JUGEMENTS DIVERS ET TÉMOIGNAGES
LES CO'KLSOLnATIO'XLS
£ ferai ici comme j'ai fait au sujet de Joseph Déforme : je 'rassemblerai les preuves tant publiques que particulières de l'impression que produisit quand il parut en 1830, dans les derniers mois de la Restauration, et comme un dernier fruit de cette époque d'activité intellectuelle, de loisir et de rêve, le Recueil des Consolations.
Le journal Le Globe, auquel j'avais appartenu dès l'origine, mais dont je m'étais un peu séparé depuis ma liaison avec l'école poétique de Victor Hugo et par mes propres essais trop marqués, donna, à la date du lundi 15 mais 1830, un extrait
du Recueil, en le faisant précéder de ces lignes bienveillantes qui renfermaient un premier jugement :
« Il y a un an environ, il parut un livre de poésies, tableau déchirant des souffrances morales d'un pauvre jeune étudiant mourant à la fois de langueur et de travail; tantôt appelé par la tendresse de son âme aux rêveries les plus douces et les plus élevées, tantôt rabaissé par le malheur et par la vie des amphithéâtres et des hôpitaux à un sensualisme ironique, et amoureux de la laideur par amertume contre l'humanité. Ici les mystérieuses délicatesses d'un amour religieux et pur, 14 les ivresses insensées d'un plaisir sans choix, se disputaient cette âme de poète; et par-dessus tout cela le doute, ou plutôt le désespoir d'une incrédulité savante et réfléchie, avec toutes les angoisses de la mauvaise fortune. Dans les salons dorés, au milieu des élégances aisées d'une vie sans privation et sans contrainte, ce livre fut accueilli comme œuvre de mauvais ton; il fut reçu avec enthousiasme dans les rangs de cette classe moyenne que notre système politique provoque à toutes les ambitions, et qui rencontre partout pour s'élever des obstacles toujours cruels, souvent infranchissables, contre lesquels s'usent la vie et le génie même. Une analyse profonde, une recherche un peu systématique, mais cependant
toujours vraie, des plus humbles détails, un style grave et tendu, chargé de couleurs toujours étin celantes, quoique quelquefois se heurtant ou s'éteignant dans le vague, une «harmonie douloureuse, si je peux m'exprimer ainsi, ébranlèrent toutes les imaginations rêveuses et maladives. Les esprits froids se vengèrent par la raillerie d'une exaltation qui les humilie toujours. Quelques affectations de manière et de versification leur donnèrent beau jeu, et il fut convenu, parmi les élégants et les académiciens, que rien de ce petit livre n'était ni de bon sens ni de bon style. Cependant bientôt le vent a changé, la faveur est revenue au poète pour ses rêves et ses folies de douleur aux lieux d'où naguère il était banni comme immoral. Le voici aujourd'hui suivant, libre et sincère, le progrès de son esprit, dépouillant sa maladive incrédulité, et s'élançant presque consolé dans le sein d'un mysticisme à moitié philosophique et à moitié chrétien. Ce n'est pas encore la foi ni la piété, mais c'est déjà le désir et l'aspiration à Dieu; c'est l'heure de passage de la vie telle que nous la vivons, faibles et corrompus, à la vie telle que nous devrions la vivre, purs et saints, sous la garde d'une religion qui malheureusement ne répond plus ni aux besoins de notre cœur, ni aux convictions de notre intelligence. Nous n'avons certes aujourd'hui ni l'envie ni la prétention de juger. Ce livre des Consolations
IjO JUGEMENTS SUR LES CONSOLATIONS.
enferme d'assez hautes et profondes idées, une poésie assez originale, pour qu'il faille le méditer : il fera bien lui-même son sort sans l'appui des amitiés. Plus tard nous le reprendrons avec charme et profit. En ces temps de passion et de colère, à la veille peut-être de misérables mais cependant cruelles agitations, il y a plaisir à se reposer sur de grandes pensées d'art et de religion, exprimées avec énergie, grâce et douceur.
: « Nous choisissons comme extraits les deux pièces suivantes, qui nous semblent assez bien faire comprendre l'esprit de tout le livre. Nous né saurions trop recommander aux lecteurs que ëette amorce tentera, de bien lire chaque pièce en situation, comme on dit au théâtre, c'est-à-dire à sa placé dans l'ouvrage ; car il en est des Consolations comme des Poésies de Delorme : c'est le roman d'une idée ou d'un sentiment, marchant et se développant par accès lyriques, par fantaisies détachées, mais cependant toutes parfaitement coordonnées au but de l'ensemble. »
Le Globe citait ensuite la pièce ix du Recueil : Ami, soit qu'emporté de passions sans nombre...
et la pièce xvn tout entière :
'Ma barque est tout à l'heure aux bornés de là vie...
L'article d'examen et de fond ne parut que le vendredi 7 mai, il était signé O, et de la plume de cet homme d'esprit, M. Duvergier de Hauranne, qui partageait alors entre la littérature et la politique son actif intérêt et sa sagacité vigilante. Rien, dans ce qui a suivi, ne saurait me faire oublier ce qu'à la plus belle heure de ma jeunesse j'ai dû d'encouragement et de douceur à l'indulgent suffrage d'un critique exact et probe que l'amitié elle-même d'ordinaire ne fléchissait pas. Je donnerai cet article tout entier comme un de mes titres d'honneur :
« Il y a quelques années, une réputation de poète se gagnait en France à bon marché. On apprenait en seconde ou en rhétorique à faire des vers ; puis, maître de la césure et de la rime, on cherchait dans les livres quelque lieu commun de morale philosophique, ou dans la nature quelque sujet banal de description. Cela fait, on se mettait à son bureau, et il n'est pas qu'après s'être cinq ou six heures passé la main sur le front, on n'en tirât à la fin une centaine de vers raisonnables et corrects. Quand on n'aspirait qu'à l'épître ou à la satire, deux ou trois séances suffisaient. On les multipliait si Ton voulait s'élever à la tragédie ou au poème épique; car, entre les unes et les
autres, ce n'était à vrai dire qu'une différence de longueur et de temps. Venaient ensuite les lectures confidentielles d'abord, puis L'Almanach des Muses, puis l'impression ou la représentation; épreuves plus effrayantes que dangereuses, et dont, à l'aide de quelques précautions, on se tirait avec honneur. Ainsi paisiblement et sans bruit une renommée grandissait, jusqu'à ce qu'elle reçût enfin de l'Académie une éclatante sanction.
« Aujourd'hui les choses se passent moins bien. D'un côté, les poètes que nous venons de décrire ont singulièrement baissé dans l'opinion; de l'autre, ceux qui voudraient les remplacer n'avancent dans la carrière qu'à la sueur de leur front. Il est en effet bon nombre de gens encore pour qui la poésie est tout entière dans les mots. Prenez les sentiments les plus insignifiants, les images les plus ternes ; puis, que dans des lignes régulièrement mesurées et rimées ces sentiments et ces images se déguisent en périphrases pompeuses, ou s'habillent de sonores épithètes; et, pourvu qu'il n'y ait rien dans tout cela de trop nouveau, ces gens-là battront des mains et vous proclameront poète. Mais pour ces mouvements secrets de l'àme qui se traduisent en paroles simples et littérales, pour ces brillantes créations de l'esprit qui impriment au style leur forme et leur couleur, n'attendez de telles gens ni grâce ni indulgence. Parce qu'ils ne sentiront pas, ils
nieront qu'il y ait sentiment; parce qu'ils ne comprendront pas, qu'il y ait pensée.
« Ainsi l'on a fait quand Les Consolations ont paru. Par un travers assez rare dans notre vieille école poétique, l'auteur sent à sa manière et écrit comme il sent; de plus, le mètre n'est pour lui que le moyen, non le but. Triste et souffrant, il a donc fait un livre empreint d'un bout à l'autre de tristesse et de souffrance. Toutes ces choses sont dans un certain monde de mauvais exemple et de mauvais goût. Aussi les a-t-on tout d'abord déclarées artificielles et systématiques. Pour nous, nous l'avouons, si jamais œuvre nous parut émanée d'un sentiment véritable et profond, c'est celle que nous annonçons. Que ce sentiment déplaise, nous le concevons; qu'on le trouve mal ou faiblement exprimé, nous le concevons encore : mais il y a, ce nous semble, étrange aveuglement à le nier, ou plutôt il y a parti pris. Car si la petite église poétique à laquelle fait profession d'appartenir l'auteur des Consolations a d'extravagants sectateurs, elle a des ennemis qui ne sont guère plus sages. Pour les uns, tout est admirable et sublime; tout est, pour les autres, absurde et ridicule. Mais au milieu se trouve un public impartial et sincère qui, sans fermer les yeux sur les défauts, ne demande qu'à goûter les beautés, public jeune en général, et que n'égarent ni de vieux ni de nou-
veaux préjugés. Cest à ce public que nous essaierons de parler.
« On se souvient d'un modeste volume qui parut Tan dernier sous le titre de Poésies de Joseph Delortne. Ce volume, où il y avait beaucoup à louer et beaucoup à reprendre, fut, comme il arrive toujours, fort diversement jugé. Ceux qui prirent la peine de le lire en entier y trouvèrent, en général, une rare originalité et tous les germes d'un talent qui devait se développer et grandir. Ceux, au contraire, qui ne le connurent que par deux ou trois pièces choisies maladroitement ou à mauvaise intention, déclarèrent l'auteur indigne de tout examen sérieux. Cet auteur est encore celui des Consolations; et, quand il ne l'avouerait pas dans sa préface, de l'un à l'autre de ces ouvrages il y a filiation évidente : ce sont en quelque sorte le premier et le second chapitre d'un roman qui est encore loin d'être fini. Joseph Delortne, en un mot, exprime un certain état de l'âme ; Les Consolations, un autre état de la même âme ; mais chacun des deux volumes n'en exprime qu'un seul. De là, si on veut le comprendre et le sentir, la nécessité, cette fois comme l'autre, de lire toutes les pièces dans leur ordre. Isolées, elles perdent leur sens, ou seulement mises hors de leur place : ce ne sont plus alors que des fragments séparés d'une œuvre qui se lie; ce ne sont plus que les membres disjoints d'un corps qui se
tient. Il y a dans cette manière de procéder quelque chose d'un peu lent et peut-être d'assez monotone, mais qui ne manque pas de charme. On aime à suivre cette pensée unique à travers tous ses détours et sous toutes ses transformations; à la voir avancer doucement, puis se replier sur ellemême, puis avancer de nouveau. Ainsi elle se produit bien plus complète, elle se développe bien plus large que si, conçue par un esprit vif et encadrée dans cinq ou six strophes, elle y brillait un moment pour disparaître après.
« Nous avons dû commencer par cette observation, parce qu'elle est capitale. Elle explique comment des esprits judicieux et droits se sont complètement mépris sur le livre de M. Sainte- Beuve ; elle nous explique à nous-même comment, éprouvant d'abord peu de sympathie pour son talent, nous nous sommes par degrés laissé prendre et entraîner. Une poésie un peu intime a d'ailleurs besoin, même chez le lecteur, de solitude et de méditation. Jetée comme délassement au milieu des préoccupations politiques, ou prise après dîner pour stimuler la langueur d'une conversation qui ennuie, comment pourrait-elle être sentie?
« Maintenant disons quel est le sujet des Consolations. Joseph Dehrme nous avait montré un pauvre jeune homme doué de belles facultés, mais brisé par le malheur, aigri par la pauvreté, égaré par le désespoir, -mélange douloureux- 4e senti-
ments élevés et de basses fantaisies, rêvant un monde meilleur, et remuant avec joie toutes les fanges de la vie; repoussant l'idée de Dieu, et incessamment poursuivi de la pensée du suicide. Ici le désespoir a fait place à une douce tristesse, l'impiété s'est convertie en un vague sentiment religieux. Vous vous souvenez des admirables leçons où M. Cousin nous a si bien peint l'état singulier de ces âmes qui, par dégoût du scepticisme, se jettent dans le mysticisme, et l'embrassent avec amour. Eh bienl on pourrait dire que les Poésies de Joseph Delorme et Les Consolations sont les deux chaînons qui unissent l'un à l'autre. Le scepticisme, dans Joseph Delorme, n'était pas encore parti, mais il s'en allait. Le mysticisme, dans Les Consolations, n'est pas encore venu, mais il vient. Ce n'est point l'orgueilleuse et triste incrédulité de lord Byron, encore moins la foi paisible et pure de M. de Lamartine : c'est un état bien plus commun aujourd'hui, état d'incertitude et de transition, penchant vers la philosophie par l'esprit, vers la religion par le cœur, ne croyant pas, mais aspirant à croire. En un mot, pour parler comme l'auteur, la maladie commence à céder, et c'est à la poésie d'abord, c'est surtout à l'amitié qu'il en est redevable. Aussi dans cette nouvelle phase de son existence la poésie et l'amitié sontelles intimement unies. Chaque morceau de ce recueil porte le nom d'un ami, non par une vaine
affectation, mais parce que le souvenir de cet ani était en effet présent lorsque le morceau a été composé. Et si, parmi ces noms, il en est un qui revient sans cesse, c'est que celui que ce nom désigne n'est jamais absent de la pensée de l'auteur ; c'est que, plus que personne, cet ami a su décider en lui la crise dont il se réjouit. Nous savons tout ce que peuvent prêter au ridicule ce dévouement sans bornes et cette admiration sans limites; mais nous sentons aussi tout ce qu'ils ont de sincère et par conséquent de touchant.
« On le voit : ici, l'auteur et le livre sont tellement identifiés, que, raconter l'histoire de l'un, c'est presque rendre compte de l'autre. Assurément, que l'état que nous venons de décrire soit ou non raisonnable et bon, il est vrai, il est profond, et par conséquent éminemment poétique.
Reste à savoir si l'exécution n'a pas manqué à la conception, et l'artiste au penseur. Car ce n'est pas tout de renfermer en son sein une mine de poésie abondante et riche; il faut encore l'en extraire et la montrer pure et brillante au dehors. D'après ce que nous avons dit en commençant, on connaît déjà un des caractères principaux de la forme poétique de M. Sainte-Beuve : c'est la lenteur avec laquelle sa pensée se développe. On ne peut donc, nous le répétons, le juger sur un fragment détaché, ni même sur une pièce entière isolée des pièces qui précèdent et qui suivent. Cependant 11. 18
nous en citerons une, qui, jointe à celles que Le Gîobâ a déjà citées, pourra, ce nous semble, donner des autres une assez juste idée. Quand on l'aura lue pour en goûter l'ensemble, nous prions de la relire pour en examiner les détails; nulle part peut-être la facture de M. Sainte-Beuve ne se montre plus à nu :
Dans l'île Saint-Louis, le long d'un quai désert....
(Suit la pièce entière dédiée à M. Auguste Le Prévost, qui commence par ce vers.)
« Nous ne savons, mais rien dans notre langue ne nous fait éprouver le même genre de plaisir que ce morceau si touchant et si simple. Il semble que nous marchions côte à côte avec l'auteur, et que le long de ce quai désert notre pensée erre avec la sienne et se prenne machinalement aux mêmes vieux souvenirs, s'abandonne aux mêmes réflexions. C'est une rêverie, comme dans nos moments de paisible contemplation nous nous y sentons tous entraînés. Telle est en effet l'imagination, ou, si l'on *eut, la muse de M. Sainte- Beuve. Il ne lui faut ni grandes catastrophes nj sublimes spectacles. Plus modeste et plus bourgeoise, elle loge en garni, dine à table d'hôte, se promène sur les quais ou les boulevards, et partout s'inspire de ce qui l'entoure, s'anime de ce
qu'elle voit. Tout, en un mot, est pour elle source d'émotion et de poésie : une vieille maison qui projette son ombre sur le quai, une sculpture abandonnée dans une cour, une branche d'arbre qui pend devant sa fenêtre, tout, jusqu'aux recoins poudreux de sa chambre. C'est de là que toujours elle part pour s'élever aux méditations les plus hautes ; c'est là qu'ensuite elle vient se reposer, et prendre des forces nouvelles.
« Plusieurs poètes en Angleterre ont ainsi procédé; mais aucun en France. Aussi, comme toute innovation, celle-ci fait-elle jeter de grands cris.
« C'est, dit-on, rabaisser la poésie que de la faire descendre à de si vulgaires détails. La poésie est fille des dieux et ne doit pas déroger. » Admirable critique 1 Faut-il cent fois répéter que la poésie est partout où il existe un poète, et là seulement? Que d'honnêtes jeunes -gens nous avons connus qui, au sortir du collège, se mettaient en quête de poésie au delà des Alpes ou des Apennins 1 Les cheveux longs et la barbe touffue, on les voyait le matin errer dans les rues de Pompéia, gravir le Vésuve, s'asseoir au Colisée; et, malgré tout cela, cette inspiration qu'ils étaient venus chercher si loin les fuyait comme à Paris ou à Lyon. « J'ai du malheur, nous disait un d'eux, un jour que nous le rencontrâmes dans les catacombes de Naples. Je me promène ici depuis bientôt six heures, et je ne trouve rien :
cependant les catacombes sont bien poétiques! » C'est que si la nature extérieure a sa poésie, cette poésie n'est qu'un germe que peut seule féconder une âme poétique; c'est de plus qu'en poésie comme en amour les penchants sont divers. Il n'est pas sûr que le Pausilippe inspirât M. Sainte- Beuve aussi bien que son boulevard d'Enfer.
* Toutes les pièces du recueil ne sont pourtant pas du même genre. Souvent le poète nous initie moins au travail de son imagination, et l'inspiration nous apparaît sans que nous la voyions venir. Nous citerons, par exemple, la pièce adressée à mademoiselle ***, chef-d'œuvre, selon nous, de sensibilité et de grâce; nous citerons La Harpe èolienne, traduction ravissante du poète anglais Coleridge, avec lequel M. Sainte-Beuve a de si remarquables rapports. Nous citerons enfin l'admirable morceau sur l'art, que Le Globe a inséré tout entier. Il n'y a point là de ces détails qu'on appelle vulgaires; mais ce n'en est pas moins une poésie de même nature. Bien différent de ces poètes qui font des vers pour en faire, M. Sainte- Beuve pense et sent, et ses pensées comme ses sentiments débordent en poésie.
« Pour parler à fond du style, il nous faudrait presque un second article. Le style de M. Sainte- Beuve, en effet, a deux caractères, l'un qui lui est propre, et l'autre qu'il tient de l'école à laquelle il appartient. Cette école, on le sait, croit,
et nous croyons avec elle, que la langue poétique de la France a, depuis Corneille et Molière, été continuellement s'effaçant. C'est donc au commencement du dix-septième siècle, au delà même de Racine, qu'elle cherche à remonter. Là, selon elle, est un instrument souple et fort, plein et varié, instrument que les poètes du dernier siècle ont à tort délaissé, et que leurs successeurs doivent tâcher de ressaisir. Telle est, en fait de style, la révolution, ou, si Ton veut, la restauration, qu'avec persévérance et courage poursuivent en ce moment les poètes de la nouvelle école. Mais une restauration est toujours pleine de difficultés et de dangers, et peut-être n'ont-ils pas su toujours s'en garantir. Peut-être, par haine de la régularité monotone du vers qu'ils attaquent, ont-ils trop brisé leur vers, et, par ennui du solennel, trop recherché le familier. De là, plusieurs singularités qui, comme on l'a déjà dit dans ce journal, sont en quelque sorte leur cocarde. Cette cocarde, M. Sainte-Beuve la montre beaucoup moins dans ce nouveau recueil que dans le premier; mais il ne la cache pas encore tout à fait. Quant à son style propre, il est, si nous pouvons parler ainsi, tout d'une pièce avec la pensée, et c'est ce qui le rend de temps en temps traînant et pénible. Le sentiment restant toujours un peu vague, l'expression en effet n'en saurait être parfaitement précise. La période va donc s'allongeant et s'éten-
dant sans mesure. En un mot, c'est avec quelque effort que la pensée se dégage et se produit au dehors, ce qui nous parait tenir surtout à la pensée elle-même. Nous ne disons pourtant pas que la difficulté ne pût être plus heureusement surmontée. M. Sainte-Beuve (il le reconnaît quelque part lui-même) n'est pas encore parfaitement maître de la langue poétique : il faut, pour la dompter, qu'il lutte et se débatte ; et la victoire quelquefois peut rester incomplète.
« En résumé, en France, où nous avons si peu de poésie personnelle, M. Sainte-Beuve est, nous le croyons, appelé à tenir un haut rang. Il est, d'ailleurs, ce que ne sont pas tous les poètes, un penseur et un homme d'esprit. Qu'on ne cherche en lui ni vif intérêt dramatique, ni morceaux de bruit et d'éclat : le bruit dérangerait ses rêveries, l'éclat conviendrait mal à ses habitudes craintives et simples. Nous avons entendu reprocher à M. Sainte-Beuve d'avoir imité M. Victor Hugo : pour nous, à quelques prétentions de style près, nous ne connaissons pas deux poètes plus dissemblables. M. Hugo est surtout un poète d'imagination, M. Sainte-Beuve un poète de pensée. C'est par l'image que le premier arrive presque toujours au sentiment; par le sentiment, que le second arrive à l'image. Nous pourrions pousser plus loin ce parallèle ; mais cet article est déjà trop long. Répétons donc en terminant que
de Joseph Delorme aux Consolations il y a progrès très notable. Nous avons la confiance que l'auteur ne s'arrêtera pas là.