‹ Poésies de André ChénierChapitre 336 sur 418 · livre II, représente la terre · texte numérisé non relu

livre II, représente la terre

à des ehangements, des révolutions, des fièyres, des dérangements dans la circulation de son sang. >

H. — « La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. « Le monde est une branloire perpétuelle, > dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes : il est pourtant toujours. L*homme ne juge les choses que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté de telle manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre manière, il rappellera un mal. La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui..

Et si le bien existe, il doit seul exister. »

ni. — Après cette description qui aurait formé une entrée en matière richement développée, André aurait passé à la formation et à l'organisation de la terre. Disciple de Buffon, il l'aurait repré-

IL — Lucrèce, II, 878 :

Quippe Yidelicet vivos existere vermeis Stercore de tetro, putrorem cum sibi nacta 'st Intempestivis ex imbribus humida tellus : Praeterea cunctas itidem res vertere sese. Yertunt se fluvii, frondes, et pabula laeta In pecudes : vertunt pecudes in corpora nostra Naturam, et nostro de corpore saepe feranim Augescunt vires, et corpora pennipotentum.

Hais la pensée d*André rappelle Shakspeare, HamL, V, i. — Le mot qu* André cite de Montaigne est an livre III, chap. n; mais, pour la pensée, voy. Montaigne, II, xu.

Quant à l'existence absolue du bien [André Ghénier rentrerait ici dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu ; mais, comme il s'en abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à réthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire va à la philosophie zoologique de Lamark. SAUfiE-fiEuvE.]

III. — Comparez la note d'André avec le développement littéraire d'idées semblables dans Lucrèce, I, 270 et II, 878. — Pour que le lecteur puisse se rendre un compte exact de cette théorie des molécules vivantes, nous croyons utile d'extraire quelques passages de Buffon, Seconde vue de la nature ;<(... Une seule force est la cause de tous les phéno-

sentée comme composée de parties brutes et de parties organùées. Ce sont ces parties ou molécules vivantes <iu*il appelle des atomes de vie,

« Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent

mènes de la matière brute ; et cette force, réunie avec celle de la chaleur, produit les molécules vivantes, desquelles dépendent tous les effets des substances organisées... Les molécules vivantes répandues dans tous les corps organisés sont relatives, et pour l'action et pour le nombre, aux molécules de la lumière qui frappent toute matière et la pénètrent de leur chaleur. Partout où les rayons du soleil peuvent écliaufTer la terre, sa surface se vivifie, se couvre de verdure et se peuple d'animaux : la glace même, dès qu'elle se résout en eau, semble se féconder; cet élément est plus fertile que celui de la terre, il reçoit avec la chaleur le mouvement et la vie... Chaque espèce ayant été créée, les premiers individus ont servi de modèles à tous leurs descendants. Le corps de chaque animal ou de chaque végétal est un moule auquel s'assimilent indifféremment les molécules organiques de tous les animaux ou végétaux détroits par la mort ou consumés par le temps ; les parties brutes qui étaient entrées dans leur composition retournent à la masse commune de la matière brute; les parties organiques, toujours subsistantes, sont reprises par les corps organisés ; d'abord repompéces par les végétaux, ensuite absorbées par les animaux qui se nourrissent de végétaux, elles servent au développement, à l'entretien, à l'accroissement des uns et des autres ; elles constituent leur vie ; et circulant continuellement de corps en corps, elles animent tous les êtres organisés. Le fond des substances vivantes est donc toujours le même ; elles ne varient que par la forme, c'est-à-dire par la différence des représentations : dans les siècles d'abondance, dans les temps de la plus grande population, le nombre des hommes, des animaux domestiques et des plantes utiles, semble occuper et couvrir en entier la surface de la terre ; celui des animaux féroces, des insectes nuisibles, des plantes parasites, des herbes inutiles, reparait et domine à son tour dans les temps de disette et de dépopulation... Il existe donc sur la terre, et dans l'air et dans l'eau, une quantité déterminée de matière organique que rien ne peut détruire : il existe en même temps un nombre déterminé de moules, capables de se l'assimiler, qui se détruisent et se renouvellent à chaque instant ; et ce nombre de moules ou d'individus, quoique variable dans chaque espèce, est au total toujours proportionné à cette quantité de matière vivante. Si elle était sorabon» dantc, si elle n'était pas dans tous les temps également employée ci entièrement absorbée par les moules existants, il s'en formerait d^autresi et l'on verrait paraître des espèces nouvelles, parce que cette matière vivante ne peut demeurer oisive, parce qu'elle est toujours agissante et qu'il suflit qu'elle s'unisse avec des parties brutes pour fbrmerdes corps organisés. »

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de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement contenus. Us entrent dans un végétal : ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal ; alors ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre animaf et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un cbéne, ce qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland. >

IV. — 11 revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, comme il les appelle, des organes secrets vivants dont rinfinité constitue

L'océan éternel où bouillonne la vie.

Y. — « Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par plusieurs causes^ développer. Alors d'autres corps organisés (car les organes vivants secrets meuvent les végétaux, minéraux (1) et tout) héritèrent de la quantité d'atomes de vie "qui étaient entrés dans la composition de celles qui s'étalent détruites, et se formèrent de leurs débris. »

IV. — Lucrèce aussi, au livrelf, 549, compare la multitude d*atomes qui composent le monde à un océan :

Undc, ubi, qua vi et quo pacto congressa coibunl Materiae tanlo in pelago turbaque alicua?

Mais il est important de ne pas confondre les atomes de vie d'André Ghénier avec les atomes de Lucrèce. Pour André ces atomes de vie ne sont pas tout, tandis que pour Lucrèce les atomes, qu'il ne divise pas en parties brutes et en parties organisées, constituent absolument toute la matière, tout l'univers.

V. — C'est ce que développe Lucrèce, V, 834 et suiv., en établissant que ces créations n'étaient que des degrés pour arriver à d'autres créations plus parfaites, ces premiers êtres n'étant organisés que pour une vie individuelle, et étant impropres à la reproduction de l'espèce.

(1) André ne veut pas dire que les minéraux sont doués de la vie, mais seulement que la matière vive pénètre les minéraux. Buffon dit dans l'Introduction à l'histoire des minéraux : a J entends par manière vive, non-seulement tous les êtres qui vivent ou végètent, mais encore toutes les molécules organiques vivantes dispersées et répandues dans les détriments ou résidus des corps organisés : je comprends encore dans la matière vive celle de la lumière, du feu, de la chaleur, en un mot toute matière qui nous parait être active par cUe-niômc. >

HERHËS. 361

VI. — Après avoir parlé de la formation et de rorganisation de la terre, André voulait décrire les divers bouleversements qui l'avaient agitée. Il voulait retracer le tableau de ces ternbles cataclysmes et des âges nouveaux qui les avaient suivis.

« Peindre les différents déluges qm détruisirent tout... La mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... Téruption par FHellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes :

Et velus inventa est jn montibus anchora summis.

(Ovide, Met., liv. XV, S65.)

La ville à'Ancyre fiit fondée sur une montagne où Ton trouva une ancre. »

VU. — Aux lendemains de ces révolutions physiques, il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui ;iu-dessus de son niveau, les membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs os déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le Midi et fuyaient, sous terre, les fîirejirs du soleil.

On le voit, ce premier chant eût renfermé de grandes scènes de désolation ; mais il est surtout à regretter qu'André n'ait pas poussé plus avant l'exécution du final.

YIU. — « Il faut finir le chant I*' par une magnifique descrip" tion de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre pra^nans; et, dans les chaleurs de l'été,

VI. — Les différents déluges auxquels André fait allusion sont, d'abord le déluge universel de la Bible (Genèse, VII, u], ensuite les déluges connus des anciens, tels que ceux d'Ogygès, de Deucalion, de Dardanus. Voy. Nonnus, Dionys,, III, 204 ; Ovide, Met», I ; Clément d'Alex., Stram,, I, p. 235.

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