‹ Poésies de André ChénierChapitre 153 sur 418 · LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES

Dormir et "ne rien faire, inutile poëte,

Goûter le doux oubli d'une vie inquiète!

Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans,

Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs ;

Si mon cœur dévorait vos champêtres liistoires, 25

Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires.

Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux

Et du premier humain berceau délicieux ;

L'épouse de Booz, chaste et belle indigente,

Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 30

Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! '

Ses dix frères pasteurs qui ue l'attendaient pas ;

Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage

N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage.

Oh ! oui, je veux un jour, en des bords retirés, 35

Sur un riche coteau ceint de bois et de prés.

Avoir un humble tojt, une source d'eau vive

Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive

Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.

V. 21. André partage sa vie, comme la Fontaine, eu deux purl>, >{iii se passent

L'une à dormir, et l'autre ù ue rien fuirc.

V. 22. C'est Voblivia vitœ d'Horace; voy. sm vers 35. Ronsard, Am., I Lxxviy a dit : a Le doux oubli du tourment où je suis. » V. 31. Genèse, XXXVII, 42.

V. 34. Voy. Genèse, XXIX. Cf. Pétrarque, Triomphe d^amour^ III, 31. V. 55. Horace, Sat., II, vi, 1 :

Iloc erat in votis : modus agri non ita magnus Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquae fons, Et paulum sylvx super liis foret, etc.

Et plus loin, au v. 60 de la même satire :

0 rus, quando ego te adspiciam? quandoque licebit Nunc veterum libris, nune sommo et inertibus horis Ducere soliicitse jucunda oblivia vitœ?

Boileau, Épit., VI :

Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même en un coin retiré.

Là je veux, ignorant le monde et ses travaux, 40

Loin du superbe ennui que Téclat environne.

Vivre comme jadis, aux champs de Babylone,

Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains

Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints;

Avoir amis^, enfants, épouse belle et sage; . 45

Errer, un livre en main, de bocage en bocage;

Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs,

Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs.

Douce mélancolie ! aimable mensongère.

Des antres, des forêts déesse tutélaire, 80

Qui vient d'une insensible et charmante langueur

Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur.

Quand, sorti vers le soir dés grottes reculées.

Il s'égare à pas lents au penchant des vallées,

Et voit des derniers feux le ciel se colorer, 55

Et sur les monts lointains un beau jour expirer.

Dans sa volupté sage, et pensive et muette,

Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tète.

Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur

Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur, 60

Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages,

Et la pourpre en festons couronnant les nuages.

Il revoit près de lui, tout à coup animés,

Y. 40-62. [Qui va s'asseoir ainsi au déclin du jour sur le penchant de la montagne, pour voir le soleil se coucher dans la plaine.

Dont le tableau changeant se déroule à ses pieds?

qui décrit avec une simplicité si pénétrante le charme du soir ? qui surprend une ressemblance entre le calme du fleuve et la paix de l'âme? (|ui cherche ainsi les secrètes harmonies de la nature et de l'homme ? Ce n'est pas Horace, c'est plutôt M. de Lamartine. Ghénier, parti du hoc erat m votis^ aboutit à la pi*emière méditation. Voilà la rêverie véritable, voilà la mélancolie. Rigaulti Étvàe sur Horace.]

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