AUX FRÈRES DE PANGE
Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans tos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
IX. — Celte élégie jette une grande lueur sur le génie d'André, en nous permettant d'observer les évolutions successives de sa pensée, et comment l'imitation conduit un vrai poète à la création. En effet, elle peut être considérée comme le magnifique prélude de la Jeune captive. L'élégie de Tibulle, qui s'encadre ici entre Properce et Virgile, nous peint la situation d'âme du poète au seuil de la mort; c'est la plainte déchirante du génie qui voit la vie, l'avenir prêt à lui échapper, et c'est le même cri de désespoir, transfiguré par la grandeur de l'infortune, qui rejaillira de son cœur dans les murs de Saint-Lazare, non plus sous le forme un peu abandonnée de l'élégie, mais sous la forme serrée et synthétique de l'ode. Ici la plainte est plus personnelle, et c'est un des caractères de l'élégie ; dans la Jeune captive, elle est plus générale, plus totalement humaine, ce qui est un des caractères sacrés de l'ode. L'étude attentive et comparée de ces deux élégies donne le secret du génie d'appropriation d'André Gbénier. — Le début est de Properce, II, xin, 1 7 :
Quandocumque igitur nostros mors claudet ocelles, Accipe, quœ serves, funeris acta mei.
Nec mea tune longa spatietur imagine pompa, Née tuba sit fati vaoa querela mei ;
Et sit in exiguo lanrus superaddita busto, Quae tegat exslincti funeris umbra locum.
Cf. Horace, Od., Il, xx; Le Brun, Élég,, I, ii; et Pamy, III, Ma mort. V. 1. André a employé prêt à avec la signification 4e près de. Les poètes du dix-septième et du dix-huitième siècle font souvent cette confusion. Voltaire a dit dans Zaïre, II, m :
Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à descendre.
Eh ! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,
Se voir au loin périr dans des mémoires chères ? lo
L'espoir que des amis pleureront notre sort
Charme Tinstant suprême et console la mort.
jVous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques
Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,
Des regards d'un beau ciel doucement animé, i5
Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.
C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille,
Qu'à mes mânes éteints je demande un asile :
Afin que votre ami soit présent à vos yeux,
\fm qu'au voyageur amené dans ces lieux, 20
La pierre, par vos mains de ma fortune instruite,
ilaconte en ce tombeau quel malheureux habite ;
V. 13. [Ce mot de reliques (dit André dans ses notes sur Malherbe, p. 94) est beau et sonore ; de plus, employé rarement, il est encore presque tout neuf. C'est pourquoi il ne faut point qu'il soit perdu pour notre poésie. Racine, qui connaissait les véritables richesses et qui ne les laissait point échapper, l'a mis en usage deux fois. Bans Phèdre :
Ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
Dans Bajaset :
Déjà, sur un vaisseau dans le port préparé, Chargeant de mon débris les reliques plus chères. Je méditais ma fuite aux rives étrangères.
Ce dernier exemple est bien beau et bien hardi.] Gomme dans toutes ses notes sur Malherbe, André oublie Ronsatd, qui l'a employé dans le Bocage royal, Panégyr. de la Renom., quand il peint le jeune phénix:
(Portant) le lit funèbre et Todoreuse cendre, Reliques de son père
Voy. la belle élégie intitulée la Promenade, de M.-J. Ghénier.
y. 17. M'est-ce pas là le vœu étemel des poêles? Nous aussi, homme, d'une autre génération, n'avons-nous pas entendu la même pensée résonner sur la lyre d'un poëte aimé, mais, hélas l' trop tôt parti ?
Mes chers amis, quand je mourrai, ... Plantez un saule au cimetière :
J'aime son feuillage éploré ; La pâleur m'en est douce et chère, Et son ombre sera légère A la terre où je dormirai.