‹ Poésies d'un proscritChapitre 10 sur 13 · COUCHER OU SOLEIL A VENISE · texte numérisé non relu

COUCHER OU SOLEIL A VENISE

Quand tes derniers rayons illuminent le faite Des Alpes du Frioul, aux glaciers étemels, Et que l'Adriatique en silence s'arrête, Comme pour recevoir tes adieux solennels ,

A cette heure , 6 soleil ! Venise languissante Se ranime et sourit à mes yeux enchantés ; Telle qu'un prisme d'or, ta clarté pâlissante Prête à ses murs en deuil de magiques beautés.

Que j'aime voir alors, devant ton front qui baisse, Les vitraux de Saint-Marc s'enflammer et rougir, Et jeter un reflet de gloire et de tristesse Au vieux lion ailé qui ne sait plus rugir!

Dans ce palais rempli de souvenirs-terribles , Que j'aime voir alors redoubler les plaisirs De ces heureux oiseaux , dont les couples paisible* Viennent gémir d'amour sur le Pont-des-Soupir»!

Que j'aime voir ators, spjnlre et mystérieuse r La gondole tracer de rapkfes siUens-

Et la Vénitienne indolente et rieuse

Se pencher sur le bord des mauresques bal cons !

Le vent du soir si doux , la vague si tranquille > Le charme d'un ciel pur, le charme des beaux arts ; Ici tout me retient en extase , immobile , Tout enivre mon cour, tout séduit mes regards.

Mais bientôt mon esprit qui sans cesse voyage , De ce divin tableau trop promptement lassé , Avee le souvenir remonte d'âge en âge , Et je pleure en songeant au glorieux passé.

Je pleure , car mes yeux ne peuvent reconnaître Les enfans des héros dans ce peuple oublieux, Qui soumis sans murmure à l'étranger, son maître, Veille au seuil du palais qu'habitaient ses aïeux!

Je pleure , car, hélas ! sur ces fameux rivages Où si long-temps la gloire agita son flambeau, Où l'Europe et l'Asie apportaient leurs hommages , Je cherchais un empire et je trouve un tombeau !

Cette ville régna sur de vastes provinces ,

Ses matelots couraient du sud à l'aquilon ,

Ses marchands ne logeaient qu'en des palais de princes

Et le monde tremblait devant son pavillon.

Eh bien ! il ne lui reste après nulle ans d'empire r Que ses bruyantes nuits et ses folles amours , Hélas ! et sa beauté que l'univers admire Sous l'haleine du temps se flétrit tous les jours.

Jusqu'au fond du malheur avide encor de fêtes, .. Parfois elle retrouve une ombre de plaisir ;

Mais ses riches trésors, ses lauriers , ses conquêtes, Tout s'est évanoui pour ne plus revenir.

Quelques frêles esquifs, en ce port solitaire, Remplacent maintenant les superbes vaisseaux, Les flottes qui rendaient le monde tributaire , Qui des pachas vaincus rapportaient les drapeaux.

Et pourtant au Lido la mer toujours fidèle , La mer incessamment roule sa grande voix; Sur sa plage déserte elle monte , elle appelle

Sa fille bien-aimée à de nouveaux exploits.

Mais à cette éloquente et plaintive harmonie , Pas un cœur ne répond , et les flots sur ce bord Ne servent qu'à bercer, dans sa lente agonie, La ville qui s'en va du sommeil à la mort*

ara

Elle meurt , elle soit la triste destinée De tout ce qu'ont créé les hommes ici-tas.

Le temps que rien n'arrête en sa marche obstinée Renouvelle la terre à chacun de ses pas.

Il anéantira tous ces temples célèbres , Ces colonnes , ces tours de marbre et de granit , Et ces dômes sacrés, et ces cachots funèbres , Où la douce colombe aujourd'hui fait son nid.

Ils tomberont aussi ces palais magnifiques Où ne résonnent plus ni danse , ni festin ; Et changés en écueils, leurs fondemens antiques Deviendront la terreur du pilote incertain.

La main qui chaque jour leur arrache une pierre, Sans obstacle poursuit son travail dévorant ,

Car le Vénitien , courbé sous la misère, Voit crouler sa demeure , et fort indifférent.

Moi, poète rêveur, dans ma gondole errante , De la destruction maudissant les progrès , J'écoute les soupirs de la ville expirante , , Et je donne à son sort d'inutiles regrets.

Du monde des humains Venise est la merveille : L'étranger qui des eaux la voit au loin sortir, Croit que c'est une flotte immense qui sommeille Et n'attend en ces lieux qu'un bon vent pour partir .

Elle est si belle encore en sa mélancolie , Cette reine foulée au pied d'un lourd vainqueur! Plus que ses fils je l'aime, et près d'elle j'oublie Tous les maux de l'exil amassés sur mon cœur.

Banni de mes foyers par un destin barbare , Depuis long-temps je bois la coupe des douleurs , Mais je n'ose gémir sur moi quand je compare Cette ruine immense à mes faibles malheurs.

Là , ma tête souvent en mes mains enfoncée , Je chasse loin de moi présent et souvenir, Et je contemple avec les yeux de la pensée Le tableau qu'en ces lieux offrira l'avenir.

Quel spectacle , ô soleil , pour ta vue attristée ! Lès vagues cacheront la rivale des rois !

Rien , plus rien que les eaux, la mer deshéritée Sur l'homme usurpateur aura repris ses droits.

Un silence de mort couvrira les lagunes :

Saint-Marc enseveli dormira pour jamais ,

Et le pauvre alcyon qui chante sur les dunes De l'humide désert seul troublera la paix. ■

En cherchant les débris de la fière Venise , Oui, quelque jour peut-être , ici le voyageur, Égaré dans la brume et glacé par la bise, Ne pourra pas trouver la hutte d'un pécheur !

Ainsi que l'homme , hélas ! les nations vieillissent : La mort les frappe aussi de* son sceptre jaloux. Peuples long-temps fameux dont les destins finissent, Les peuples à venir passeront comme vous.

Sur ce globe de fange , ambitieux atomes ,

Insectes orgueilleux du nom dé genre humain,

Nous fondons aujourd'hui des cités , des royaumes,

Qu'un souille du Seigneur emportera demain.

Mais toi , sans rien perdre de tes splendeurs divines, Toujours jeune , toujours de l'univers aimé , Sur nos vaines grandeurs, nos tombeaux , nos ruines, Soleil! tu poursuivras ton cours accoutumé ,

Jusqu'à l'heure inconnue en miracles féconde , Où celui qui t'ouvrit les espaces du ciel, Doit faire succéder aux empires du monde Son empire sans fin et son jour éternel.

PAUIiA.

Sictdjlo*.

Jeune victime , âh ! qu'elfe est cocor belle ! Que son regard est doux! sa douce voix Est maintenant plus touchante cent fois ; Mais 6 douleur ! son sein frappé recèle

Le germe affreux d'un long mal sans espoir.

Elle connaît sa truste destinée.

La Vierge sait qu'elle ne doit plus voir,

Plus voir jamais de riante journée ,

Et que la tombe est son lit d'hyménée.

Son front charmant, où siège la pâleur, Se courbe , hélas ! comme une blanche fleur Que l'aquilon flétrit de son haleine, Et qui n'a plus ni sève ni fraîcheur.

Le voile errant de ses cheveux d'ébène , Semble un fardeau pour ses débiles doigts , Et languissante , elle ne peut qu'à peine S'agenouiller le soir devant la croix.

Souvent à ceux dont l'amour l'environne , Sa bouche adresse un sourire, pareil , À ces rayons mourants , que le soleil * Jette parmi les brumes de l'automne. .

Femme adorée, elle devait jouir

De tous les biens que l'opulence donne ; Mais son cœur plein du céleste avenir Regrette peu cette vie éphémère , Et si son corps, fantôme gracieux , Conserve encore un soufle sur la terre , C'est par pitié pour sa tremblante mère, Car sa belle âme est déjà dans les deux.

PAlftAQB DU TYROIi.

Le soleil qui décline Va céder la colline A l'étoile du soir ; Mais sdn dm» souffre, Qui sur les mont* expir* r Semble dire : Au revoir !

Le vent sur les abîmes Ne berce plus les cimes Du mélèze et du pin , Et les feuilles flétries Qui jonchent les prairies Se reposent enfin.

Que la nature est belle

A l'heure solennelle

Qui précède la nuit !

Cette heure sans alarme

Prête au brin d'herbe un charme ,

Un charme au moindre bruit.

L'infortune à cette heure \

Sans amertume pleure ,

Ou rêve doucement, \

Et Te xi lé lui-même,

Aux bords lointains qu'tLaime

Songe moins tristement.

Sur ce riant village , Sur ce vallon sauvage , Sur ces noires forêts Je laisse errer ma vue , :

Et dans mon âme émue Rentre la douce paix.

Là fume la cascade Qui s'élance en arcade A mes yeux enchantés , Et roule vers, la plaine, - Tanni les rocs d'.ébène» ; Ses bouillons argentés.

Seule avec la tempêté Qui bat s» noble tête, Là-haut ta neiHe tour A perdu la mémoire Des fanfares de gloire Et des propos d'amour.

Ici le torrent gronde Dans sa gorge profonde ; Là- bas le peuplier, Dont la brise se joue, Montre et cache la roue Du moulin nourricier.

Sous le rocher qui penche , Voici la maison blanche Du pasteur dit hameau ,

Dont rail plein de tendresse, De ce haut lieu sans cesse , Veille sur son troupeau.

Parmi les toits des pâtres, Voici les murs grisâtres Écroulés à demi, De l'antique chapelle Où le Seigneur appelle Le pauvre son am».

Voici l'enclos funèbre !

Là point de nom célèbre , De tombeau fastueux ; filais l'if paisible et sombre N'y couvre de son ombre Que des morts vertueux.

Oh ! quel doux chant rustique !

J'aime cette musique

Qui va retentissant

De montagne en montagne ,

Et gaiment accompagne

Le troupeau qui descend.

Que j'aime la bergère Qui parmi la fougère S'agenouille un instant Devant la croix champêtre, Pour demander, peut-être, Le retour d'un amant.

Cette vierge innocente

A la foi. consolante

Non , n'a point dit adieu;

Pieuse pastourelle , Elle n'estque plus belle À genoux devant Dieu !

Et tandis qu'elle prie, La bergère jolie, §on gardien vigilant Suit les brebis timides Qui passent intrépides Sur le vieux p*mt? tremblant.

La vache favorite Fait résonner plus vite Sa clochette d'airain, Et la chèvre grimpante , Indocile, serpente..

Sur les flancs du ravin.

Mais les bruits joyeux cessent ,

Les objets disparaissent

Dans l'ombre tour à-tour,

Et l'heureuse vallée ,

De ténèbres voilée ,

Va dormir jusqu'au jour.

* Après un jour prospère ,

Sous le tojt de son père

Que le repos est don* !

Trop fortuné village ,

Je sens sur mon visage

Rouler des pleurs jaloux.

Dans ces humbles demeures, L'homme jouit des heures Que lui donfle le ciel ;

Et sans compter leur nombre, Il vit et meurt à l'ombre Du vallon paternel.

Moi proscrit solitaire , J'ai fui loin de la terre Où (ferment mes aïeux j, Mais Dieu m'a dit : Courage !

Ce monde est un passage, Ta patrie est aux deux.

Juillet 1885.

Notre fo^er désert, en un triste silence, Attend , attend ta vain,, leretour des proscrits.

Depuis que nous errons aux terres étrangères , Les rossignols charmans sont revenus trois fois Faire rêver d'ameur les naïves bergères , Et cacher leur èonheor a l'ombre de dm boi».

Nous avons parcouru ces champs , dont la nature A fait pour les mortels un céleste séjour, Nous avons écouté cesltots , dent le muiwire Semble un accord divin» de tristesse et d'à

L'Océan sous nos yeux a déroulé ses ondes , Rome nous a montré ses débris solennels, Les monts nous ont reçu dans leurs gorgesprofondés, Et rien n'a pu calmer nos regrets éternels !

Puisqu'ici rien ne peut charmer votre souffrance , Nous disent quelquefois des étrangers surpris , La terre et le soleil sont donc plus doux en France? Non , leur répondons-nous , mais c'est notre pays!

Quoi ! les femmes là-bas.plus que • nous sont donc belles? Nous disent des beautés aux soupirs inconstans; Non , leur répondons-nous , mais nous sommes fidèles, Nos cœurs ne changent pas d'amour chaque printemps.

La mer voit le repos succéder aux tempêtes , .

Le gazon se dépouille et se revêt de fleurs,.

Le monde a ses tourmens, mais le monde a ses fêtes,

Et nous toujours , toujours , nous n'avons que des pleurs !

Lorsque sous le fardeau de cette. vie amère t Nos cœurs > enfin brisés ^ cesseront de souffrir ,,

Page 1