PROLOGUE
Dans nos vastes cités, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés.
Les uns, princes et grands, d'une avide opulence
Étalent sans pudeur la barbare insolence;
Les autres, sans pudeur, vils clients de ces grands, 5
Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans,
Admirer ces palais aux colonnes liautaines
Dont eux-même ont payé les splendeurs inhumaines,
Qu'eux-même ont arrachés aux entrailles des monts.
Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts. 10
Moi, je me plus toujours, client de la nature, A voir son opulence et bienfaisante et pure,
C'est une métaphore qu'André semble avoir aimée ; il l'a reproduite plusieurs fois. Il a dit dans l'élégie n du livre I :
Ton œil sur sa trace accouru
Le suit encor longtemps quand il a disparu;
et dans Télégie xi du livre II .
Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
Chant III. — Prologue. — V. 1. Éd. 1826 •
Dans nos vastes États, par le sort partagés.
Y. 7. Horace, Épodes, u .
. . . . Ft superba civium Potenliorum limina.
Cherchant loin de uos murs les temples, les palais
Où la Divinité me révèle ses traits,
Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15
Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.
Les pleurs des malheureux n'ont point teint ces lambris.
D*un feu religieux le saint poète épris
Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.
Mer bruyante, la voix du poète sublime so
Lutte contre les vents ; et tes flots agités
Sont moins forts, moins puissants que ses vers indomptés.
A Taspect du volcan, aux astres élancée,
Luit, vole avec TËtna, la bouillante pensée.
Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand ! 25
Seul il rêve en silence à la voix du torrent /
Qui le long des rochers se précipite et tonne ; , ,.
Son esprit en torrent et s'élance et bouillonne.
Là je vais dans mon sein méditant à loisir
Des chants à faire entendre aux siècles à venir ; 30
Là, dans la nuit des cœurs qu'osa sonder Homère,
Cet aveugle divin et me guide et m'éclaire.
Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
La ceinture d'azur sur le globe étendue. 55
Y. 18. € Épris, » enflammé. Racan, Stances à des Fontaines*
Un feu si véhément Avait esptis son âme.
Vi ^3. « Auâs astres élancée, d expression toute virgilienne. La voici dans hy*Éghguei 62:
Ipsi laetit'ia voCes ad sidera jaclant
V. ^. C^esi la même image que dans les premières strophes de VOde au Vengeur, de Le firun.
T. 35. Lucrèce la franchissait au flambeau d'Ëpicure [HI, 1). On peut comparer avec les vers d* André lé fragment du livre III du poème de Le Brun t
Qu'il est beau de franchir, loin des vulgaires yeui, Ces abîme:» d'azur où nagent tant de cieux! etc.
Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants ;
Je poursuis la comète aux crins étincelants,
Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances ;
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40
Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux ;
Dans Téternel concert je me place avec eux :
En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. 45
Les éléments divers, leur haine, leur amour,
Les causes, l'infini s'ouvre à mon œil avide.
Bientôt redescendu sur notre fange humide.
J'y rapporte des vers de nature enflammés.
Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. so
Écoutez donc ces chants d'Hermès dépositaires.
Où l'homme antique, errant dans ses routes premières.
Fait revivre à vos yeux l'empreinte de ses pas.
Hais dans peu, m'élançant aux armes, aux combats,
Mais si Le Brun et Chénier sont dans le même courant scientifique et philosophique, qui est Celui de leur époque, Chénier, sous le rapport poétique, laisse Le Brun bien loin derrière lui. La Fontaine apparaît parfois comme un des génies inspirateurs d'André , ainsi qu'André, il avait abordé et dégagé des fables antiques ces grands mystères de la nature. Il est bon de mettre en regard de tout ce passage ces beaux vers de La Fqptaine, Fab,, VU, xvin :
J'aperçois le soleil ; quelle en est la figure? Ici -bas ce grand corps Q*a que trois pieds de tour; Mais si je le voyais Ui-haut, dans son séjour, Que serait-ce à mes yeux que l'œil de la nature? Sa distance me fait juger de sa grandeur; Sur l'angle et les côtés ma main le détermine. L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur : Je le rends immobile ; et la terre chemine.