va vite revenir 1

Comme on s'égare encore en songes diaphanes !

Comme les jours enfuis des passions profanes,

54 ï-ES CONSOLATIONS.

Des danses, des concerts, des querelles d'amour, De l'étude adorée et quittée à son tour, Jours d'inconstance aimable où la faute a des charmes, S'éveillent en riant à nos yeux pleins de larmes! Combien le seul aspect d'un vêtement usé Peut rajeunir un cœur qu'on croyait épuisé I Non, jamais dans les bois, foulant l'herbe fleurie Un soir d'automne, on n'eut plus fraîche rêverie.

Mais c'est peu du passé ; tous ces restes poudreux, Ces débris, où vont-ils? Où vais-je derrière eux? Tandis qu'en proie aux vers, et, parcelle à parcelle, Ils retournent grossir la masse universelle ; Que, voltigeant d'abord au hasard et sans choix, Puis retombant bientôt sous de secrètes lois, Ils doivent, retrempés dans le courant des choses, Changer, vivre peut-être, ou fleurir dans les roses, Ou briller dans l'abeille, atomes éclatants, Selon que le voudront la Nature et le Temps ; Moi qui suis là debout, qui les vois et qui pense, Qui sens aussi qu'en moi la ruine commence, Moi vieillard avant l'âge, aux cheveux déjà gris, Et qui serai poussière avant tous ces débris, Quand je porte le sort de mon âme immortelle, Mourant, lui laisserai-je une chance moins belle? La laisserai-je en risque, après l'exil humain, D'errer comme un atome au bord d'un grand chemin, Sans se mêler joyeuse au Dieu que tout adore, Sans remonter jamais et sans jamais éclore?

Ainsi rien ne distrait un cœur religieux; Les plus humbles sentiers le ramènent aux Qeux ; Sa vie est un parfum de lecture choisie, De contemplation, d'austère poésie; Il sait que la nuit vient, que les instants sont courts, Et médite longtemps ce qui dure toujours.

O de l'homme pieux éclatante nature 1 Noble sublimité dans une vie obscure 1 Rembrandt, tu l'as comprise ; et ton pinceau divin, Tantôt puisant la flamme au front du Séraphin, Tantôt rembrunissant sa couleur plus sévère, Nous peint l'homme ici-bas qu'un jour lointain éclaire, Le peint vieux, à l'étroit et manquant d'horizon, Recueilli dans lui-même au fond de sa maison, Courbé, passant les jours en lecture, en prière, Et tourné du côté d'où lui vient la lumière.

Des plus cachés destins tu montres la hauteur, Sous ta main le rayon sacré, consolateur, Aux ténèbres se mêle et les dore au passage, Comme l'Ange apportant à Tobie un message, Comme une lampe sainte, ou l'étoile du soir Annonçant aux bergers le Dieu qu'ils allaient voir. C'est le symbole vrai des justes en ce monde : Plus qu'à demi voilés d'obscurité profonde, Toujours ils ont passé, Rembrandt, et passeront, Tout en noir et dans l'ombre, une lumière au front.

Août 1829.

A mon ami Emile Deschamps.

... Thus our Curait } ont whom ail helievt Pious andjust, andforwhosefatetheygrin-e :

AU set htm poor, but ev'n (ht vulgar know He merits love, and thtir respect bestow, &.

Crabbe, Tht Borough.

Voici quatre-vingts ans — plus ou moins — qu'un curé, Ou plutôt un vicaire, au comté de Surrey Vivait, chétif et pauvre, et père de famille ; C'était un de ces cœurs dont l'excellence brille Sur le front, dans les yeux, dans le geste et la voix ; Gibbon nous dit qu'il l'eut pour maître dix-huit mois, Et qu'il garda toujours souvenir du digne homme. Or le révérend John Kirkby, comme il le nomme, A son élève enfant a souvent raconté Qu'ayant vécu d'abord dans un autre comté, t- Le Cumberland, je crois, — en été, solitaire, Volontiers il allait, loin de son presbytère, Rêver sur une plage où la mer mugissait ; Et que là, sans témoins, simple il se délassait

A contempler les flots, le ciel et la verdure; A s'enivrer longtemps de l'éternel murmure; Et quand il avait bien tout vu, tout admiré, A chercher à ses pieds sur le sable doré, Pour rapporter joyeux, de retour au village, A ses enfants chéris maint brillant coquillage. Un jour surtout, un jour qu'en ce beau lieu rêvant, Assis sur un rocher, le pauvre desservant Voyait sous lui la mer, comme un coursier qui fume, S'abattre et se dresser, toute blanche d'écume, En son âme bientôt par un secret accord, Et soit qu'il se sentit faible et seul sur ce bord, Suspendu sur l'abîme, ou soit que dans cette onde Il crût voir le tableau de la vie en ce monde, Soit que ce bruit excite à tristement penser, — En son âme il se mit, hélas ! à repasser Les chagrins et les maux de son humble misère; Qu'à peine sa famille avait le nécessaire; Que la rente, et la dime, et les meilleurs profits Allaient au vieux Recteur, qui n'avait point de fils ; Que, lui, courait, prêchait dans tout le voisinage, Et ne gagnait que juste à nourrir son ménage; Et pensant de la sorte, au bord de cette mer, Ses pleurs amèrement tombaient au flot amer.

Ce fut très-peu de temps après cette journée, Que, s'efforçant de fuir la misère obstinée, H quitta sa paroisse et son comté natal, Et vint dans 4e Surrey chercher trêve à Son mal;

Et là le sort meilleur, prenant en main sa chaîne,

Lui permit quelque aisance après si dure gêne.

Dans la maison Gibbon logé, soir et matin

Il disait la prière, enseignait le latin

Au fils ; puis, le dimanche et les grands jours qu'on chôme,

Il prêchait à l'église et chantait haut le psaume.

Une fois, par malheur (car il manque au portrait

De dire que notre homme était un peu distrait,

Distrait comme Abraham Adams ou Primerose),

Un jour donc, à l'église, il n'omit autre chose

Que de prier tout haut pour Georges II, le Roi I

Les temps étaient douteux, chacun tremblait pour soi :

Kirkby fut chassé vite, et plaint, selon l'usage.

Ce qu'il devint, lui veuf, quatre enfants en bas âge,

Et suspect, je l'ignore, et Gibbon n'en dit rien.

Il quitta le pays; mais ce que je sais bien,

C'est que, dût son destin rester dur et sévère,

Toujours il demeura bon chrétien, tendre père,

Soumis à son devoir, esclave de l'honneur,

Et qu'il mourut béni, bénissant le Seigneur.

Et maintenant, pourquoi réveiller la mémoire De cet homme, et tirer de l'oubli cette histoire? Pourquoi? dans quel dessein? surtout en ce moment Où la France, poussant un long gémissement, Et retombée en proie aux factions parjures *, Assemble ses enfants autour de ses blessures?

* C'était le moment du ministère Polignac.

due nous fait aujourd'hui ce défunt d'autrefois? Des pleurs bons à verser sous l'ombrage des bois, En suivant à loisir sa chère rêverie, Se peuvent-ils mêler aux pleurs de la patrie? Pourtant, depuis huit jours, ce vicaire inconnu, M'est, sans cesse et partout, à l'âme revenu : Tant nous tient le caprice, et tant la fantaisie Est souveraine aux cœurs épris de poésie ! — Et d'ailleurs ce vicaire, homme simple et pieux, Qui passa dans le monde à pas silencieux Et souffrit en des temps si semblables aux nôtres, Ne vaut-il pas qu'on pense à lui, plus que bien d'autres? Oh I que si tous nos chefs, à leur tête le Roi, Les élus du pays, les gardiens de la loi, Nos généraux fameux et blanchis à la guerre, Nos prélats, — enfin tous, — pareils à ce vicaire, Et chacun dans le poste où Dieu le fit asseoir, En droiture de cœur remplissaient leur devoir, Oh! qu'on ne verrait plus la France désarmée "Remettre en jeu bonheur, puissance et renommée, Et, saignante, vouloir et ne pouvoir guérir, Et l'abîme d'hier chaque jour se rouvrir 1

Août 1829.

6o LES CONSOLATIONS.

Sonnet.

Fallentis semita vit*. Horace.

Un grand chemin ouvert ; une banale route A travers vos moissons ; tout le jour, au soleil Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ; Où la rosée en pleurs n'a jamais une goutte;

— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute. Oh 1 que j'aime bien mieux quelque sentier pareil A ceux dont parle Horace, où je puis au réveil Marcher au frais, et d'où, sans être vu, j'écoute !

Oh ! que j'aime bien mieux dans mon pré le ruisseau Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau, Qu'un fleuve résonnant dans un grand paysage!

Car le fleuve avec lui porte, le long des bords, Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

A deux absents.

Vois ce que tu es dans cette maison !

tout pour tout. Tes amis te considèrent; tu fais souvent leur joie, et il semble à ton coeur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant « tu partais, si tu t'éloignais de ce cercle, sentiraient - ils le vide que ta perte causerait dans leur destinée? et combien de temps}

Werther.

Couple heureux et brillant, vous qui m'avez admis Dès longtemps comme un hôte à vos foyers amis, Qui m'avez laissé voir en votre destinée Triomphante, et d'éclat partout environnée, Le cours intérieur de vos félicités, Voici deux jours bientôt que je vous ai quittés, Deux jours, que seul, et l'âme en caprices ravie, Loin de vous dans les bois j'essaie un peu la vie ; Et déjà sous ces bois et dans mon vert sentier J'ai senti que mon cœur n'était pas tout entier; J'ai senti que vers vous il revenait fidèle Comme au pignon chéri revient une. hirondelle,

62 LliS CONSOLATIONS.

Comme un esquif au bord qu'il a longtemps gardé ;

Et, timide, en secret, je me suis demandé

Si, durant ces deux jours, tandis qu'à vous je pense,

Vous auriez seulement remarqué mon absence.

Car sans parler du flot qui gronde à tout moment,

Et de votre destin qu'assiège incessamment

La Gloire aux mille voix, comme une mer montante,

Et des concerts tombant de la nue éclatante

Où déjà par le front vous plongez à demi ;

Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d'un ami :

Vous, noble époux ; vous, femme, à la main votre aiguille,

A vos pieds vos enfants ; chaque soir, en famille,

Vous livrez aux doux riens vos deux cœurs reposés,

Vous vivez l'un dans l'autre et vous vous suffisez.

Et si quelqu'un survient dans votre causerie,

Qui sache la comprendre et dont l'œil vous sourie,

Il écoute, il s'assied, il devise avec vous,

Et les enfants joyeux vont entre ses genoux ;

Et s'il sort, s'il en vient un autre, puis un autre

(Car chacun se fait gloire et bonheur d'être vôtre),

Comme des voyageurs sous l'antique palmier,

Ils sont les bienvenus ainsi que le premier.

Ils passent : mais sans eux votre existence est pleine,

Et l'ami le plus cher, absent, vous manque à peine.

Le monde n'est pour vous, radieux et vermeil,

Qu'un atome de plus dans votre beau soleil,

Et l'Océan immense aux vagues apaisées

Qu'une goutte de plus dans vos fraîches rosées ;

Et bien que le cœur sûr d'un ami vaille mieux

Que l'Océan, le monde et les astres des deux,

Ce cœur d'ami n'est rien devant la plainte amère

D'un nouveau-né souffrant ; et pour vous, père et mère,

Une larme, une toux, le front un peu pâli

D'un enfant adoré, met le reste en oubli.

C'est la loi, c'est le vœu de la sainte Nature;

En nous donnant le jour : « Va, pauvre créature,

Va, dit-elle, et prends garde au sortir de mes mains

De trébucher d'abord dans les sentiers humains.

Suis ton père et ta mère, attentif et docile :

Us te feront longtemps une route facile ;

Enfant, tant qu'ils vivront, tu ne manqueras pas,

Et leur ardent amour veillera sur tes pas.

Puis, quand ces nœuds du sang relâchés avec l'âge

T'auront laissé, Jeune homme, au tiers de ton voyage,

Avant qu'ils soient rompus et qu'en ton cœur fermé

S'ensevelisse, un jour, le bonheur d'être aimé,

Hâte-toi de nourrir quelque pure tendresse,

Qui, plus jeune que toi, t'enlace et te caresse;

A tes nœuds presque usés joins d'autres nœuds plus forts ;

Car que faire ici-bas, quand les parents sont morts,

Que faire de son âme orpheline et voilée,

A moins de la sentir d'autre part consolée,

D'être père, et d'avoir des enfants à son tour,

Que d'un amour jaloux on couve nuit et jour? »

Ainsi veut la Nature ; et je l'ai méconnue,

Et quand la main du Temps sur ma tête est venue,

Je me suis trouvé seul, et j'ai beaucoup gémi,

Et je me suis assis sous l'arbre d'un ami»

O vous dont le platane a tant de frais ombrage, Dont la vigne en festons est l'honneur du rivage, Vous dont j'embrasse en pleurs et le seuil et l'autel, Êtres chers, objets purs de mon culte immortel, Oh ! dussîez-vous de loin, si mon destin m'entraîne, M'oublier, ou de près m'apercevoir à peine, Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi ! — Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu'en toi.

Saint-Maur, août 1829.

Sonnet.

Imité de Wordsworth.

C'est un beau soir, un soir paisible et solennel ; A la fin du saint jour, la Nature en prière Se tait, comme Marie à genoux sur la pierre, Qui tremblante et muette écoutait Gabriel :

La mer dort; le soleil descend en paix du ciel; Mais dans ce grand silence, au-dessus et derrière, On entend l'hymne heureux du triple sanctuaire, Et l'orgue immense où gronde un tonnerre éternel.

O blonde jeune fille, à la tête baissée,

Qui marches près de moi, si ta sainte pensée

Semble moins que la mienne adorer ce moment,

C'est qu'au sein d'Abraham vivant toute l'année, Ton âme est de prière, à chaque heure, baignée ; C'est que ton cœur recèle un divin firmament.

Septembre 1829.

Sonnet,

Imité de Wordswortb.

Les passions, la guerre ; une âme en frénésie, Qu'un éclatant forfait renverse du devoir; Du sang; des rois bannis, misérables à voir:

Ce n'est pas là dedans qu'est toute poésie»

De soins plus doux ta Muse est quelquefois saisie : Elle aime aussi la paix, les champs, l'air frais du soir, Un penser calme et fort, mêlé de nonchaloir; Le lait pur des pasteurs lui devient ambroisie ;

Assise au bord d'une eau qui réfléchit les deux, Elle aime la tristesse et ses élans pieux, Elle aime les parfums d'une âme qui s'exhale,

La marguerite éclose, et le sentier fuyant, Et, quand Novembre étend sa brume matinale, Une fumée au loin qui monte en tournoyant.

Septembre 1S29.

Sonnet.

Imité de Wordsworth.

Quand le Poète en pleurs, à la main une lyre, Poursuivant les beautés dont son cœur est épris, A travers les rochers, les monts, les prés fleuris, Les nuages, les vents, mystérieux empire,

S'élance, et plane seul, et qu'il chante et soupire, La foule en bas souvent, qui veut rire à tout prix, S'attroupe, et l'accueillant au retour par des cris Le montre au doigt ; et tous, pauvre insensé, d'en rire !

Mais tons ces cris, Poète, et ces rires d'enfants, Et ces mépris si doux aux rivaux triomphants, Que t'importe, si rien n'obscurcit ta pensée,

Pure, aussi pure en toi qu'un rayon du matin, Que la goutte de pleurs qu'une vierge a versée, Ou la pluie en avril sur la ronce et le thym I

Septembre 1829.

Ami, d'où nous viens-tu, tremblant, pâle, effaré, Tes blonds cheveux épars et d'un blond plus doré, Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs anges Donnent en leurs tableaux par des teintes étranges? Ami, d'où nous viens-tu? D'où la froide sueur De ta main qui me presse, et la blanche lueur De ton front grand et haut comme s'il était chauve? Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve ; Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ; Ton accent étincelle : — Ami, qu'as-tu donc fait?

Ah! oui, je le comprends, tu sors du sanctuaire;

Ton visage d'abord s'est collé sur la pierre;

Mais le Seigneur a dit, et ton effroi s'est tu;

Et tous les deux longtemps vous avez combattu;

Jacob et l'Étranger ont mêlé leurs haleines;

Mazeppa, le coursier t'a traîné par les plaines;

Honneur à toi, Poète! — honneur à toi, vainqueur!

Oh 1 garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur !

Garde-les sur ton front ces auréoles pures,

Et ne les ternis point par d'humaines souillures.

La sainte Poésie environne tes pas;

C'est le plus bel amour des amours ici-bas.

Oh 1 moi, qui vis en toi, qui t'admire et qui t'aime,

Qui vois avec orgueil grossir ton diadème,

Moi dont l'aspect t'est cher et dont tu prends la main,

Égaré de bonne heure, hélas! du droit chemin,

Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,

C'est vaine passion, misérable colère,

Amour-propre blessé, que sais-je? — et si mon front

Se voile de pâleur, c'est plutôt un affront ;

C'est que mon âme impure est ivre de mollesse ;

C'est le signe honteux que le plaisir me laisse.

Septembre 1829.

A mon ami Leroux.

Giunto ègià 'l corso délia vita mia, de.

Michel -Ange, Sonetti.

« Ma barque est tout à l'heure aux bornes de la vie ; Le ciel devient plus sombre, et le flot plus dormant ; Je touche aux bords où vont chercher leur jugement Celui qui marche droit et celui qui dévie.

« Oh ! quelle ombre ici-bas mon âme a poursuivie ! Elle s'est fait de l'Art un monarque, un amant, Une idole, un veau d'or, un oracle qui ment : Tout est creux et menteur dans ce que l'homme envie.

« Aux abords du tombeau qui pour nous va s'ouvrir, O mon Ame, craignons de doublement mourir ; Laissons là ces tableaux qu'un faux brillant anime;

« Plus de marbre qui vole en éclats sous mes doigts!

Je ne sais qu'adorer l'adorable Victime

Qui, pour nous recevoir, a mis les bras en croix. »

Ainsi, vieux et mourant, s'écriait Michel- Ange; Et son marbre à ses yeux était comme la fange ; Et sa peinture immense .attachée aux autels,

yO LES CONSOLATIONS.

Toute sainte aujourd'hui qu'elle semble aux mortels,

Lui semblait un rideau qui cache la lumière;

Détrompé de la gloire, il voulait voir derrière,

Et se sentait petit sous l'ombre du tombeau :

C'est bien, et ce mépris chez toi, grand homme, est beau 1

Tu te trompais pourtant. — Oui, le plaisir s'envole, La passion nous ment; la gloire est une idole, Non pas l'Art : l'Art sublime, éternel et divin, Luit comme la Vertu ; le reste seul est vain. Avant, ô Michel- Ange, avant que les années Eussent fait choir si bas tes forces prosternées, Raidi tes bras d'athlète, et voilé d'un brouillard Les couleurs et le jour au fond de ton regard, Dis-nous, que faisais-tu ? Parle haut, et rappelle Tant de travaux bénis, et plus d'une chapelle Tout entière bâtie et peinte de tes mains, Et les groupes en marbre, et les cris des Romains •Quand, admis et tombant à genoux dans l'enceinte, Ils adoraient de Dieu partout la marque empreinte, Lisaient leur jugement écrit sur les parois, Baisaient les pied6 d'un Christ descendu de la croix, Et priant, et pleurant, et se frappant la tête, Confessaient leurs péchés à la voix du prophète; Car tu fus un prophète, un archange du ciel, Et ton nom a dit vrai comme pour Raphaël.

Et Dante aussi, Milton et son aïeul Shakspeare, Rubens, Rembrandt, Mozart, rois chacun d'un empire, Tous ces mortels choisis, qui, dans l'humanité,

Réfléchissent le ciel par quelque grand côté, Iront-ils, au moment d'adorer face à face Le Soleil éternel devant qui tout s'efface, Appeler feu follet l'astre qui les conduit, Ou l'ardente colonne en marche dans leur nuit? Moïse, chargé d'ans et prêt à rendre l'âme, Des foudres du Sina renia-t-il la flamme?

Quand de Jérusalem le temple fut ouvert, Qui donc méprisa l'arche et l'autel du désert? Salomon pénitent, à qui son Dieu révèle Les parvis lumineux d'une Sion nouvelle, Et qui, les yeux remplis de l'immense clarté, Ne voit plus ici-bas qu'ombre et que vanité, Lui qui nomme en pitié chaque chose frivole, Appelle- t-il jamais le vrai temple une idole? Oh! non pas, Salomon : l'idole est dans le cœur; L'idole est d'aimer trop la vigne et sa liqueur, Lt*aimer trop les baisers des jeunes Sulamites; L'idole est de bâtir au Dieu des Édomites, De croire en son orgueil, de couronner ses sens, D'irriter, tout le jour, ses désirs renaissants, D'assoupir de parfums son âme qu'on immole; Mais bâtir au Seigneur, ce n'est pas là l'idole.

Le Seigneur, qui, jaloux de l'œuvre de ses mains, Pour animer le monde y créa les humains, 'ï'armi ces nations, dans ces tribus sans nombre, Sur qui passent les ans mêlés de jour et d'ombre, A des temps inégaux suscite par endroits

Quelques rares mortels, grands, plus grands que les rois, Avec un sceau brillant sur leurs têtes sublimes, Comme il fit au désert les hauts lieux et les cimes. Mais les hauts lieux, les monts que chérit le soleil, Qu'il abandonne tard et retrouve au réveil, Connaissent, chaque nuit, des heures de ténèbres, Et l'horreur se déchaîne en leurs antres funèbres, Tandis que sur ces fronts, hauts comme des sommets, Le mystique Soleil ne se couche jamais.

Sans doute, dans la vie, à travers le voyage, Il s'y pose souvent plus d'un triste nuage; Mais le Soleil divin tâche de l'écarter, Et le dore, ou le perce, ou le fait éclater.

Ces mortels ont des nuits brillantes et sans voiles ; Us comprennent les flots, entendent les étoiles, Savent les noms des fleurs, et pour eux l'univers N'est qu'une seule idée en symboles divers.

Et comme en mille jets la matière lancée Exprime aux yeux humains l'éternelle pensée, Eux aussi, pleins du Dieu qu'on ne peut enfermer, En des œuvres d'amour cherchent à l'exprimer. L'un a la harpe, et l'orgue, et l'austère harmonie ; L'autre en pleurs, comme un cygne, exhale son génie, Ou l'épanché en couleurs ; ou suspend dans les cieux Et fait monter le marbre en hymne glorieux.

Tous, ouvriers divins, sous l'œil qui les contemple, Bâtissent du Très-Haut et décorent le temple. Quelques-uns seulement, et les moindres d'entre eux, Grands encor, mais marqués d'un signe moins heureux,

S'épuisent à vouloir, et l'ingrate matière En leurs mains répond mal à leur pensée entière; Car bien tard dans le jour le Seigneur leur parla ; Leur feu couva longtemps ; — et je suis de ceux-là.

D'abord j'errais aveugle, et cette œuvre du monde

Me cachait les secrets de son âme profonde ;

Je n'y voyais que sons, couleurs, formes, chaos,

Parure bigarrée, et parfois noirs fléaux;

Et, comme un nain chétif, en mon orgueil risible,

Je me plaisais à dire : « Où donc est l'invisible? »

Mais, quand des grands mortels par degrés j'approchai,

Je me sentis de honte et de respect touché;

Je contemplai leur front sous sa blanche auréole,

Je lus dans leur regard, j'écoutai leur parole;

Et comme je les vis mêler à leurs discours

Dieu, l'âme et l'invisible, et se montrer toujours

L'arbre mystérieux au pacifique ombrage,

Qui, par delà les mers, couvre l'autre rivage,

— Tel qu'un enfant, au pied d'une haie ou d'un mur,

Entendant des passants vanter un figuier mûr,

Une rose, un oiseau qu'on aperçoit derrière,

Se parler de bosquets, de jets d'eau, de volière,

Et de cygnes nageant en un plein réservoir, —

Je leur dis : « Prenez-moi dans vos bras, je veux voir. »

J'ai vu, Seigneur, j'ai cru : j'adore tes merveilles,

J'en éblouis mes yeux, j'en emplis mes oreilles,

Et, par moments, j'essaie à mes sourds compagnons,

A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.

Paix à l'artiste saint, puissant, infatigable, Qui, lorsqu'il touche au terme et que l'âge l'accable, Au bord de son tombeau s'asseyant pour mourir Et cherchant le chemin qu'il vient de parcourir, Y voit d'un art pieux briller la trace heureuse, Compte de monuments une suite nombreuse, Et se rend témoignage, à la porte du ciel, Que sur chaque degré sa main mit un autel!

Il n'a plus à monter; il passe sans obstacle Du parvis et du seuil au premier tabernacle; Un Séraphin ailé par la main le conduit; Tout embaume alentour, et frémit, et reluit; Aux lambris, aux plafonds qu'un jour céleste éclaire, Il reconnaît de l'Art l'immuable exemplaire; Il rentre, on le reçoit comme un frère exilé; — C'est ton lot, Michel- Ange, et Dieu t'a consolé !

Septembre 1829.

A mon ami Antony Deschamps.

Aux moments de langueur où l'âme évanouie Ne peut rien d'elle-même et sommeille et s'ennuie, Moi qui vais pour aller, seul, et par un ciel gris, Jurant qu'il n'est soleil ni printemps à Paris,

Avec quelques pensers que la marche fait naître,

Quelques regards confus sur l'homme, sur notre être,

Sur ma rêveuse enfance et son réveil amer,

Je longe tristement mon boulevard d'Enfer;

Et quand je suis bien las de fouiller dans mon âme,

D'y remuer du doigt tant de cendres sans flamme,

Tant d'argile sans or, tant de ronces sans fleurs,

J'ouvre un livre et je lis, les yeux mouillés de pleurs;

Et mon cœur, tout lisant, s'apaise et se console,

Tant d'un poète aimé nous charme la parole !

Il en est que Remporte et que je lis toujours,

Surtout leurs moindres vers et leurs chants les plus courts,

Leurs sonnets familiers, leurs poèmes intimes,

Où, du sort bien souvent autant que moi victimes,

Ils ont, mortels divins, gémi divinement,

Et fait de chaque larme étoile ou diamant.

C'est Pétrarque amoureux, au penchant des collines

Laissant voir en son cours ses perles cristallines;

Plaintif; réfléchissant les bois, le ciel profond,

Les blonds cheveux de Laure et son chaste et doux front.

C'est Wordsworth peu connu, qui des lacs solitaires

Sait tous les bleus reflets, les bruits et les mystères,

Et qui, depuis trente ans, vivant au même lieu,

En contemplation devant le même Dieu,

A travers les soupirs de la mousse et de l'onde

Distingue, au soir, des chants venus d'un meilleur monde.

C'est Michel-Ange aveugle, et jetant le ciseau ;

C'est Milton, autre aveugle et son Penseroso,

Penseroso sublime, ardent visionnaire,

j6 LES CONSOLATIONS.

Vrai portrait de Milton avant que le tonnerre

Dont il s'arma là-haut eût consumé ses yeux,

Quand debout, chaque nuit, malade et soucieux,

Dans la vieille Angleterre, au retour d'Italie,

Exhalant les chaleurs de sa mélancolie,

Et pâle, sous la lune, au pied de Westminster,

Il devinait Cromwell ou rêvait Lucifer.

J'aime fort ses sonnets, ce qu'il dit de son âge,

Et des devoirs humains en ce pèlerinage,

Et des maux que d'abord sur sa route il trouva...

Puis vient le tour de Dante et la Vita nuova.

Dante est un puissant maître, à l'allure hardie,

Dont j'adore à genoux l'étrange Comédie,

Mais le sentier est rude et tourne à l'infini,

Et j'attends, pour monter, notre guide Antony.

Le plus court me va mieux ; — aussi la simple histoire

Où, de sa Béatrix recueillant la mémoire,

Il revient pas à pas sur cet amour sacré,

Est ce que j'ai de lui jusqu'ici préféré.

Plus j'y reviens et plus j'honore le poète,

Qui, fixant, dès neuf ans, sa pensée inquiète,

Eut sa Dame, et l'aima sans lui rien demander ;

La suivit comme on suit l'astre qui doit guider;

S'en forma tout d'abord une idée éternelle;

Et, quand la mort la prit dans le vent de son aile,

N'eut, pour se souvenir, qu'à regarder en lui,

Y revit l'ange pur qui si vite avait fui;

L'invoqua désormais en ses moments extrêmes,

Dans la gloire et l'exil, et dans tous ses poèmes,

Et, vers le ciel enfin poussant un large essor, D'EUe, au seuil étoile, reçut le rameau d'or. J'admire ce destin, et parfois je l'envie ; Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie ! Que n'ai-je aussi réglé l'œuvre de chaque jour, Chaque songe de nuit, sur un céleste amour 1 On ne me verrait pas, sans but et sans pensée, Tout droit, tous les matins, sortir, tête baissée; Rôder le long des murs où vingt fois j'ai heurté, Traînant honteusement mon génie avorté.

Le génie est plus grand, aidé d'un cœur plus sage. Je sais dans la Vita, je sais un beau passage Qui, dès les premiers mots, me fait toujours pleurer, Et qui certes démontre à qui peut l'ignorer Combien miraculeux luit en une âme ardente Un chaste feu d'amour. Je le traduis, — c'est Dante.

« En ce temps-là, dit-il, il me prit par malheur Dans presque tout le corps une telle douleur, Et durant plusieurs jours, que je gardai la chambre, Puis le lit, et qu'enfin, brisé dans chaque membre, Je restai sur le dos couché, matin et soir, Comme un homme gisant qui ne peut se mouvoir. Et, le neuvième jour, quand ma douleur cuisante Redoubla, tout à coup voilà que se présente A mon esprit ma Dame, et je suivis d'abord Ce penser consolant; mais, se faisant plus fort, Mon mal me ramena bientôt sur cette terre, Me retraça longtemps sous une face austère

Cette chétive vie et sa brièveté,

Tant d'ennui, de misère, et la tombe à côté;

Et mon cœur se disait comme un enfant qui pleure :

Il faut que Béatrix, un jour ou l'autre, meure,

A cette seule idée un frisson me glaça,

Un nuage ferma mes yeux et les pressa;

Je sentis m'échapper mon âme en frénésie,

Et ce que vit alors l'œil de ma fantaisie,

C'étaient, cheveux épars, et me tendant les bras,

Des femmes qui passaient en disant : « Tu mourras ; »

Et puis d'autres encor, d'autres échevelées,

Criant : « Te voilà mort ; » et fuyant par volées.

Ce n'étaient sur ma route, aux angles des chemins,

Que figures en deuil qui se tordaient les mains.

L'air brûlait; au milieu d'étoiles enflammées,

Le soleil se fondait en ardentes fumées,

Et quelqu'un me vint dire : « Eh ! quoi? ne sais-tu pas,

Ami? ta Dame est morte et s'en va d'ici-bas. »

A ce mot je pleurai, mais non plus en idée;

Je pleurai de vrais pleurs sur ma joue inondée.

Puis, regardant, je vis en grand nombre dans l'air,

Pareils aux blancs flocons de la neige en hiver,

Des anges qui berçaient, mollement remuée,

Une âme assise au bord d'une blanche nuée;

Ils l'emportaient au ciel en chantant Hosanna!

Je compris, et l'Amour par la main m'emmena,

Et j'allai visiter la dépouille mortelle

Qui servait de demeure à cette âme si belle.

J'approchai de la morte en silence et tremblant;

Des dames lui couvraient le front d'un voile blanc, Et son air reposé, sa parfaite harmonie, Semblaient dire : Je suis dans la paix infinie» Et, la voyant si sainte en ce divin sommeil, Je me sentis pour moi tenté d'un sort pareil, Je désirai mourir : « O Mort, viens, m'écriai-je, Mon front est déjà froid, et ta pâleur y siège; Je suis des tiens; j'implore et j'aime ta rigueur; Prends-moi, car tu m'as pris la Dame de mon cœur. » Et, quand j'eus vu remplir les devoirs funéraires, Tels qu'en rendent aux morts les mères et les frères, Je crus que je rentrais dans ma chambre ; et bientôt, Les yeux au ciel, en pleurs, je m'écriai tout haut : « Bienheureux qui jouit de ta vue, ô belle Ame ! » Mais, comme j'en étais aux sanglots, une dame, Une jeune parente, assise à mon chevet, Ignorant que c'était mon esprit qui rêvait, S'expliqua mes sanglots par ma douleur croissante, Et se mit à pleurer, bonne et compatissante.

D'autres dames alors, assises plus au fond Et qui n'entendaient rien de mon rêve profond, Se levèrent aux pleurs de ma jeune parente, Et vinrent ramener à temps mon âme errante; Car de ma Béatrix déjà le nom sacré M'échappait, et déjà je l'avais murmuré.

Sur l'instant, par bonheur, ces dames m'éveillèrent, Puis, réveillé, honteux, toutes me consolèrent, Et voulurent savoir de ma bouche pourquoi En rêvant j'avais eu tant de pleurs et d'effroi;

Et je leur contai tout comme je viens de faire, Mais sans nommer le nom qu'il faut bénir et taire. »

Ainsi son jeune amour était pour Dante enfant,

Un monde au fond de l'âme, un soleil échauffant,

Un poème éternel ; et ses songes sublimes,

Entr'ouvrant devant lui le cœur et ses abîmes,

Lui montraient l'homme errant par des lieux inconnus,

Et toutes les douleurs sur la route, pieds nus, •

Passant et repassant, — éparses, — rassemblées, —

Tantôt le front couvert, tantôt échevelées;

Puis, la mort; puis, le ciel, séjour des vrais vivants.

Que ji'ai-je eu, comme lui, mes amours à neuf ans !

Mais quoil n'en eus-je pas? N'eus-je pas ma Camille,

Douce blonde au front pur, paisible jeune fille,

Qu'au jardin je suivais, la dévorant des yeux?

N'eus-je pas Natalie, au parler sérieux,

Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore,

Fleurs qu'un matin d'avril en moi faisait éclore;

Blancs nuages dont l'aube entoure son réveil;

Figures que l'enfant trace à terre, au soleil?

Qui sait? ma Béatrix n'était pas loin, peut-être; *

Et mon cœur aura fui trop tôt pour la connaître.

Hélas 1 c'est que j'étais déjà ce que je suis:

Être faible, inconstant, qui veux et qui ne puis;

Comprenant par accès la Beauté sans modèle,

Mais tiède, et la servant d'une âme peu fidèle;

C'est que je suis d'argile et de larmes pétri;

C'est que le pain des forts ne m'a jamais nourri,

LES CONSOLATIONS. 8l

Et que, dès le matin, pèlerin sans courage,

J'accuse tour à tour le soleil et l'orage;

C'est qu'un rien me distrait; c'est que je suis mal né,

Qu'aux limbes d'ici-bas justement condamné,

Je m'épuise à gravir la colline bénie

Où siège Dante, où vont ses pareils en génie,

— Où tu vas, Toi qu'ici j'ai pudeur de nommer,

Tant mon cœur sous le tien est venu s'enfermer;

Tant nous ne fusons qu'un ; tant mon âme éplorée

Comme en un saint refuge en ta gloire est entrée l

Octobre 1829.

A mon ami Boulanger.

Ami, te souviens-tu qu'en route pour Cologne, Un dimanche, à Dijon, au cœur de la Bourgogne, Nous allions, admirant portails, clochers et tours, Et les vieilles maisons dans les arrière-cours? Une surtout te plut : — au dehors rien d'antique ; Un barbier y logeait et l'avait pour boutique ; Aux murs grattés et peints, pas un vestige d'art, Pour dire à l'étranger, qui chemine au hasard,

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D'entrer ; — mais entrait-on par une étroite allée,

Alors apparaissait la beauté recelée,

Une façade au fond travaillée en bijou,

Merveille à faire mettre en terre le genou,

Fleur de la Renaissance. — Oh ! dans la cour obscure

Quand tu vis, en entrant, luire cette sculpture,

Saillir ces bas-reliefs nés d'un ciseau divin,

Et tout cela si pur, si naïf et si fin,

Oh ! que ton cœur bondit ! Croisant sur ta poitrine

Tes bras, levant ce front où la pâleur domine,

Semblable au pèlerin, qui, pieds nus et brisé,

S'approche d'une châsse, ou baise un marbre usé,

Et sent des pleurs pieux inonder sa paupière;

Vite, pinceaux en main, assis sur une pierre,

Te voilà, sans relâche, à l'œuvre tout le jour.

Moi, pendant ce temps-là, te laissant dans la cour,

Par la ville j'errais, libre et d'humeur oisive,

Aux maisons en chemin regardant quelque ogive ;

Puis, fatigué d'aller, je revenais te voir;

Et te voyant pousser ton travail jusqu'au soir,

Retracer en tous points la muraille jaunie,

Des tons et des rapports traduire l'harmonie,

Rendre au .vif chaque endroit, surtout ces quatre enfants,

Deux à deux, face à face, ailés et triomphants,

Un écusson en main, et plus bas ces mêlées

De cavaliers sortant des pierres ciselées;

T'entendant proclamer l'égal de Jean Goujon

Ce sculpteur oublié qui décorait Dijon ;

Comme aussi je voyais cette cour peu hantée,

Cette arrière-maison pauvrement habitée,

Une vieille à travers la vitre sans rideau,

Une autre au puits venue et puisant un seau d'eau,

Je ne pus m'empécher de penser qu'au génie

La gloire est de nos jours malaisément unie;

Qu'à moins d'un grand effort, suivi d'un grand bonheur,

L'artiste n'a plus droit d'attendre un long honneur;

Que, si dans l'origine, et quand peintres, poètes,

Statuaires, régnaient sur les foules muettes,

Le monde enfant, heureux de se laisser guider,

Mit leurs noms en son cœur et les y sut garder,

Ces noms seuls ont tout pris; que la mémoire humaine

N'en peut contenir plus, tant elle est déjà pleine !

Que pour un, qui survit à son siècle glacé

Et va grossir d'un grain le trésor du passé,

Tous meurent ; qu'il le faut ; et que la part meilleure,

Sur cette terre ingrate où l'humanité pleure,

Est encor d'admirer le beau, de le sentir,

De l'exprimer sans bruit, et, le soir, de sortir.

Ami, qu'en ce moment mon propos décourage,

Ami, relève-toi : c'est la loi de notre âge,

Et de plus grands que nous ont dû s'y conformer ;

Car, dis-moi, pourrais-tu seulement les nommer

Les auteurs inconnus de tant de cathédrales?

Dans les inscriptions des pierres sépulcrales

Dont le chœur est pavé, cherche, quelle est la leur?

Ils sont venus, ont fait leur tâche avec labeur,

Et puis s'en sont allés ; leur mémoire abolie

Dit assez combien vite aujourd'hui l'homme oublie ; Et nous, de leur vieille œuvre adorateurs épars, Nous, pèlerins fervents des bons et des vrais arts, Qui, le soir, aux abords des cités renommées, Aimons tant voir monter du milieu des fumées Les flèches dans la nue, et qui nous prosternons Sous la lune aux parvis, nous ne savons leurs noms ! Destin mystérieux, destin grave et sévère, Sans soleil, triste, nu, beau comme le Calvaire, Tout conforme aux vertus de l'artiste chrétien ! Ami, ne pleure point, quand ce serait le tien. Oui, dût notre œuvre aussi, moins haute, mais austère, S'enfanter sans renom, croître dans le mystère, Et, nous morts, n'obtenir çk et là qu'un regard, Comme cette maison que tu vis par hasard, Ami, ne cessons pas, et marchons jusqu'au terme; Tirons tout l'or caché que notre cœur enferme ; Dans notre arrière-cour ici-bas confinés, Usons du peu d'instants qui nous furent donnés ; Le soir viendra trop tôt, menant la nuit funeste; Faisons, tant que pour voir assez de jour nous reste, Faisons pour nous, pour l'art, pour nos amis encor, Pour être aimés toujours de notre grand Victor.

Octobre 1829.

LES CONSOLATIONS. 8j

A Boulanger.

Quand la céleste voix, oracle du Poète,

S'affaiblit et sommeille en son âme muette,

Quand la lampe éternelle, où son œil est fixé,

S'obscurcit un moment sur l'autel éclipsé,

Alors, déchu du Ciel et perdant son tonnerre,

Dans les obscurités du monde sublunaire

Le Poète retombe; il se mêle aux humains,

Va par les carrefours, rôde par les chemins,

Ou sur son banc de pierre assis, morne et l'œil terne,

Voit les ombres passer aux murs de la caverne.

Ht comme, autour de lui, brutale et sans raison,

La foule est en orgie au fond de la prison,

Trop souvent, lui Poète, ennuyé, las d'attendre

Que la voix de son cœur se fasse encore entendre,

Que la lampe mystique à ses yeux luise encor,

Tète baissée, aussi, ravalant son essor,

Il entre dans la fête et tout entier s'y livre,

Comme un roi détrôné qui chante et qui s'enivre :

De périssables fleurs il couronne son front ;

Pour noyer tant d'ennui, son verre est peu profond ;

Il redouble; il est roi du banquet, il s'écrie

Que, pourvu qu'ici-bas l'homme s'oublie et rie,

Tout est bien, et qu'il faut de parfums s'arroser...

Et quelque femme, auprès, l'interrompt d'un baiser;

— Jusqu'à ce qu'une voix que n'entend point l'oreille,

Comme le chant du coq, à l'aube le réveille,

Ou que sur la muraille un mot divin tracé

Le chasse du festin, Balthazar insensé.

Ainsi fait trop souvent le poète en démence ;

Non pas toi, noble Ami. Quand ton soleil commence,

Aux approches du soir, à voiler ses rayons,

Et qu'à terre, d'ennui, tu jettes tes crayons,

Sentant l'heure mauvaise, en toi tu te recueilles;

Comme l'oiseau prudent, dès que le bruit des feuilles

T'avertit que l'orage est tout près d'arriver,

Triste, sous ton abri tu t'en reviens rêver;

Sur ton front soucieux tu ramènes ton aile ;

Mais ton âme encor plane à la voûte éternelle.

En vain ton art jaloux te cache son flambeau,

Tu te prends en idée au souvenir du Beau;

Tu poursuis son fantôme à travers l'ombre épaisse ;

Sur tes yeux défaillants un nuage s'abaisse

Et redouble ta nuit; et tu répands des pleurs,

Amoureux de ravir les divines couleurs.

Et nous, nous qui sortons de nos plaisirs infâmes,

Un fou rire à la bouche et la mort dans nos âmes,

Nous te trouvons malade et seul, ayant pleuré,

Goutte à goutte épuisant le calice sacré,

Goutte à goutte à genoux suant ton agonie,

Isaac résigne sous la main du génie.

Sonnet.

A Boulanger,

Ami, ton dire est vrai : les peintres, dont l'honneur Luit en tableaux sans nombre aux vieilles galeries, S'occupaient assez peu des hautes théories, Et savaient mal de l'art le côté raisonneur;

Mais, comme dans son champ dès l'aube un moissonneur, En loyaux ouvriers, sur leurs toiles chéries Ils travaillaient penchés, seuls et sans rêveries, Pour satisfaire à temps leur maître et leur seigneur.

Nous donc aussi, laissant notre âge et nos querelles, Et tant d'opinions s'accommoder entre elles, Cloitrons-nous en notre œuvre et n'en sortons pour rien,

Afin que le Seigneur, notre invisible maître, Venu sans qu'on l'attende et se faisant connaître, Trouve tout à bon terme et nous dise : « C'est bien. »

Octobre 1829.

Sonnet.

A Francfort-sur-le-Mein Ton entre, et Ton s'étonne De ne voir qu'élégance, éclat, faste emprunté. O Francfort, qu'as-tu fait de ta vieille beauté? Marraine des Césars, où donc est ta couronne?

Mais plus loin, à travers l'or faux qui t'environne, Ton église sans flèche, au cœur de la cité, Monte, comme un vaisseau par les vents démâté ; Et sa tête est chenue ; et comme une lionne

Qui, des ardents chasseurs repoussant les assauts, Tient contre elle serrés ses jeunes lionceaux, La tour tient à ses pieds toutes les vieilles rues,

Et sur son sein les presse, et, debout, les défend : Et cependant le Siècle, immense et triomphant, Déborde, et couvre tout de ses ondes accrues.

Octobre 1829.

I nS CONSOLATIONS. 89

Sonnet.

Votre génie est grand, Ami ; votre penser Monte, comme Elisée, au char vivant d'Élie; Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie : Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

Mais vous prenez bien garde, Ami, de nous blesser; Noble et tendre, jamais votre amitié n'oublie Qu'un rien froisse souvent les cœurs et les délie ; Votre main sait chercher la nôtre et la presser.

Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d'armes, S'il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes, Il le met dans son casque et le porte en chemin,

Et de son gantelet le touche avec caresses :

La nourrice serait moins habile aux tendresses; La nière n'aurait pas une si douce main.

Octobre 1829.

Sonnet.

A Madame L.

Madame, vous avez jeunesse avec beauté, Un esprit délicat cher au cœur du Poète, Un noble esprit viril, qui, portant haut la tête, Au plus fort de Forage a toujours résisté ;

Aujourd'hui vous avez, sous un toit écarté, Laissant là pour jamais et le monde et la fête, Près d'un époux chéri sur qui votre œil s'arrête, Le foyer domestique et la félicité;

Et chaque fois qu'errant, las de ma destinée, Je viens, et que j'appuie à votre cheminée Mon front pesant, chargé de son nuage noir,

Je sens que s'abîmer en soi-même est folie, Qu'il est des maux passés que le bonheur oublie, Et qu'en voulant on peut dès ici-bas s'asseoir.

8 février 1830.

A Mademoiselle

Aller ab uniecimo tum nu j'am ceperat annus.

Virgile.

J'arrive de bien loin et demain je repars.

J'admire d'un coup d'oeil le fleuve, les remparts,

La haute cathédrale et sa flèche élancée ;

Mais rien ne me tient tant ici que la pensée

De ma jeune cousine, hélas! et de savoir

Que je suis si près d'elle, et de n'oser la voir.

Autrefois je la vis : c'était dans ma famille;

Sa mère l'amena, toute petite fille,

Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison,

Chez sa grand'mère aveugle ; autour de la maison

Nous aimions à courir sur la verte pelouse;

Elle avait bien quatre ans, moi j'en avais bien douze.

Alors mille douceurs charmaient nos entretiens;

Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,

Et les nombreux baisers de sa bouche naïve

M'allumaient à la joue une flamme plus vive.

Elle disait souvent que j'étais son mari,

Et mon cœur s'en troublait, bien que j'eusse souri.

Sur le bord de la mer où sont les coquillages,

Aux bois où sont les fleurs au milieu des feuillages,

Je lui donnais la main, et nous allions devant,

Elle jasant toujours, et moi déjà rêvant :

Rêves d'or ! bonheur d'ange ! — O jeune fille aimée,

Ces rapides lueurs n'étaient qu'ombre et fumée.

Ta mère est repartie au bout de quelques mois,

Et je ne t'ai depuis vue une seule fois.

Ta grand'mère a heurté sur sa pierre fatale.

Et moi je suis sorti de ma ville natale ;

J'ai pleuré, j'ai souffert, et l'âge m'est venu :

J'ai perdu la fraîcheur et le rire ingénu

Et. les vertus aussi de ma pieuse enfance;

Ton frêle souvenir m'a laissé sans défense.

Et tandis que croissant en sagesse, en beauté,

A l'ombre, loin de moi, ta verte puberté

Sous les yeux de ta mère est lentement éclose,

Et qu'un espoir charmant sur ta tête repose,

J'ai voulu trop connaître, et mes jours sont détruits;

De l'arbre, avant le temps, j'ai fait tomber les fruits;

J'ai mis la hache au cœur, et j'en sens la blessure;

Et tout ce qui console une âme et la rassure,

Et lui rend le soleil quand l'orage est passé,

Redouble encor l'ardeur de mon mal insensé.

Toi-même que je crois si bonne sous tes charmes,

Toi dont un seul regard doit sécher tant de larmes,

Quand un hasard m'envoie à ta porte m'asseoir,

Passant si près de toi, j'ai peur de te revoir.

Car, si tu me voyais, si ton âme incertaine,

S'interrogeant longtemps, ne retrouvait qu'à peine

Dans ces traits sillonnés, sous ce front nuageux, Cet ami d'autrefois, compagnon de tes jeux; Si de moi tu perdais, venant à me connaître, Le souvenir doré que tu gardes peut-être ; Si, voulant ressaisir dans tes yeux bleus mouillés L'image et la couleur de mes jours envolés, J'y rencontrais l'oubli serein et sans nuage; Si ta bouche n'avait pour moi que ce langage Poli, froid, et qui dit au cœur de se fermer;... Ou si tu m'étais douce, et si j'allais t'aimerl...

Et, sans savoir comment, tout rêvant de la sorte, Je me trouvais déjà dans ta rue, à ta porte; — Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit; Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs; on s'assoit; Et de ton père alors, de tes frères que j'aime Nous parlons, mais de toi — je n'osais, quand toi-même Brusquement tu parus, ne me sachant pas là, Et mon air étranger ,un moment te troubla.

Je te vis : c'étaient bien tes cheveux, ton visage, Ta candeur; je m'étais seulement trompé d'âge; Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas; L'Enfance au front de lin guidait encor tes pas ; Tu courais non voilée et le cœur sans mystère; . Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire, Confuse, un peu sauvage et prête à te cacher; Et quand j'eus obtenu qu'on te fit approcher, Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serrée, Tu me remercias, et te crus honorée.

O bien digne en effet de respect et d'honneur, Jeune fille sans tache, enfant chère au Seigneur, Digne qu'un cœur souillé t'envie et te révère, Tu suis le vrai sentier ! Oh ! marche et persévère : Ton enfance paisible est à ses derniers soirs; Un autre âge se lève avec d'autres devoirs :

Remplis-les saintement ; reste timide encore, Humble, naïve et bonne, afin que l'on t'honore. Rien qu'à te voir ainsi, j'ai honte et repentir, Et je pleure sur moi. — Demain il faut partir ; Mais quand je reviendrai (peut-être dans l'année), Quand l'œil humide, émue et de pudeur ornée, Un souffle 'harmonieux gémira dans ta voix, Et que nous causerons longuement d'autrefois, Oh ! que, meilleur alors, lavé de mes souillures, Je rouvre un peu mon âme à des voluptés pures, Et que je puisse au moins toucher, sans les ternir, Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir !

Octobre 1829.

LES CONSOLATIONS. Qj

A Alfred de Vigny.

Autour de vous, Ami, s'amoncelle l'orage;

La jalousie éteinte a rallumé sa rage,

Et, vous voyant tenter la scène et l'envahir,

Ils se sont à l'envi remis à vous haïr.

Honneur à vous ! De peur qu'un éclatant spectacle

De l'art régénéré n'achève le miracle

Et ne montre en son plein l'astre puissant et doux,

On veut s'interposer entre la foule et vous.

On veut vous confiner dans ces régions hautes

D'où vous êtes venu ; dont les célestes hôtes

Vous appelaient leur frère en vous disant adieu ;

Où, -loin des yeux humains, dans la splendeur de Dieu,

Votre gloire mystique et couverte d'un voile, -

Apparaissant la nuit, comme une blanche étoile,

Ne luisait que pour ceux qui veillent en priant,

Et s'évanouissait dans l'aube à l'Orient.

Aujourd'hui, des hauteurs de la sphère sacrée,

A terre descendu, vous faites votre entrée.

On sème donc, Ami, les pièges sous vos pas ;

Mais tenez bon, marchez et ne trébuchez pas I

Il faut porter au bout l'ingratitude humaine;

Ce n'est plus comme au temps où votre chaste peine,

Délicieux encens, montait avec vos pleurs,

Quand Dieu vous consolait, quand vous viviez ailleurs.

Oh ! que la vie alors vous était plus facile !

Repoussé d'ici-bas, vous aviez votre asile,

Et vous n'en sortiez plus. Quand votre amour doua

De beautés à plaisir l'ineffable Éloa,

On jonchait le sentier de cailloux et de verre ;

Mais ses beaux pieds flottants ne touchaient pas la terre.

Qu'importait à Moïse, admis au Sinaï,

Contemplant Jéhovah, d'être un moment trahi

Par Aron, oublié par le peuple ? Et quand l'onde

Vengeresse noya d'un déluge le monde,

La colombe, choisie entre tous les oiseaux,

Messagère qu'un Juste envoyait sur les eaux,

Ne rencontrant partout que flot vaste et qu'abîme,

A défaut des hauts monts, du cèdre à verte cime,

A défaut des palmiers des bords de Siloé,

N'avait-elle pas l'arche et le doigt de Noé?

Ainsi vous, Chantre élu. — Mais aujourd'hui tout change :

La triste humanité monte à votre front d'ange ;

Afin de mieux remplir le message divin,

Vous avez dépouillé l'aile du Séraphin,

Et, laissant pour un temps le paradis des âmes,

Vous abordez la vie et le monde et les drames.

C'est bien : là sont des maux, mille dégoûts obscurs,

Mille embûches sans nom en des antres impurs ;

Là, des plaisirs trompeurs et mortels au génie ;

Là, le combat douteux et longue l'agonie,

Mais aussi le triomphe immense, universel,

Et tout un peuple ému qui voit s'ouvrir le Ciel.

Et le Poète saint, puisant au Jourdain même,

De poésie et d'art verse à tous le baptême,

Et partage à la foule, affamée à ses pieds,

Des pains, comme autrefois nombreux, multipliés.

Oh ! ne désertez pas cette belle espérance ;

Sans vous laisser dompter, souffrez votre souffrance ;

Les pieds meurtris, noyé d'une sueur de sang,

Gagnez votre couronne, et, toujours gravissant,

Surmontez les langueurs dont votre âme est saisie ;

Méritez qu'on vous dise Apôtre en poésie.

D'ailleurs, n'avez-vous pas, vous qui venez d'en haut,

Pour raffermir à temps votre cœur en défaut,

De longs ressouvenirs de vos premiers mystères,

Des élévations dans vos nuits solitaires,

De merveilleux parfums, sublimes, éthérés,

Dont vous rafraîchissez vos esprits altérés I

Ainsi l'Ange d'Amour, qui veille au purgatoire

Près des âmes en deuil, et leur redit l'histoire

D'Isaac, de Joseph, de Jésus le Sauveur,

Pour hâter leur sortie à force de ferveur ;

Si cet Ange clément, consolateur des âmes,

Et pour elles vivant dans l'exil et les flammes,

Sent parfois dans son sein entrer l'âpre chaleur,

Et ses divines chairs mollir à la douleur,

Il se recueille, il prie : au même instant, son aile

Scintillante a reçu la rosée éternelle.

Et puis, un jour, — bientôt, — tous ces maux finiront,

Vous rentrerez au ciel, une couronne au front, •

Et vous me trouverez, moi, sur votre passage, . Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message ; Car c'est assez pour moi de mon àme à porter, Et, faible, j'ai besoin de ne pas ra'écarter. Vous me trouverez donc en larmes, en prière, Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire, Et, pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament.

Et si, vers ce temps-là, mon heure est révolue, Si le signe certain marque ma face élue, Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Novembre 1829.

A mon ami Victor Pavie.

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