SA VIE ET SES ŒUVRES
Les œuvres d* André Chénier ont eu, sur la littérature de notre époque, une influence déjà maintes fois signalée ; aussi, avant de retracer les événements auxcpiels André fut mêlé, comme poète et comme citoyen, est-il important de rechercher dans le passé quelles causes générales contribuèrent au développement de son génie. Ce sera en quelque sorte découvrir le secret de la renaissance de la poésie firançaise au dix-neuvième siècle, que de montrer le vieil Homère guidant le premier pontife de cet art nouveau dans les retraites des Muses et des Grâces. Et, puisque les époques de Tesprit humain s'enchaînent Tune à Tautre, nous devrons examiner en même temps quel est le lien intime qui unit André Chénier au seizième et au dix-septième siècle, et comment il avait sa place marquée dans rhistoire de la littérature française.
Or il nous semble qu'on caractériserait nettement la tentative littéraire d'André Chénier en disant qu'au dix-huitième siècle, pour ranimer la poésie, qui dans son immortalité ne plait aux hommes que par un rajeunissement perpétuel, il fallait, sévèrement averti par Malherbe et Boileau, renouveler la tentative de Ronsard avec le
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goût pur de Racine ; c'est-à-dire importer dans ]a poésie française les qualités de lyrisme, de grâce, de vérité, de liberté, inhérentes à la poésie grecque ; en savoir discerner les véritables richesses ; surtout chercher et retrouver, dans la langue nationale, tous les éléments nécessaires pour atteindre à la beauté, à la pureté, à la sensibilité de Tart hellénique, sans forcer les lèvres françaises à reparler une langue morte avec les pensées et les mœurs d*un autre
En effet, sur André Ghénier s'exercent deux influences constantes et également puissantes : celle des littératures antiques et celle de la littérature française.
C'est Homère qui, le premier, du haut de son Olympe poétique, lui verse la sainte inspiration. Homère domine l'œuvre d'André et la pénètre jusque dans ses replis les plus cachés. Les beautés franches et les grâces païves, tantôt y coulent abondamment comme de la bouche même de laveugle divin, tantôt, plus adoucies et plus molles, s'y répandent, non plus comme les flots d*une mer retentissante, mais comme les eaux pures d'un Mincius, au milieu d'ombrages charmés. C'est ainsi que le grand art d'Homère envahit brusquement le sein du poëte, ou s'y insinue par l'art savant et perfectionné de Virgile et de Théocrite. Si, dans d'autres genres encore, André cherche à se rapprocher d'Horace, son émule chez les Latins, de Catulle, de TibuUe, d'Ovide, de Properce, c'est qu'il reconnaît en eux la forte empreinte d'une poésie grecque, lyrique et élégiaque, dont ils ont recueilli les débris, et qui, elle-même, avait subi rinfluence homérique. C'est là, au sein même de la poésie latine, qu'il retrouve un art grec, oublié, perdu, dont Técole alexandrine avait distillé la fleur, art tout de grâce, de moUe passion, de sentiments choisis. Il se plait à recomposer une anthologie, qu'il ne recueille pas ainsi que Méléagre, mais qu'il imagine, qu'il crée, mettant, comme un sourire, toutes les délicatesses helléniques aux lèvres de la poésie française rajeunie.
Pénétré d'Homère, de Pindare, de Théocrite, André Ghénier a su plier aux grâces ioniennes et doriennes la langue à laquelle étaient restés fièrement fidèles Rabelais, Amyot, Corneille, Pascal rt La Fontaine. Son but constant, son ambition était, tout en s'inspirant de rindulgente philosophie d'Horace et de la mélancoHqua
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tendresse de Virgile, de contraindre les Muses françaises à allier, aux suaves accents de Racine, le naturel et l'ample grandeur d'Homère, ainsi que la poétique simplicité de Théocrite.
Si André n'a pas atteint jusqu'au poète thébain, si, comme inspiration lyrique, il n*est pas allé au delà d'Horace;;.en ajoutant toutefois à sa lyre la corde indignée d'Archiloque, il faut reconnaître, ce que nous démontrerons amplement plus loin, que sa Muse s'essaye à ce Yol hardi, et que la poésie française, lyrique et élégiaque au seizième siècle, dramatique et didactique au dix- septième, tend, avec André Ghénier, à redevemr ce qu'elle sera de plus en plus, élégiaque et lyrique.
De ces influences que nous venons de signaler, il n'en est pas une qu'André n'ait volontairement et librement recherchée. La belle forme antique est, pour ainsi dire, un moiiie qu'il prépare aux pensers nouveaux qu'il veut y verser et y fondre. Mais, si nous le voyons, à tous les instants de sa carrière poétique, préoccupé d'atteindre à la pureté de l'art grec, nous le voyons aussi rassembler avec soin toutes les ressources que peuvent offrir la langue et l'esprit français.
Ghénier ne se fait l'imitateur des anciens que pour devenir leur rival. Tableaux, pensées, sentiments, il s'empare de tout, cherchant, poète français, à les vaincre, du moins à les égaler, sur leur propre terrain. Si Homère, Théocrite, Virgile, Horace, n'avaient eu à lui apprendre la langue, la diction poétique, à l'initier à ce qu'il y a de plus difficile, de plus exquis, de plus délicat dans tous les arts, à la forme, peut-être ne leur eùt-il donné qu'une attention d'érudit, sachant bien, lui, philosophe et moraliste, que sciences, mœurs, coutumes, tout a changé depuis l'antiquité, et que désormais la lyre ne doit prêter ses accords qu'à des pensers nouveaux •
Dans chaque genre qu'il aborde, sa préoccupation constante est donc, contrairement à ce qu'on a pu croire dans le principe, de se dégager des anciens, à mesure que, dans les luttes qu'il leur livre, il sent ses reins s'assouplir et ses forces s'accroître. C'est pourquoi il ne faut point voir dans la tentative d'André Ghénier une renaissance gréco-latine; c'est véritablement une renaissance française, conséquence des seizième et dix-septième siècles, avec cette différence que le seizième siècle avait vu la Grèce à travers l'afféterie
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italienne, le dix-septième, à travers le faste de Louis XIV, tandis qu'André Ghénier a, dans Tâme de sa mère, respiré la Grèce tout entière ; il parle la même langue que Racine, mais trempée d'une grâce byzantine, attique même, naturelle et innée, et dans laquelle se fondent heureusement Tingéniosité grecque et la franchise gauloise.
Tandis qu'on croit sa pensée errante aux bords de TEurotas, elle est aux rives de la Seine. Disciple studieux de nos grands siècles littéraires, il poursuit dans ses changements, dans ses progrès, dans ses appauvrissements, notre vieille langue nationale, à laquelle il veut faire honneur. Toutefois, c^est surtout dans les prosateurs, dans Montaigne, dans Amyot, dans Rabelais S qu'il la recherche et qu'il l'étudié. 11 en reçoit une influence semblable à celle qu'en reçut Régnier, dont il se rapprochera par l'énei^ie, tandis que, ^ par l'harmonie, il se rapprochera plutôt de Malherbe, fondant ces deux langues, si l'on peut parler ainsi, dans une langue nouvelle, fécondée par le lyrisme grec et plus élevée d'un ton. Quant à la poésie antérieure, c'est, le plus souvent, à travers Malherbe et Boileau qu'il la voit et la juge. Il lisait peu Ronsard ; son commentaire sur Malherbe le prouve. En effet, s'il l'eût mieux connu, il n'eût pas été sans remarquer que toutes les expressions qu'il admire comme tra* duites heureusement du latin, ou qui lui rappellent le grand Gor* neille, se trouvent aussi dans Ronsard. Mais l'étude de la poésie du seizième siècle n'était pas indispensable à André ; car, remontant jusqu'à la source grecque elle-même, il y puisait un breuvage plus pur que celui dont la coupe de Ronsard aurait trempé ses lèvres. Et, d'ailleurs, sa tentative différait justement de ceUe de Ronsard par des qualités, essentiellement grecques, de règle, de choix, de mesure, de goût, et surtout par le fini du travail auquel l'avaient habitué les écrivains du dix-septième siècle.
* André avait la Rabelais en poète; il comprenait certainement toute sa portée philosophique et littéraire. M. Sainte-Beuve, Portr. litt,, nous en a transmis un témoignage. « M. Piscatory père, qui a connu André Chénier avant la Révolution, l'a un jour entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans l'esprit de H. Piscatory une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. »
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André Ghénier est sous Tinfluence directe de Racine. Tous deux, ils conçoivent de la même manière Tart de la poésie; quand ils composent, ils préparent soigneusement leur œuvre. Le vers est, pour eux, la dernière expression, la forme parfaite d'une pensée méditée que les nombres viennent animer. Aussi André préparait-il d'abord ses idylles en prose, comme Racine ses tragédies. Et il ne faut pas voir là seulement un parti pris, un caprice d'écrivain, mais, ce qui est plus important, une grande probité littéraire. Sans doute André avait remarqué les défauts de la poésie dramatique et didactique du dix-septième siècle. Les écrivains de Louis XIY n'avaient pas vu la Grèce avec ses yeux ; surtout ils n'avaient pas compris que, si le peuple d' Athènes parlait la langue de ses poètes et de ses orateurs, ceux-ci, par conséquent, parlaient la langue du peuple, langue sans restrictions ni conventions. Mais ce n'est pas le génie dramatique de Racine qui eut quelque influence sur lui : c'est le génie élégiaque, en un mot le cœur de Racine, le côté pur et virgilien.
Si nous voulions aussi rechercher sous quel rapport on peut rapprocher André de La Fontaine, nous dirions d'abord, à un point de vue philosophique, que, bien qu'ils sacrifient encore aux Muses de l'Hélicon, aux Dieux, à la beauté plus divine qu'eux-mêmes, la vérité scientifique pénètre leur poésie, et que,- pour eux, le soleil est immobile et la terre chemine; ensuite nous verrions comme l'art exquis d'André sait découvrir dans La Fontaine, pour en faire son profit, l'élégante précision d'Horace et les grâces champêtres du pasteur de Sicile.
On le voit, soumis à des influences diverses et multiples, le génie d'André Ghénier est complexe et formé de ce qu*il y a de plus délicat, de plus subtil, de plus moUement gracieux dans cette abstraction qu*on nomme le beau. Partout, dans Virgile, dans Racine, dans La Fontaine, ce sont les secrets de l'art grec qu'il surprend. Partout il va recueillir les moindres gouttes de miel qu'ont çà et là déposées les abeilles envolées de THymette ; partout, comme Horace, il respire ces légers parfums, nourriture ambrosienne, qui s'étaient dissipés dans les airs avec l'âme des Ptolémées.
Certes, l'essence même d'un tel génie était la liberté. Or, à l'époque où vint André, la doctrine littéraire de Boileau, clair reflet de Port-Royal, était puissante encore; et elle était d'autant plus diffi-
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cile à ébranler, qu'elle s'appuyait sur la raison, base essentielle de toutes les productions de l'esprit. 11 fallait donc non pas détruire, non pas nier cette doctrine, mais l'élargir, l'assouplir, lui rendre en grâces ce qu'on lui ôtait en austérité ; en un mot, retremper la rai- * son inflexible de Boileau an libre génie d'Horace. L'avoir osé est une des plus brillantes gloires d'André, et l'on peut dire que Y Art poétique et V Invention sont pour longtemps les deux livres sacrés de la littérature française. Ils se complètent, se corrigent l'un l'autre, et, présentés ainsi dans une union intime et indissoluble, ils forment un poème didactique admirable, écrit par un sage et par un poëte, et tel qu'aucune nation ancienne ou moderne ne peut en offrir un pareil . Peut-être l'influence de la littérature anglaise, celle de Pope en particulier, contribua-t-elle à le pousser dans cette nouvelle voie . Il avait, du reste, besoin pour lui-même d'une liberté plus grande au moment d'entreprendre, aux flambeaux de Lucrèce et de Newton, et sous l'influence contemporaine de Buffon, ce grand poëme de YHermèSi que devait animer l'esprit nouveau. • Au dix-huitième siècle, après Voltaire, une passion s'était emparée de tous les esprits, celle de l'universalité. André n'y pouvait échapper ; aussi le voyons-nous de bonne heure appliqué à acquérir toutes les connaissances humaines. Les quelques fragments àeVHermes que nous possédons témoignent des efforts constants du poëte dans cette direction. Mais, vers 1780, d'autres influences avaient modifié celles des encyclopédistes, et des travaux purement scientifiques n'auraient pu satisfaire une âme, qui, avec Jean-Jacques Rousseau, avait bu aux sources vives de la nature. Même avant celte époque, la mode avait été aux bergeries, aux églogues ; la contagion était devenue générale, et André n'en fiit pas toujours à Tabri.
En un mot, Chénier fut de son siècle par ses tendances philosophiques et par son amour pour la nature. C'est en le suivant dans cette double direction qu'on mettrait à découvert certains défauts, communs à tous les hommes de son siècle, et qui se sont insinués parfois jusque dans ses inspirations les plus poétiques.
Ainsi, pour nous résumer, avec André Ghénier, les idées philosophiques du dix-huitième siècle, quelques-unes de celles du dix-neuvième déjà pressenties, vont avoir un poétique interprète ; là vieille langue nationale va de ses propres richesses se refaire une parure
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nouvelle ; et ces idées et cette langue vont se tremper d*une grâce légère, que ne nous avaient point révélée les débris de marbre de la Grèce, et que cependant alors les cendres déblayées d'flerculanum commençaient à faire revivre à nos yeux, comme pour nous dédommager de V Anthologie perdue de Méléagre.
Telles sont, rapidement exposées, les influences qui étaient comme suspendues au-dessus du berceau du poète. A côté de ces influences, pour ainsi dire latentes, difficiles à préciser, il en est d'autres aussi puissantes, plus directes, et qui s'exercent dans tout le cours de la vie d'un homme, par sa famille, par les personnes qui l'entourent et par les événements. Celles-^ sont inséparables de la biographie.
La famille de Ghénier est, dit-on, originaire du Poitou ; elle au« lait pris son nom d*un hameau situé sur la lisière du Poitou et de la Saintonge. Les Ghénier occupèrent longtemps la place d'inspecteur des mines du Languedoc et du Roussillon. Le père d'André, Louis de Ghénier, naquit, le 3 juin 1722, à Hontfort, actuellement commune du canton d'Axat, arrondissement de Limoux, département de l'Aude. Assez jeune, il quitta la France et alla à Gonstantinople, comme député de la nation, pour protéger les intérêts du commerce du Languedoc. Toutefois, quelques intérêts de négoce personnels durent certainement Tattirer aussi loin de sa patrie. Son caractère droit et inflexible lui acquit, au bout de peu de temps, l'amitié du comte Desalleurs, alors ambassadeur auprès de la Sublime Porte. Gelui-ci . lui fit remplir les fonctions de consul général, fonctions qui lui furent " bientôt confirmées par la cour de France, et qu'il conserva sous le comte de Yergennes qui, en 1 755, après la mort du comte Desalleurs, fut nommé ambassadeur en Turquie.
Ge fut à Gonstantinople que M. de Ghénier se maria ; il épousa une jeune Grecque, Mademoiselle Santi-l'Homaka, qui était, on le sait, la sœur de la grand'mère de M. Thiers. Pendant les dix premières années de son mariage, qu'elle passa à Gonstantinople,
Madame de Ghénier eut quatre fils et quatre filles. Trois filles
ANDRE GUëNIER,
moururent à Gonstantinople ; la quatrième. Mademoiselle Hélène de Chénier, épousa, vers 1787, M. le comte Latour de Saint-Igest *.
André-Marie de Chénier naquit le 50 octobre 1762, à Galata, Perch-bazar, dans la maison du consulat de France *.
En 1765, Louis de Chénier reprit, avec sa femme et ses enfants, >lc chemin de la France, où il espérait continuer sa carrière diplomatique. En effet, vers 1767, il partit pour l'Afrique avec le comte de
^ Voici aussi exactement que possible le tableau généalogique de mille de Chénier :
Constantin-Xavier,
né le 4 août 1757,
mort le 9 fév. 1837.
Louis-Sauveur, \ né le 27 nov. 1761, ( Gabriel de Chénier,
la fa
Louis de Chénier, 1722-1795.
/H"« Santi-l'Homaka.
es