V. 392. Boileau, Sat. IX
Et ne savez- vous pas que sur ce mont sacré, Qui ne vole au sommet tombe au plus l>as degré; Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?
Horace, Epist. ad Pis., avait dit :
Sic animis natum inventumque pocma juvandis, Si pauluni a summo disce&sit, vergit ad iuium.
Revarqubs préliminaires. — « André Chénier, par l'ensemble de ses poésies connues, a dil M. Sainte-Beuve, nous apparaît, avant 89, comme le poète surtout de Tart pur et des plaisirs, comme rhomme de la Grèce antique et de Télégie. Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécut un peu en dehors des idées, des prédications favorites de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats et les habitudes, il ne s'en occupa point avec ardeur et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un artiste si désintéressé ; et Y Hermès nous le montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvait l'être Raynal ou Diderot.
« La doctrine 'du dix-huitième siècle était, au fond, le matérialisme, ou le panthéisme, ou encore le naturisme, comme on voudra l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poètes en prose. Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que^ vers 1780 et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poème sur la nature des choses. Le Brun tentait l'œuvre d'après Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un surtout (tome I*' de ses œuvres, page 58) est d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne de produire un vrai poëme didactique dans te grand sens.
|i Mais Ig Révolution vint ; dix années, fin de l'époque, s'écimt-
lèrent brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou les hommes; les trois Htnnès manquèrent; la poésie du dix-huitième siècle n*eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les Trois Régnes. >
Du poëme entrepris par André Ghénier, il reste des fragments et surtout des notes, dont la plupart ont été publiées en 1839 par M. Sainte-Beuve, quelques autres, plus récemment, par M. Egger, et dont un certain nombre sont encore inédites. Ce grand projet ne cessa de préoccuper le poëte depuis 1782, et si les fragments peuvent en paraître relativement peu considérables, il faut songer à tout ce qu'il lui avait coûté et devait lui coûter encore de méditations et de lectures. Poésie, philosophie^ traités scientifiques anciens et modernes, il se promettait de itout consulter, de tout approfondir, et comme le fait très-justement remarquer M. Egger, VHermés, pour répondre à l'ambition de son auteur, aurait du être trois ou quatre fois plus long que le poëme de Lucrèce.
11 est à présumer que, dans ses études, André avait dû rencontrer le nom d'Ératosthène ; mais il n'en reste aucun souvenir dans SCS notes. C'est de l'auteur grec pourtant qu'il avait sans doute imité le titre de son poëme. « Historien, géographe, astronome et versificateur habile, dit BI. Egger, Ératosthène, un des plus savants hommes qui honorent l'école d'Alexandrie, avait écrit sous le titre à*Hermès un long poëme dont il ne reste guère que des extraits et des fragments informes, mais dont le sujet se laisse deviner sans trop de peine d'après les débris qu on en peut recueillir ça et là chez les anciens (1). Le titre seul en est déjà significatif, car Hermès ou Mercure, que les Grecs identifiaient volontiers avec le dieu Thot des Égyptiens, était par excellence le génie des inventions, de l'industrie et des arts. Sa légende peut symboliser la marche de l'humanité conquérant, l'une après l'autre, toutes les richesses de la civilisation, améliorant chaque jour les procédés industriels qui assurent notre vie et qui l'embellissent (2). Le récit des aventures de ce dieu offrait comme un cadre naturel à l'exposition du progrès de la science et de l'industrie humaine. »
(i) [Bernhardy, Eratosihenica [Berolini, 1822), p. ll(V-167,en a réuiii ot commenté 58, en y comprenant les fragments de VÉrigone. Egger.]
(2) [Voy., sur ce sujet, la thèse latine soutenue par M. Guignant, on 1K56, devant la Faculté des lettres de Paris ; A. Maury, Beligtons de la Cwrèce antique, t. I, p. 104 et suiv ; et L. Ménard, Hermès Trismégistr. traduction nouvelle, précédée d'une Étude sur les livres hermétique (Paris, 18'M>, in-8). Egger.]
Le plan d'André Ghénier était, comme on le voit, beaucoup plus vaste que celui d'Ératosthène.
« Toutes les notes' et tous les papiers d*André Ghénier, relatifs à son Hermès j a dit M. Sainte-Beuve, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou Tune des trois premières lettres de Talphabet grec, indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poème devait avoir trois chants, à ce qu'il semble : le premier, sur l'origine de la terre, la formation des animaux, de l'homme ; le second, sur l'homme en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine des religions; le troisième, sur là sociéié politique, la constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait se clore par un exposé du sys- I tème du monde selon la science la plus avancée. » /
D'après ces indications et d'après celles de M. Égger, qui à eu aussi le bonheur de pouvoir conslulter les manuscrits, nous avons pensé qu'on pouvait tenter une reconstitution du plan suivi par André Ghénier, ou du moins qu'il se proposait de suivre. Gar il convient d'ajouter que le poète lui-même n'était pas fixé sur la place de certains fragments. Telle pensée qui primitivement devait être développée dans le premier chant dut, dans la suite, être reportée dans le second ou dans le troisième, et vice versa. 11 ne faut pas l'oublier, Y Hermès n'est composé que d'ébauches et d'indications. G' est au troisième chant que se rapportent les fragments les plus considérables.