O. (DUVERGIER DE HAURANNE
Tous les journaux ne me furent pas aussi favorables : Le National, par la plume de M. Louis Peisse, se montra d'un classicisme rigoureux. Je ne reproduis pas (ce serait trop d'humilité), mais je signale aux lecteurs qui aiment la contradiction cet article d'un esprit exact, sobre et un peu chagrin (28 mars 1830). Armand Carrel luimême, que je connaissais peu alors, voulut bien, à la fin d'une série d'articles sur Hernani (29 mars 1830), déplorer avec politesse mon égarement : « On ne peut, disait-il en terminant, attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille, quand on voit, par la préface des Consolations, la déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste. »
Le mot d'émulation n'était peut-être pas très justement choisi ; et bien que tous mes vœux fussent certainement pour le succès à*Hernani, l'esprit du Recueil des Consolations et toute l'in-
tention de la préface étaient plutôt en faveur de l'inspiration lyrique et intérieure, de manière même à faire contraste avec le mouvement dramatique dans lequel on se lançait. U semblait déjà qu'il y eût de ma part un léger regret et une plainte.
Carrel n'y regardait pas de si près en littérature. Mais la plupart des esprits purement littéraires me furent favorables. Dans les lettres nombreuses qui m'arrivèrent alors et dont j'ai conservé quelques-unes, je me hasarde à choisir celles qui ont quelque chose de remarquable par les noms des signataires ou par les jugements. Je laisse au lecteur le soin d'y faire la part du compliment et de l'opinion sincère.
M. de Chateaubriand m'écrivait :
a 30 mars 1830.
« Je viens, monsieur, de parcourir trop rapidement vos Consolations ; des vers pleins de grâce et de charme, des sentiments tristes et tendres se font remarquer à toutes les pages. Je vous félicite d'avoir cédé à votre talent, en le dégageant de tout système. Écoutez votre génie , monsieur ; chargez votre muse d'en redire les inspirations, et
pour atteindre la renommée, vous n'aurez besoin d'être porté dans le casque de personne*.
« Recevez, monsieur, je vous prie, mes sentiments les plus empressés et mes sincères félicitations.
« Chateaubriand. »
Lamartine n'avait été qu'à demi satisfait de Joseph Déforme : il y voyait pour la forme une imitation d'André Chénier qu'il prisait peu alors ; il me l'écrivit en des termes plus indulgents pour moi que justes pour A. Chénier. Mais la première pièce des Consolations, qu'il avait lue un jour manuscrite chez Victor Hugo sur la marge d'un vieux Ronsard in-folio qui nous servait d'album, l'avait tout à fait conquis. Je le connus personnellement dans l'été de cette année 1829, et, en souvenir d'une promenade et d'un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pièce qui est la VI* des Consolations, Il y répondit aussitôt, et le jour même où il la recevait, par une Épitre
* C'est une allusion au sonnet à Victor Hugo (xm), où il est dit :
Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d'armes, S'il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes, Il le prend dans son casque et le porte en chemin.
qu'il griffonna au crayon sur son album. Quelques jours après il me l'envoyait copiée avec ce mot :
« Saint-Point, 24 août 1829.
« Je vous tiens parole, mon cher Sainte-Beuve, plus tôt que je ne comptais. Voici ces vers, que je suis parvenu à vous griffonner en trois jours sur les idées que votre épître délicieuse m'avait inspirées quand je la reçus, et qui étaient ensevelis et effacés sur mon album au crayon...
« Pardonnez-moi de vous répéter en vers mes injures poétiques sur quelques morceaux de Joseph Delorme : vous verrez qu'elles sont l'ombre de la lumière qui environnera son nom. Et si ce sansfaçon poétique vous déplaît, déchirez-les.
« Adieu et mille amitiés à vous et à nos amis*.
« Lamartine. »
* Ces amis, c'étaient Hugo, David le sculpteur, de Vigny; mais de Vigny demeurait alors dans le quartier du Roule, où il habite encore aujourd'hui; et nous, au contraire, Hugo, moi-même, David ainsi que les Devéria, nous étions dans la rue Notre-Dame-des-Chawps ou aux environs : c'était toute une petite colonie qui fut au complet de 1827 jusqu'à l'automne de 1830. — Ne pas confondre cette période plus ancienne de la jeunesse de Victor Hugo avec l'époque de la Place Royale, qui fut un cadre et un monde tout différents.
Ce fut dans Tété de 1830 que parurent les deux volumes des Harmonies, sur lesquels je fis des articles au Globe. Lamartine m'en remercia par une lettre qui exprime bien les préoccupations et les pensées de ce temps, et qui en fixe exactement la nuance. Il y mêle son jugement sur Les Consolations, lequel est si favorable qu'il y aurait pudeur à le produire, si lui-même, bien des années après, n'avait dit les mêmes choses, et en des termes presque semblables, dans un de ses Entretiens familiers sur la littérature.
« Au château de Saint-Point, 27 juin 1830.
« Recevez mes bien vifs remerciments, mon cher Sainte-Beuve, pour toute la peine que vous a donnée le laborieux enfantement de mes deux volumes au jour. J'ai lu avec reconnaissance les deux articles du Globe. On m'a dit que Le Constitutionnel même avait parlé assez favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d'inconnus que je reçois tous les jours me font assez bien augurer pour l'avenir de cette publication...
« Je suis enfin au lieu du repos ; les élections l'ont un moment troublé; mais elles sont partout comme ici, si prononcées dans un sens hostile qu'il n'y a plus rien à faire qu'à s'envelopper de
son manteau et à attendre les événements. Lorsque, comme nous, on déplore les sottises des deux partis, on passe sa vie à gémir. Tout marche à un renversement de l'état, provisoirement tranquille, où nous étions depuis quelques années ; hâtez-vous de faire entendre votre voix poétique pendant qu'il y a encore au moins le silence de la terreur; bientôt peut-être on n'entendra plus que le cri des combattants. Les symptômes sont alarmants; vos paisibles amis de Paris qui font de la politique avec leur encre et leur papier dans la liberté des théories, verront à quels éléments réels ils vont avoir affaire. La plume cédera au sabre. Soyez-en sûr,.. *.
« Hier j'ai relu Les Consolations pour me consoler de ce que j'entrevois; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète : c'est ce que je préfère dans, la poésie française intime. Que de vérité, d'âme, d'onction et de poésie! J'en ai pleuré, moi qui oncques ne pleure. Soyez en repos contre vos détracteurs : je vous réponds de l'avenir avec
• On trouvera peut-être que M. de Lamartine se méprenait ici dans ses présages trop sombres. Mais le poète voit de loin; et en 1830, si M. de Lamartine s'est trompé dans ses prévisions immédiates, ce n'était qu'affaire de temps et de distance : il anticipait 1848 et i8$i ; il voyait deux ou trois Horizons à la fois. Ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'il serait l'Orphée qui plus tard dirigerait et réglerait par moments de son archet d'or cette invasion de barbares
une telle poésie ; croissez seulement et multipliez.
« Adieu. Mille amitiés.
« A. de Lamartine. »
Béranger, de son côté, avec une indulgence presque égale, mais aussi avec cette malice légère dont il savait assaisonner les éloges et en ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages, m'écrivait :
« Mars 1830.
« Mon cher Delorme,
« Sachant que j'ai écrit à Hugo au sujet à'Hernani, peut-être, en recevant ma lettre, allezvous croire que je veux me faire le thuriféraire de toute l'école romantique. Dieu m'en garde ! et ne le croyez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remerciments pour les doux instants que votre nouveau volume m'a procurés. Il est tout plein de grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s'est épuré d'une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je trouverais bien encore à guerroyer contre quelques mots, quelques phrases; mais vous vous amendez de si bonne grâce et de vous-même,
qu'il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C'est ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.
« Savez- vous une crainte que j'ai? C'est que vos Consolations ne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas dû vous consoler sitôt; gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ces mauvais cœurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantes Consolations m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poètes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du mot de Seigneur, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remerciaient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse,
que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un effet de critique impie. Je suis croyant, vous le savez, et de très bonne foi ; mais aussi je tâche d'être vrai en tout, et je voudrais que tout le monde le fût, même dans les moindres détails. C'est le seul moyen de persuader son auditoire.
« Qu'allez-vous conclure de ma lettre? Je ne sais trop. Aussi, je sens le besoin de me résumer.
« A mes yeux vous avez grandi pour le talent et grandi beaucoup. Le sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui vous ont le plus applaudi d'abord ; il n'en sera pas ains pour ceux d'entre eux qui sont sensibles à tous les épanchements d'une âme aussi pleine, aussi délicate que la vôtre. L'éloge qui restera commun aux deux volumes, c'est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poésie des choses communes de la vie.
Personne ne vous avait devancé dans cette route ; il fallait ce que je n'ai encore trouvé qu'en vous seul pour y réussir. Vous n'êtes arrivé qu'à moitié du chemin, mais je doute que personne vous y devance jamais; je dirai plus : je doute qu'on vous y suive. Une gloire unique vous attend donc; peut-être l'avez-vous déjà complètement méritée; mais il faut beaucoup de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et vrais ; ne vous irritez donc point de
nos hésitations à vous décerner la couronne.
Mettez votre confiance en Dieu ; c'est ce que j'ai fait, moi, poète de cabaret et de mauvais lieux, et un tout petit rayon de soleil est tombé sur mon fumier. Vous obtiendrez mieux que cela, et je m'en réjouis. A vous de tout mon cœur.
« Béranger. »
Ce n'est pas sans un sentiment de plaisir mélangé de tristesse et d'étonnement, après tant d'années durant lesquelles ont eu le temps de se refroidir ou de s'altérer les vives et faciles attractions de la jeunesse, que je retrouve, au sujet du même Recueil, des lettres toutes tendres de M. Vitet, tout aimables de M. Duchâtel, de M. Edmond de Cazalès qui avait rendu compte du livre dans Le Correspondant, une pièce de vers en strophes lyriques que m'adressait Alexandre Dumas, une lettre de Bûchez le saint-simonien, non encore catholique, et qui, au nom même de mes sympathies, me conviait à une direction religieuse nouvelle (31 mars 1830) :
« Monsieur, je viens de lire vos Consolations; et je ne puis résister au désir de vous écrire. Vous êtes poète; il faut que je vous parle encore ; vous êtes poète, m'écouterez-vous? écouterez-vous
des mots que je crois simples, qui sont durs, peut-être? Vous m'avez fait pleurer, et, cependant, je suis déjà vieux. Au nom de ces pleurs, je vous parle... »
Suivait une discussion, une allocution pressante et chaleureuse, un Compelîe intrare dans la religion de l'avenir.
Mais je dus à Beyle (Stendhal), le spirituel épicurien et l'un des plus osés romantiques de la prose, un des suffrages qui étaient le plus faits pour me flatter. Il était peu disposé, en général, en faveur des vers, et des vers français en particulier. Dans un premier écrit sur le Romantisme en 1818, il avait dit :
«... La France et l'Allemagne sont muettes :
le génie poétique éteint chez ces nations n'est plus représenté que par des foules de versificateurs assez élégants, mais le feu du génie manque toujours; mais si on veut les lire, toujours l'ennui comme un poison subtil se glisse peu à peu dans l'âme du lecteur : ses yeux deviennent petits, il s'efforce de lire, mais il bâille, il s'endort, et le livre lui tombe des mains. »
Quelle fut donc ma surprise quand je reçus de lui, avec qui je n'avais eu d'ailleurs que des
relations assez rares et de rencontre, une lettre ainsi conçue !
« Après avoir lu Les Consolations trois heures et demie de suite, le vendredi 26 mars (1830).
« S'il y avait un Dieu, j'en serais bien aise, car il me payerait de son paradis pour être honnête homme comme je suis.
« Ainsi je ne changerais rien à ma conduite, et je serais récompensé pour faire précisément ce que je fais.
« Une chose cependant diminuerait le plaisir que j'ai à rêver avec les douces larmes que fait couler une bonne action : cette idée d'en être payé par une récompense, un paradis.
« Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers, si je savais en faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres qui croyez en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désespoir trois ans de ce qu'une maîtresse vous a quittés, il faille croire en Dieu. De même un Montmorency s'imagine que, pour être brave sur le champ de bataille, il faut s'appeler Montmorency.
« Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées littéraires, mais je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de La Fontaine. Vous parlez trop de gloire. On aime à
travailler, mais Nelson (lisez sa VU par l'infime Southey), Nelson ne se fait tuer que pour devenir pair d'Angleterre. Qui diable sait si la gloire viendra? Voyez Diderot promettre l'immortalité à M. Falconet sculpteur.
« La Fontaine disait à la Champmeslé : « Nous aurons la gloire, moi pour écrire et vous pour réciter. » Il a deviné. Mais pourquoi parler de ces choses-là? La passion a sa pudeur, pourquoi révéler ces choses intimes? Pourquoi des noms? Cela a l'air d'une prônerie, d'un puff.
« Voilà, monsieur, ma pensée et toute ma pensée. Je crois qu'on parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que Les Consolations, quelque chose de plus fort et de plus pur. »
Ce même Beyle, quelques mois après et au lendemain de la révolution de Juillet, nommé consul à Trieste, et se croyant prêt à partir (il n'obtint pas Vexequatur) , m'écrivait cet autre billet tout aimable, qui me prouvait une fois de plus qu'il augurait bien de moi et qu'il ne tenait pas à lui que je ne devinsse quelque chose :
« 71, rue Richelieu, ce 29 septembre 1830.
« Monsieur, on m'assure à l'instant que je viens d'être nommé consul à Trieste. On dit
la nature belle en ce pays. Les îles de l'Adriatique sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en vous engageant à passer six mois ou un an dans la maison du consul. Vous seriez, monsieur, aussi libre qu'à l'auberge; nous ne nous verrions qu'à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.
« Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
« Betle. »
C'était aux Consolations et aux espérances qu'elles donnaient que je devais tous ces témoignages.
Parmi mes amis du Globe ou qui appartenaient par leurs idées à ce groupe, il en est deux de qui je reçus des marques de sympathie accompagnées de quelques indications justes et dont j'aurais pu profiter. M. Viguier, l'un des maîtres les plus distingués et les plus délicats de l'ancienne École normale, à qui j'avais dédié l'une des pièces (la II*) du Recueil, après m'avoir remercié cordialement, après m'avoir dit : « Ce n'est pas un livre, c'est encore cette fois une âme vivante que vous m'avez fait lire; telle est votre manière : entre votre talent et votre manière morale il y a intimité; » ajoutait ces paroles que
j'aurais dû peser davantage et dont j'ai vérifié depuis la justesse :
« Voilà donc une phase nouvelle, un autre degré de l'échelle poétique et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l'on ne voit pas assez clairement le point où vous arrivez dans la foi, ni celui où vous tendez ; que le désespoir, avec tous ses scandales, fait plus pour le succès et pour une certaine originalité qu'un premier retour à des pensées religieuses ; que vous paraissez menacé du mysticisme dévot, et qu'en attendant, le mysticisme d'une rêverie toute subjective ne laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours tendu de deuil l'air du dehors, le soleil, la vie du monde. Qu'importe ? ce n'est encore qu'une seule année de votre vie 1 L'unité du ton, quand il est vrai, fort et animé, n'est point la monotonie. Ce n'est pas la popularité, c'est la durée qui doit faire votre succès. Vous n'avez qu'à vivre pour varier les applications d'un si beau talent. Vivez donc, mon cher Sainte-Beuve, et vivez heureux ! Que le bonheur vous inspire aussi bien que les chagrins et la pénitence ! ce sera une double satisfaction pour ceux qui vous aiment. »
L'ami intime de M. Viguier, Farcy, qui devait quelques mois après tomber sous une balle royaliste dans le combat des derniers jours de
Juillet, et avec qui je m'étais lié depuis peu, ne me parlait pas différemment, et de plus il fixait par écrit pour lui-même ses observations critiques dans des pages qui ne m'ont été communiquées qu'après sa mort. Les voici : c'est une appréciation critique complète de mes deux premiers Recueils, et bien que les pages soient restées inachevées, elles ne laissent rien à désirer pour le sens; combien j'en ai admiré la pénétration et reconnu au dedans de moi la portée exacte et précise) Farcy avait touché tous les points secrets :
« Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme), disait-il, c'était une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une àmt façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui
une union mieux assortie est interdite par la fortune.
« Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un pareil cœur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poète.
« Aujourd'hui (dans Les Consolations) il sort de sa débauche et de son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la joie.
« Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse : c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdûment et pousser sa passion avec emportement et audace ; plus tard peut-être... Aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.
« Mais son cœur lui échappe, et s'attache à une fausse image de l'amour. L'étude, la méditation religieuse, l'amitié, l'occupent si elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme
l6o JUGEMENTS SUR LES CONSOLATIONS.
et de sa vie habituelle. — Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d'émotions qui s'attache à des objets pour lesquels le grand nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu*attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakespeare (Lear, etc.), qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
« Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poète se révélera avec plus de pudeur; il nous montrera les blessures de son âme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au poète, qui doit toujours marcher simple et le front levé, à qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
« L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans
JUGEMENTS SUR LES CONSOLATIONS. l6l
la vie solitaire, mais il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste ; il chérit son étroit horizon, où il est à l'abri de ce qui le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée : on n'y voit pas un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie; ses tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
« Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le poète; mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité à l'élan vers Dieu.
« Cette amitié n'est ni morale ni poétique... »
Il avait raison. — Il me fut difficile, pourquoi ne l'avouerais-je pas? de tenir tout ce que Les Consolations avaient promis. Les raisons, si on les cherchait en dehors du talent même, seraient longues à donner, et elles sont de telle nature