‹ Poésies de André ChénierChapitre 252 sur 418 · LIVRE II. — CAMILLE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CAMILLE

Vois d'un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes.

Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir;

Laisse-la toute seule et transir et mourir. îo

Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles,

Son souris venimeux, ses caresses mortelles.

Ah ! si tu connaissais de quel art inouï

La perfide enivra ce cœur qu'elle a trahi !

De quel art ses discours (faut-il qu'il m'en souvienne!) 23

Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne !

Avait-elle bien pu vivre et ne m'aimer pas ?

Combien de fois, de joie expirante en mes bras,

Faible, exhalant à peine une voix amoureuse :

a Ah ! dieux ! s'écriait-elle, ah ! que je suis heureuse ! » 30

Combien de fois encor, d'une brûlante main

Pressant avec fureur ma tête sur son sein.

Ses cris me reprochaient des caresses paisibles !

Mes baisers, à l'entendre, étaient froids, insensibles ;

Le feu qui la brûlait ne pouvait m'endammer, S5

Et mon sexe cruel ne savait point aimer !

Et moi, fier et confus de son inquiétude.

Je faisais le procès à mon ingratitude :

Je plaignais son amour, et j'accusais le mien;

Je haïssais mon cœur si peu digne du sien. 40

Je frissonne. Ab ! je sens que je m'approche d'elle.

Oui, je la vois, grands dieux ! cette maison cruelle

Que sans trouble jamais n'abordèrent mes pas.

Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas ;

Mais elle n'avait point, sans pitié même feinte, 45

Rassasié mon cœur et de fiel et d'absinthe.

V. 38. « Faire le procès à..,, » expression peu poétique et surtout peu élégiaque ; elle est mieux à sa place dans l'épître ou dans la satire, et c'est là que Boileau l'a employée, dans le Discours au roi et dans la Satire IV.

Ah ! d'affronts aujourd'hui je la veux accabler.

De véritables pleurs de ses yeux vont couler.

Tout ce qu'ont de plus dur l'insulte, la colère.

Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire so

Ce silence indulgent qui semble caresser,

Qui pardonne et rassure, et plaint sans oHenser.

Oui, laissons le dépit et l'injure farouche ;

Allons, je veux entrer le rire sur la bouche.

Le front calme et serein. Camille, je veux voir 55

S'il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir.

Prends courage, mon cœur : de douces espérances

Me disent qu'aujourd'hui uniront tes souffrances.

XVf

Eh bien ! je le voulais. J'aurais bien dû me croire !

Tant de fois à ses torts je cédai la victoire !

Je devais une fois du moins, pour la punir.

Tranquillement l'attendre et la laisser venir.

Non. Oubliant quels cris, quelle aigre impatience 5

Hier sut me contraindre à la fuite, au silence.

Ce malin (de mon cœur trop facile bonté!)

Je veux la ramener sans blesser sa fierté ;

J'y vole ; contre moi je lui cherclie une excuse ;

Je viens lui pardonner, et c'est moi qu'elle accuse. 10

C'est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux :

Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.

Et sanglots et fureurs, injures menaçantes.

Et larmes, à couler toujours obéissantes;

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