LES LARMES DE RACINE
Comme un lis penché par la pluie Courbe ses rameaux èplorès, Si la main du Seigneur vous plie.
Baisse^ votre tête et pleure^ :
Une larme à ses pieds versée Luit plus que la perle enchâssée Dans son tabernacle immortel; Et le cœur blessé qui soupire Rend des sons plus doux que la lyre Sous les colonnes de l'autel.
Labàrtine.
Pour moi, je prête l'oreille aux sons que rendent les anus saintes avec plus de respect qu'à la voix du Génie.
L'abbé Gerbet.
Racine qui veut pleurer viendra à la profession de la sœur Laite.
Madame de Maintenon.
Jean Racine, le grand poète, Le poète aimant et pieux, Après que sa lyre muette Se fut voilée à tous les yeux, Renonçant à la gloire humaine, S'il sentait en son âme pleine
Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l'urne dans la poussière Aux pieds du Seigneur, et pleurer.
Comme un cœur pur de jeune fille
Qui coule et déborde en secret,
A chaque peine de famille,
Au moindre bonheur, il pleurait :
A voir pleurer sa fille aînée;
A voir sa table couronnée
D'enfants et lui-même au déclin ;
A sentir les inquiétudes
De père, tout causant d'études
Les soirs d'hiver avec Rollin;
Ou si dans la sainte patrie, Berceau de ses rêves touchants, Il s'égarait par la prairie Au fond de Port-Royal des Champs, S'il revoyait du cloître austère Les longs murs, l'étang solitaire, Il pleurait comme un exilé; Pour lui, pleurer avait des charmes, Le jour que mourait dans les larmes Ou La Fontaine ou Champmeslé.
Surtout ces pleurs avec délices En ruisseaux d'amour s'écoulaient, Chaque fois que sous des cilices
Des fronts de seize ans se voilaient, Chaque fois que des jeunes filles, Le jour de leurs vœux, sous les grilles, S'en allaient aux yeux des parents; Et foulant leurs bouquets de fête, Livrant les cheveux de leur tète, Épanchaient leur âme à torrents.
Lui-même il dut payer sa dette.
Au temple il porta son agneau :
Dieu marquant sa fille cadette La dota du mystique anneau.
Au pied de l'autel avancée La douce et blanche fiancée Attendait le divin Époux ; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le père à genoux.
Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, Pareils à ceux qu'en sa ferveur Magdeleine la pécheresse Répandit aux pieds du Sauveur; Pareils aux flots de parfum rare Qu'en pleurant la sœur de Lazare De ses longs cheveux essuya; Pleurs abondants comme les vôtres, O le plus tendre des Apôtres, Avant le jour d' Alléluia !
Prière confuse et muette, Effusion de saints désirs 1 Quel luth se fera l'interprète De ces sanglots, de ces soupirs?
Qui démêlera le mystère De ce cœur qui ne peut se taire Et qui pourtant n'a point de voix?
Qui dira le sens des murmures Qu'éveille à travers les ramures Le vent d'automne dans les bois?
C'était une offrande avec plainte Comme Abraham en sut offrir; C'était une dernière étreinte Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; C'était un retour sur lui-même, Pécheur relevé d'anathème, Et sur les erreurs du passé; Un cri vers le Juge sublime Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.
C'était un rêve d'innocence, Et qui le faisait sangloter, De penser que, dès son enfance, Il aurait pu ne pas quitter Port-Royal et son doux rivage, Son vallon calme dans l'orage, Refuge propice aux devoirs;
ÏOÔ LES CONSOLATIONS.
Ses châtaigniers aux larges ombres; Au dedans, les corridors sombres, La solitude des parloirs.
Oh 1 si les yeux mouillés encore, Ressaisissant son luth dormant, ïl n'a pas dit à voix sonore Ce qu'il sentait en ce moment; S'il n'a pas raconté, Poète, Son âme pudique et discrète, Son holocauste et ses combats, Le Maître* qui tient la balance N'a compris que mieux son silence; O mortels, ne le blâmez pasl
Celui qu'invoquent nos prières Ne fait pas descendre les pleurs Pour étinceler aux paupières, Ainsi que la rosée aux fleurs; Il ne fait pas sous son haleine Palpiter la poitrine humaine Pour en tirer d'aimables sons; Mais sa rosée est fécondante, Mais son haleine immense, ardente, Travaille à fondre nos glaçons.
Qu'importe 'ces chants qu'on exhale, Ces harpes autour du saint lieu; Que notre voix soit la cymbale
LES CONSOLATIONS. IOJ
Marchant devant l'arche de Dieu ; '
Si Tâme trop tôt consolée,
Comme une veuve non voilée,
Dissipe ce qu'il faut sentir;
Si le coupable prend le change,
Et, tout ce qu'il paie en louange,
S'il le retranche au repentir?
A mon ami M. P. Mérimée.
May myfears
My filial fears ht vain /
COLERIDGB.
Ainsi, plongé longtemps au plus bas de l'abime, Enfermé dans la fosse où je niais le Ciel, Ainsi le repentir descendait sur mon crime, Et je sortais vivant, pareil à Daniel !
Ainsi, pauvre Joseph, du fond de ma citerne Appelant vainement mes frères par leurs noms, Puis vendu comme esclave, et dans une caverne Mêlé, pâtre moi-même, à d'impurs compagnons,
Cru mort de tous, pleuré de ma tribu chérie, Ainsi l'ombre sortait un jour de mon chemin ; Dieu disait de couler à la source tarie ; Et j'embrassais encor Jacob et Benjamin !
Aujourd'hui donc, heureux dans l'humaine misère, Dans le sentier du bien remonté par degrés, De peur de retomber (car mon âme est légère) Je veille sur mes sens et les tiens entourés.
Du mal passé je crains de réveiller la trace : Une sainte amitié m'enchaîne sous sa loi ; L'art occupe mon cœur, ne laissant jour ni place Aux funestes pensers d'arriver jusqu'à moi.
Je m'accoutume en paix aux voluptés tranquilles ; Quand la ville et ses bruits m'importunent, j'en sors;. Tantôt, près de Paris, la Marne et ses presqu'îles, Solitaire pieux, m'égarent sur leurs bords :
Tantôt, pour épuiser mon fond d'inquiétude,
Je vais; le Rhin au pied de ses coteaux pendants
M'emporte; et du séjour avec la solitude
Je reviens chaque fois plus paisible au dedans.
Et mon vœu le plus cher serait, on peut le croire, D'abjurer à l'instant orgueil et vanité, De n'être plus de ceux qui luttent pour la gloire, Mais de cacher mon nom sous un toit écarté,
Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre Rejoindrait le jasmin qui viendrait au-devant; Où je respirerais l'esprit divin du Maître Dans le bouton en fleur, dans la brise et le vent ;
Où, vers le soir, à l'heure où la terre est muette, Près de ma bien-aimée, en face du couchant, Entendant, sans la voir, le chant de l'alouette, Je dirais : « Douce amie, écoutons bien ce chant ;
« C'est ainsi que fa voix du bonheur nous arrive, « Peu bruyante, lointaine et nous venant du ciel ; « Il faut qu'à la saisir l'âme soit attentive, « Que tout fasse silence en notre cœur mortel. »
Or, pour qui ne souhaite ici-bas pour lui-même Que la paix du dedans, et n'a point d'autre vœu Sinon qu'au genre humain, à ses frères qu'il aime, S'étende cette paix, — pour celui-là, mon Dieu!
Il est amer et triste, à l'heure où son cœur prie, Et dans l'effusion des plus secrets moments, D'entendre à ses côtés les pleurs de la patrie, Des clameurs de colère et des gémissements;
Il est dur que toujours un destin nous rentraine Aux civiques combats qu'on croyait achevés, De voir aux passions s'ouvrir encor l'arène Et s'enfuir la concorde et le bonheur rêvés !
Rien qu'à ce seul penser, tout ce qu'en moi j'apaise Est prêt à s'irriter ; la haine me reprend ; Et pour qui veut guérir, toute haine est mauvaise ; Et pourtant je ne puis rester indifférent 1
Oh I meurent les soupçons 1 oh I Dieu nous garde encore De ces duels armés entre un peuple et son Roi 1 Sous les soleils d'Août dont la chaleur dévore, Le sang bouillonne vite, et nul n'est sûr de soi *.
J'ai, dès mes jeunes ans, palpité pour la France ; A l'aigle du tonnerre, enfant, je m'attachai ; Loin des jeux, l'œil en pleurs, le suivant avec transe, Quand il tomba du ciel, longtemps je le cherchai.
Waterloo me noya dans des larmes amères ; Mes nuits se consumaient à recréer ces temps, Ces temps si glorieux, si détestés des mères, Et dont, moi, j'avais vu les spectacles flottants.
La Liberté bientôt m'étala ses miracles ;
Le reste s'abaissa, je m'élançai plus haut ;
Et, repoussant du pied le présent plein d'obstacles,
J'allai tendre la main aux morts de l'échafaud.
• Ceci a été écrit sous le ministère Polignac ; le volume parut vers la mi-mars 1850. Le poète, en pronostiquant le danger des soleils d'Août, ne s'était trompé, dans son présage sur la révolution de Juillet, que de bien peu de jours.
Nobles morts ! cœurs à Taise au milieu des tempêtes 1 Poète à l'archet d'or, Vierge au sanglant poignard *, Vous tous qui m'appeliez comme un frère à vos fêtes, Que me demandiez-vous ? j'étais venu trop tard l
Ces éclats n'allaient plus à nos mornes journées ; J'étouffais, je cherchais de larges horizons; Partout au fond de moi grondaient mes destinées... Un soir, je vis un luth, et j'en tirai des sons;
Et, comme aux saints accords d'une harpe bénie S'apaisait de Saùl le tourment insensé, Ainsi mes sens émus rentraient en harmonie, Et le démon de guerre et de sang fut chassé.
Depuis lors, plus heureux, bien que parfois je pleure, 4 Abandonnant mon âme à de secrets penchants, Remis des passions, croyant la paix meilleure, Je console mes jours en y mêlant des chants.
Si, dès les premiers pas, quelque faiblesse impure, Quelque délire encor, m'a dans l'ombre entraîné, Je ne m'en souviens plus, j'ai lavé la souillure ; Mon seuil est désormais sans tache et couronné.
Faut-il m'en arracher? et d'où ces cris sinistres, Qui sortent tout à coup du pays ébranlé?
• Charlotte Corday, — André Chénier.
La vieille dynastie, en proie à ses ministres, A, dans un jour fatal, de dix ans reculé !
Tout se rouvre et tout saigne ; — ô Roi digne de plainte, Vieillard qui veux le bien et, courbé devant Dieu, Cherches en tes conseils l'inspiration sainte, O Roi, qu'as-tu donc fait pour la trouver si peu ?
Prêtres qui l'entourez, et dans d'obscures trames Enchaînez sa vieillesse à vos vœux d'ici-bas, N'avez-vous point assez du service des âmes ? Le Siècle est, dites-vous, impie; — il ne l'est pas;
Il est malade, hélas 1 il soupire, il espère; Il sort de servitude, implorant d'autres cieux ; Vers les lieux inconnus que lui marqua son Père, Il s'avance à pas lents et comme un fils pieux ;
Il garde du passé la mémoire fidèle Et l'emporte au désert ; — dès qu'on lui montrera Un temple où poser l'arche, une enceinte nouvelle, Tombant la face en terre, il se prosternera !
Décembre 1829.