‹ Poésies de André ChénierChapitre 257 sur 418 · LIVRE II. — CAMILLE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CAMILLE

De ces regards féconds en douces impostures ?

Une amante moins belle aime mieux, et du moins, 3î:

Humble et timide à plaire, elle est pleine de soins ;

Elle est tendre; elle a peur de pleurer votre absence.

Fidèle, peu d*amants attaquent sa constance;

Et son égale humeur, sa facile gaîté.

L'habitude, à son front tiennent lieu de beauté. 40

Mais celle qui partout fait conquête nouvelle.

Celle qu'on ne voit point sans dire : « Qu'elle est belle ! »

Insulte, en son triomphe, aux soiipirs de l'amour.

Souveraine au milieu d'une tremblante cour,

Dans son léger caprice inégale et soudaine, 45

a Molle i>f sensible. Properce, III» xv, 29, dit . « Lacrymis Amphiona mollem. » Ovide, Hér., XY, 79 :

Molle meum levibusque cor est violabile tells.

et Prqperce, U, xui, dont André paraît surtout s'être souvenu :

Quxris, Demopboon, cur sim tam mollis in omnes.

V. 35 et suiv. On a admiré avec raison la coupe savante de ces vers. Voici des vers de Bacine, Ândromaque, lY, v, coupés absolument ae même :

Achevez votre hymen, j'y consens; mais, du moins, Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.

Ovide, Am., If, xvii :

Atque utinam dominas miti quoque praeda fuissem,

Fonnosae quoniam praeda futuriis eram.

Dat faciès animes : facie violenta Corinna est.

Cette élégie, un modèle, s'éloigne de la satire d'Horace, I, ii, ou il est parlé de la matrone et de la courtisane. La crudité de la satire d'Horace ne devait pas tenter le goût délicat d'André. Mais Régnier, dans son épître II, a marché hardiment sur les traces du poète latin. Voici quelques vers qui se rapportent à la même pensée ; André n'eût pu dire mieux ni dans un plus grand style :

Àimcr en trop haul lieu une dame hautaine,

C'est aimer en soucy le travail et la peine ;

C'est nourrir son amour de respect et de soin.

Je suis saoul de servir le chapeau dans le pomg, ^

Et fuy plus que la mort l'amour d'une grand dame. ^

Toujours, comme un forçat, il faut (Hre à la rame, ,

Naviguer jour et nuit, et sans profit aucun.

Porter tout seul le faix de ce plaisir commun.

Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine,

Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements.

Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants ?

On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire.

Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire. 50

Allons, l'heure est venue, allons trouver Camille.

Elle me suit partout. Je dormais, seul, tranquille;

Un songe me l'amène, et mon sommeil s'enfuit.

Je la voyais en songe au milieu de la nuit ;

Elle allait me cherchant sur sa couche fidèle, 5

Et me tendait les bras et m'appelait près d'elle.

Les songes ne sont point capricieux et vains ;

Ils ne vont point tromper les esprits des humains.

De l'Olympe souvent un songe est la réponse ;

Dans tous ceux des amants la vérité s'annonce. 10

Quel air suave et frais ! le beau ciel ! le beau jour !

Les dieux me le gardaient ; il est fait pour l'amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse, De venir visiter sa couche matineuse,

Y. 48. Éd. 1826 et 1839:

Qu'est-ce alors qu'un de moins dans un peuple d'amants? V. 49. Éd. 1826 et 1839 :

On brigue ses regards, elle s'aime, s'admire. XYIIl. — V. 10. Virgile, Égl., VIII, 108 :

Crcdimus? an, qui amant, ipsi sibi somnia fmgunt? Au surplus, comme le dit Segrais, Égl., Ill :

Un amant san^ dûrmir se forme bien des songes. Racine, Mithr.y III, iv, a dit sans image :

L'amour avi 'ement croit tout ce qui le flatte.

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