‹ Poésies de André ChénierChapitre 5 sur 418 · M OS · texte numérisé non relu

M OS

M"* Santi-l*Homaka.

M. Amie,

député du commerce

de Marseille

à Gonstantinople.

[mort le 14 déc. 1825.

André-Marie,

né le 30 oct. 1762, imort le 7 Ihcr. 1794.

Joseph-Marie,

né le 11 fév. 1764,

mort le 10 janv. 1811.

Hélène de Chénier, 17. .-1797, morte * à rUe de France.

Le comte Latour de Saint-Igest.

Marie-Madeleine.

né en 1800.

Gustave Latour de Saint-Igest,

M"* de Chazal, morte en 1853.

Louis- Adolphe

Thiers,

né le 15 avril 1797.

"^ a fw. es

Pierre-Louis Thiers.

* Cette maison, bâtie en énormes pierres de taille, a échappé aux incendies qui ont si souvent ravagé Gonstantinople et ses faubourgs. Elle porle encore Técusson de pierre aux fleurs de lis. C'est la banque ottomane qui l'occupe aujourd'hui ; la pièce où est la caisse, grande et voûtée, est celle même où André Chénier vint au monde.

SA VIE ET SES ŒUVRES. zy

Brugnon. Madame de Ghénier resta à Paris avec ses enfants, dont elle dirigea elle-même la première éducation. Vers 1770, André alla passer qudques mois chez sa tante, à Garcassonne, sous le beau ciel du Languedoc ^. Enfin, André et ses trois frères durent entrer, yen 1773, au coll%e de Navarre. M. de Ghénier, après sa mission en Afrique, avait été nommé chargé d'affaires auprès de l'empereur du Maroc, mais Madame de Ghénier resta toujours en France, auprès de ses enfants. Elle demeurait alors rue Gulture-Sainte-Gatherine, en face les Filles-Bleues '.

A seize ans, André savait déjà très-bien le grec ; de cette épocpie nous avons une traduction d*un fragment de Sappbo ; et bien que depuis on ait dit le contraire, nous devons en croire André Ghénier, qui nous TafiOrme dans son Éjâtre au marquis de Brazais :

A peine avais-je vu luire seize printemps,

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sappho, des champs de Mytîlëne,

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

On le voit ; il s'intéressait déjà par instinct à d'autres livres que ceux que l'éducation universitaire lui mettait entre les mains. Il est

* Il en conserva de longs souvenirs. Voici une note où ÎL s'est plu à retracer une impression d'enfant et un vœu de poète : a En me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j*ai vus dans un fige où je ne savais guère voir, il m'est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans (comme je suis devenu vieux!) qu'un jour de fête on me mena montée une montagne. Il y avait beaucoup de peuple en dévotion. Dans la montagne, à côté du chemin, à droite, il y avait une fontaine dans une espècci de voûte creusée dans le roc ; l'eau en était superbe et fraîche, et il'y avait sous la petite voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c'était près d'une ville nommée Limoux, au bas Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche, et dans laquelle je me souviens bien qu'il y avait un grand puits. Je ne m'informerai à personne de ce lieu-là, car j'aurai un grand plaisir à le retrouver, lorsque mes voyages me ramèneront dans ce pays. Si jamais j'ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fSuitaisie, je veux y arranger, s'il est possible, une fontaine de la inéme manière, avec une statue aux Nymphes, et imiter ces inscriptions antiques: de Fontibua sacris, etc.

* Adresse trouvée suiv le carnet de Vernet, qui appelle Madame de

XYi ANDRÉ GHÉNIER,

naturel aussi de penser qu'il dut, à cette époque, s'essayer à traduire quelques passages de Virgile ou d'Homère. En 1778 il était en rhétorique^; il redoubla sans doute cette classe, fit, selon l'usage il* alors, deux années de philosophie, et sortit du collée en 1781. Il y avait contracté de précieuses amitiés ; c'est du coUége, en effet, ^e date sa liaison avec les Trudaine et avec les de Pange.

A peine sorti du collège, André dut choisir une carrière. La modeste fortune de M. de Ghénier le père ne permettait pas à ses enfants de s'oublier dans de trop longs loisirs ; l'ainé, Gonstan^n-Xavier, avait embrassé la diplomatie, où son père espérait pouvoir le pousser rapidement ; les trois autres furent destinés à l'état militaire. Dans l'année 1782 *, André Ghénier fut, en qualité de cadet-gentilhomme ^, attaché au régiment d'infanterie d'Angoumois ^ et envoyé à Strasbourg.

Ghénier : Madame Ghénier la Grecque. Voy. Les Vemef, Joseph Vemet et la peinture au dix-huitième siècle.

^ Dans la liste des élèves couronnés au coUége de Navarre, le nom d'André Ghénier ne paraît qu*en l'année 1778, où il remporta le premier prix de discours français et un premier accessit en version latine.

' G'estla seconde moitié de Tannée 1782 qu'il passa au régiment ; au mois d'avril il était encore à Paris. Une de ses élégies porte cette mention ; a Fait le 23 avril 1782, avant d'aller à VOpéra. »

' G'est au même titre qua Louis-Sauveur était entré en 1780 au régiment d'infanterie de Bassigny, et que Marie-Joseph entra en 1783 au régiment de di:agons de Montmorency. Ge fut cette position de volontaire qui permit à André et à Marie-Joseph de quitter le service quand ils le voulurent. Sauveur, qui seul poursuivit sa carrière militaire, devint rapidement adjudant général. — La position de cadet-genlilhomme était une sorte de stage par lequel passaient les jeunes gentilshommes avant d'être nommés officiers. Organisés d'abord en compagnies par Louis XIY et Louis XV, les cadets-gentilshommes furent, en vertu d'une ordonnance du 25 mars 1776, répartis entre tous les régiments de France, excepté celui du roi qui n'en avait pas. Il y en avait dix dans chaque régiment, un par compagnie. Exempts des corvées, ils recevûent l'éducation militaire du soldat, puis remplissaient les fonctions de bas officiers. On ne leur devait pas obéissance, mais, ainsi que le dit la formule de réception, on devait les respecter comme s'ils avaient été officiers. Leur costume était un compromis entre celui de soldat et celui d'officier ; ils portaient pour marque distinctive une épaulette d'or ou d'argent. Ils recevaient une paye de douze sous par jour.

^ Le régiment d'Augoumois était commandé par le marquis d'Usson, et avait pour mestre de camp en second le chevalier de Narbonne, qui de-

NA VIE ET SES ŒUVRES. xvii

Dans les longues heures de liberté que lui laissaient les exercices militaires, André reprit ses étude;-;, en compagnie du marquis de Brazais. G*est à Strasbourg qu'il écrivit deux belles épitres, en Réponse à celle que lui avait adressée Le Brun, lors de son départ pour le régiment*. Strasbourg était la patrie de Brunck, le seul énidit que la France pût alors opposer à rÂllemagne et à T Angleterre. Les Analecta avaient paru en 1776. Brunck avait été 'oflicier comme André, et Ton aimerait à penser qu'ils se rapprochèrent, qu'ils se lièrent, et que ce fut Brunck lui-même qui lui mit entre les mains ce livre qui ne devait plus le quitter.

Mais André, éloigné du cercle brillant qu'il avait à peine entrevu chez sa mère, entre sa sortie du collège et son entrée au service militaire, ne pouvait se plier à l'isolement; l'ennui le gagnait parmi les occupations futiles du régiment; au milieu des camps, pouvait-il

adorer et Verlumne et Paies?

Il faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.

n ne put longtemps supporter cette existence. Six mois après son arrivée à Strasbourg, il quittait l'armée et retournait près des siens savourer sa libre pauvreté.

D'ailleurs, c'est vers cette époque qu'il ressentit les premières atteintes de la douloureuse maladie dont il souffrit toute sa vie. 11 est à croire qu'elle ne fut pas étrangère à la prompte résolution que prit André d'abandonner le service militaire. Elle était incompatible avec les fatigues et les privations. 11 revint à Paris souffrant et se plaignant de sables brûlants. Il lui fallait une vie calme, soumise ù un régime sévère, hélas ! bien difficile à un âge où s'éveillent eu même temps toutes les passions d'une forte jeunesse. Aussi il n'est pas probable qu'il ait été en Angleterre au mois de décembre 1782,

pois fîit ministre de la guerre. Presque tous les grades étaient occupés par les plus grands noms de France. Dans ce régiment servait, comme lieutenant, de La Tour-d'Auvergne Gorret, célèbre depuis sous le nom de premier grenadier de France.

* On a toujours dit, à tort, que Tépitre de Le Brun était une réponse 4 celle d* André. Voy. à ce sujet la première note d<ï la première épUri*, page 303.

XTiii ANDRÉ GHÉMIER,

comme semblent le témoigner des vers qui portent cette date ds^ns les éditions précédentes, et où il se peint lui-même

Sans parents, sans amis et sans concitoyens. Par les vagues jeté sur celte île farouche?

La date de 1 782 n'est-elle pas une mauvaise lecture ; n'est-ce pas plutôt 1787? D'ailleurs, qu'eùt-il été faire à Londres? Nous étions h cette époque en guerre avec l'Angleterre.

Les premiers mois de l'année 1783 furent donc pénibles. En proie à une maladie douloureuse ^, dangereuse même, il inquiéta cruellement sa famille et ses amis ; mais les soins de ceux qui l'entouraient, la sollicitude materneUe le ramenèrent à la vie. Ce n'était pas assez ; l'abandonner à sa vie studieuse et renfermée, c'était le condamner à une rechute certaine. Il fallait d'incessantes distractions à cet esprit que dévorait une activité fiévreuse ; une vie facile et libre, au grand air, la nature, les arts pouvaient seuls lui rendre le calme qui lui manquait. C'est alors que les frères Trudaine lui proposèrent de les accompagner dans un grand voyage. L'espoir de se voir bientôt transporté au milieu de cette Rome antique où il a si souvent vécu par la pensée, le ranime; l'Italie lui apparaît comme la fin de ses maux, et il s'écrie :

C'est là qu'un plus beau ciel, peut-être, dans mes flancs. Éteindra les douleurs et les sables brûlants,

et, dans son enthousiasme, il s'adresse à la Fortune libératrice. Bientôt il s'enflamme du désir de revoir la Grèce, cet idéal à peine entrevu des bords de son berceau, et les voyageurs décident de s'embarquer à Marseille pour aller visiter successivement l'Italie, l'Asie Mineure et la Grèce. Ce fut un beau projet, dont André appelait la réalisation de tous ses vœux ; deux années ne devaient pas être trop pour le mettre à exécution. Près de partir, il adressa aux

^ Il avait des coliques néphrétiques ; ce fut Geoffroy, le médecin de sa famille, qui lui donna d'abord des soins ; ensuite il se borna à ^suivre un régime approprié à sa maladie. Dans le courant de sa carrière, on le voit tantôt en Savoie, tantôt à Forges, tantôt à Passy, où il faisait probablement U8a|;e des eaux thermales qui s'y trouvent.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xix

frères de Pange de touchants adieux, où son âme semble se partager entre les amis qui l'emmènent et ceux qu'il va quitter.

De ce voyage il ne reste que peu de notes d'André; il vit beaucoup et écrivit peu. Dans les poésies qu'il composa plus tard, on aperçoit les traces d'une admiration très-vive pour la Suisse. A Rome, où il fit un long séjour, après les longues journées passées dans l'étude des monuments antiques, il allait le soir écouter, au théâtre Apollo, la musique enchanteresse de Gimarosa et de Paesiello, ou bien il allait dans le monde, partout admis et recherché, dans cette société romaine si resplendissante alors, et que traversaient incessamment les hommes les plus considérables de l'Europe. 11 ne put fréquenter sans enthousiasme' le salon littéraire et artistique de la signora Maria Pezelli, alors encore dans tout l'éclat de sa gloire, ce salon où l'année précédente vibrait la lyre allière d'Alfieri, et où avait passagèrement trôné la comtesse d'Albany *, Dans ce cercle brillant, sous la séduisante influence de cette Muse artiste et poète, on s'élançait vers l'espoir d'une renaissance littéraire, et André, sous le charme, comme tant d'autres, trouvait peut-être des accents émus pour célébrer la belle Florentine.

Après plusieurs mois passés à Rome dans l'enchantement, il alla à Naples. Mais, hélas ! il lui fut refusé de revoir la Grèce. Sa santé, ébranlée de nouveau, lui conseilla le retour, et le voyage se borna à l'Italie . L'imagination d'André, seule, s'élança au delà des bornes qui lui étaient imposées, et de loin salua cette Grèce si longtemps espérée :

Salut, dieux de TEuxin, Hellé, Sestos, Abide,

Et nymphes du Bosphore, et nymphe Propontide ! etc.

A son retour, vers la fin de 1784, ou plutôt dans les premiers mois de 1785, il éprouva une véritable émotion en touchant le sol de la France

Que ses yeux n'osaient phis espérer de revoir ;

et ce n'est pas sans attendrissement qu'il revit les bords où il avait laissé les meilleurs et les plus chers amis de sa jeunesse :

* Yoy. Élégies, I, xu.

* La c&mtesse éPAlbany, par H. Saint-René Taillandier, p. 70.

XX ANDRÉ GHËNIER,

0 des fleuves français brillante souveraine, ' '

Salut I ma longue course à tes bords me ramène, ete.

Les années 1785, 1786 et 1787, qui suivirent, furent des années de calme et d'étude, qu'il passa tantôt à Paris, chez sa mère, tantôt à la campagne, chez les de Pange et chez les Trudaine. Plus tard, alors qu'il voyait déjà fuir ses jours couronnés de roseSy il se souvenait avec émotion de ces premières années si doucement écou-"

lées,

Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, {

Où Moniigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne, lente, en un long cercle d'iles, Ombrage de bosquets l'herbe et l s prés fertiles ;

-* beaux jours regrettés, où il avait su savourer à longs traits

Les Muses, les plaisirs, et' Télude et la paix.

Ne devons-nous pas, nous aussi, profiter de ce moment de calme dans la jeunesse du poëte, pour arrêter nos regards sur le monde au milieu duquel il est destiné à vivre, et dire sous quelles influences son caractère et son talent se formèrent et se développèrent ?

M. Louis de Chénier était d'une assez grande taille et fortement constitué ; c'était un caractère énergique et droit. 11 avait à la fois dans l'esprit de la vigueur et de cette finesse nécessaire au diplomate. A une instruction étendue il joignait une élocution facile ; et ce qui dominait en lui, c'était une grande sûreté de jugement et un dévouement éclairé au pays qu'il représentait ^. Mais le portrait de M. de Chénier serait incomplet si nous n'y ajoutions un trait : il avait une volonté inébranlable et inflexible. On sentait, a dit trèsjustement M. de Vigny, sa politesse à fleur d'eau et un roc au fond. C'est sans doute cette roideur de caractère qui fut cause de l'animosite des bureaux, dont quelques intrigues lui avaient fait perdre sa place vers 1784.

' Les deux ouvrages qu*il écrivit [Recherches historiqueê sur les Maures, 1787 ; Révolutions de Vempire ottoman, 1789) se distinguent par un style simple et clair; c'est un historien qu'inspire la seule vérité, qui aime ton pays ei qui croit devoir le servir jusque dans ses heures de loisir.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxi

Madame de Ghénier était belle, spirituelle et séduisante. Il y avait en elle un peu.de la poétique et gracieuse mobilité athénienne. Instruite, érudite même, parlant également bien la belle et antique langue attique et la langue dégénérée de Byzance, bientôt savante de cette langue française qui lui était pourtant étrangère, elle aimait les réunions, les plaisirs du monde, la conversation, où elle brillait par son esprit à la fois juste et vif, par son imagination riche et délicate, par son parler sonore aux douceur? souveraines, qu'elle devait à sa langue maternelle. Son âme était facilement impressionnable, sensible aux plaisirs et aux jouissances des arts et des lettres. Jeune, elle aimait le chant et la danse; plus âgée, elle s'abandonnait volontiers aux plaisirs de Tesprit. 11 semblait qu*à travers les siècles elle eût conservé cette fleur de poésie éclose au penchant d'flélicon, dans le jardin des Muses, dont André, en grandissant dans ses bras, devait respirer Tantique et brûlant parfum. De tous ses enfants, André fut le mieux partagé ; ce fut à ses lèvres qu'elle versa la goutte de lait sacré.

André tint de sa mère la sensibilité, Tenthousiasme, la vivacité d'esprit et d'intelligence, l'amour passionné du beau ; il eut l'énergie et la roideur de son père.

A l'âge d'homme, il était de taille moyenne ; ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement à partir des oreilles, surtout derrière la tête ; il les portait courts. Son front était vaste et complètement chauve. Ses yeux étaient gris bleu, petits, mais très-vifs. Madame la comtesse Hocquart, qui l'avait beaucoup connu et dont nous reparlerons dans la suite, disait qu'il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.

De bonne heure il avait fait deux parts de sa vie : l'une appartenait aux plaisirs, au monde, aux réunions brillantes, aux relations poli> tiques; l'autre, plus renfermée, appartenait tout entière à la poésie, à l'étude, à la méditation. Il avait à la fois la pudeur du poëte et la fougue du publiciste. Mais ce n'est que plus tard, vers 1791, que les événements doivent éveiller le publiciste. Poëte, il s'enveloppa de silence, chercha le calme, le repos de la campagne ; il évita toute célébrité, le bruit qui se serait facilement fait autour de son nom. Son père, sa mère, quelques amis furent les seuls initiés. 11 n'y eut pas, du reste, un instant d'hésitation dans le talent d'André. Le génie

XXII ANDRÉ GHÉNIER,

de la poésie se développa en lui spontanément. U eut conscience de lui-même, de son but, de ses effcHrts, de sa valeur.

On se tromperait singulièrement si l'on voyait en lui un inconnu dont il devait être réservé à notre siècle de découvrir le génie. Plus d*un de ses contemporains devina.et présagea sa gloire poétique. Lié avec tout ce que les arts, lessciences, les lettres, la politique avaient de noms éminents, André Ghénier fut un homme considéré à son époque, et presque considérable. Un moment il fut, sans qu'il l'eût cherché, la tête d'un parti et l'organe de l'opinion publique ; son nom eut du retentissement en Allemagne, jusqu'à la cour du roi de Pologne.

Ce ne fut qu'à force de volonté qu'il parvint à faire le silence autour de ses travaux poétiques. L'obscurité fut chez lui le résultat d'une résolution inébranlable. S'il l'eût voulu, ses vers, publiés dans tous les recueils, lui eussent donné, comme à Le Brun, une cour de flatteurs et d'ennemis ; mais il visait plus haut qu'à une gloire contemporaine, trop souvent éphémère.

Son éducation se continua bien au delà du collège. Quand il en sortit, à dix-neuf ans, ce fut chez sa mère qu'il entra de plain-pied dans le monde. L'avenir était sombre, et bien des pressentiments agitaient et troublaient les esprits. On sentait le besoin de se rapprocher, de s'unir, de causer ; chaque salon était un foyer d'où s'échappaient quelques étincelles, précurseurs de l'incendie prochain. Les deux grandes ombres de Voltaire et de Rousseau semblaient présider aux réunions d'alors. Tout le monde, les femmes surtout, avaient un peu et de l'âme de Jean-Jacques et de l'esprit de Voltaire.

Lorsque Madame de Ghénier se fut lixée à Paris, il se forma rapidement autour d'elle un cercle choisi ; son salon fut recherché. Au milieu de diplomates, de magistrats, qui tous devaient jouer un rôle dans la Révolution, on y rencontrait Le Brun, David, Lavoisier, Palissot, Vigée, le musicien Lesueur, Guys, qui, pour son Histoire de la Grèce, dut à Madame de Ghénier deux lettres charmantes où la grâce déguise l'érudition. Alfieri dut y être présenté quand il vint à Paris en 1787.

Le poète Le Brun y trônait un peu ; on l'encensait : c'était le Pindare de l'époque. Plus âgé qu'André de trente-trois ans, il joua avec lui, de bonne foi du reste, le rôle d'un maître, d'un initiateur, et

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxiii

son influence est souvent visible. On peut en remarquer de nombreuses traces dans les œuvres d'André ; mais presque toujours ce sont des défauts qui étaient aussi ceux de Tépoque.

Il y avait entre David et André une moins grande différence d*âge. Si ce ne fut pas David qui lui donna les premières leçons de peinture, il dut certainement aider de ses conseils les premiers essais d'André * ; car celui-ci était peintre, comme il nous Tapprend en plusieurs passages de ses œuvres. D avait le sentiment exquis de tous les arts. C'est de sa mère qu'il tenait ce goût pour la musique, que développa encore son voyage en Italie.

On aimerait à rester plus longtemps sous le charme de ces premières amitiés. David et Le Brun, causant dans le salon de Madame de Ghénier, regardant avec intérêt se développer le talent naissant d'André, ne pensaient pas aux terribles revirements des choses humaines, et David ne prévoyait pas que ce jeune honune qu'il accueillait en protecteur devait bientôt le rappeler au respect de soimême et à des sentiments plus humains.

Les personnes dont nous venons de parler formaient, surtout dans ces premières années, le cercle de Madame de Ghénier. André avait le sien composé de jeunes gens de son âge : le marquis de Brazais, avec lequel il se trouvait à Strasbourg, poëte aussi, c et des leçons d'Ascra studieux interprète ; » les deux Trudaine *, conseillers au parlement, dont l'un s'essayait parfois, mais sans beaucoup de succès, dans la poésie ; les deux frères de Pange, François, l'ainé, qui

* André visitait souvent l'atelier de David; et celui-ci parfois ne négligeait pas ses avis. Voici un fait rapporté dans V Histoire des peintres, par M. Charles Blanc. Dans son tableau de la Mort de Socrate, David avait d'abord représenté Socrate tenant la coupe que lui offrait l'esclave en pleurs : « Non, non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler, i»

* L'ainé des Trudaine avait épousé une demoiselle de Courbeton ; il avait peuL-étre moins de moyens et d'esprit que le plus jeune, Trudaine de la Sablière, mais son caractère était aussi attachant. Ce dernier tirait son nom de son aïeule, petite-fille de Madame de la Sablière, l'amie de La Fontaine. Ils étaient fils tous les deux de Trudaine de Montigny (Jean-Charles-Philibert, 1733-1777), et de Mademoiselle de Fourqueux, et pelits-fils de Trudaine (Daniel-Charles, 1703-1769), celui qui avait été directeur des ponls et chaussées sous Louis XV (yoy. VUymne à la France, v. 40-50).

XXIV ANDRE GHÉNIER,

avait abandonné la poésie légère pour Tétude de Thistoire, attiré sans doute Ters la tragédie *, et Âbel, le second, t doux confident de ses jeunes* mystères; » enfin Blarie-Joseph. Ils avaient les uns pour les autres une amitié antique que semblait animer le souffle de Platon . Toutes ces liaisons avaient leurs racines dans Tenfance. Us formaient un étroit cénacle littéraire que présidait Le Brun. On lisait des vers, on se faisait part de mutuelles espérances, on s'encourageait. Marie^ Joseph s'en affranchit trop tôt ; avide de célébrité, n'ayant pas l'expérience prématurée qu'André puisait dans l'étude, il devint le jouet de fausses idées littéraires, et s'abandonna trop tôt aux séductions de la popularité. Plus tard, désillusionné et douloureusement averti par de tragiques malheurs, il se releva digne, grand et vraiment poëte. André, au contraire, se recueillit, se renferma dans son atelier de fondeur. Même avec ses amis, il était réservé dans ses confidences littéraires, et se faisait souvent prier pour leur lire t des vers, non sans peine obtenus de sa voix, i»

Patient et laborieux, il se levait avant le jour, reprenant chaque matin ses projets de la veille, achevant une ébauche, esquissant une idylle ou une élégie. Ses papiers témoignent de la multiplicité et en même temps de la diversité de ses travaux*. Sans cesse il revenait à ses chers auteurs grecs ', à son Homère, à son Pindare, à son Aristophane, pour lequel il avait une prédilection. U les étudiait, les annotait, se promettant d'imiter ce passage, de développer cette pensée, de s'approprier telle ou telle expression ; souvent il en faisait des extraits : c'est ainsi qu'on a plusieurs pages de sa main qui

* Voy. Élégies, I, m. — Jouberl était lié avec M. de Pange. Voici ce qu'à la date du 26 avril 1795 il écrivait à Madame de Beaumont (Pensées, essais et maximes, t. II, p. 239) : a Je vois à Passy M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant, je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit ; mais, en allant, je me sens plus pressé du désir de l'entendre que de celui de lui parier, b Voy. uiie notice sur François de Pange dans lef Œuvres de Rœderer, t. IV, p. 19 i.

* Voy. VAppendice II.

' Dans l'étude qu'il faisait de la langue grecque, qui était réellement sa langue maternelle, il descendait jusqu'aux détails de la métrique. On a conservé dans ses papiers une lisle très-nettement rédigée des trente-huit principaux mètres en usage chez les poètes grecs. Voy. Egger, htst, de VfieUénisme, II, p. 539.

SA YIË ET SES ŒUVRES. nxy

contiennent de nombreux ettraits de Daphnis et Chloé^, Mille projets le (entaient : dans ses notes on distingue le plan bien arrêté d'écrire des bucoliques italienneSy halieutiques, etc.; pour ces derniers il devait puiser dans les Dialogues maritimes de Lucien *. Abeille diligente, il butinait partout, chez les Grecs et les Latins, chez les Anglais et les Italiens, dans les traductions d'auteurs aile*; mands et même chinois .

Ce n*est pas toujours en vers français que s'exhalaient les sentiments divers de son âme, souvent agitée c d'ardeurs inquiètes. » Tantôt rival de Méléagre, tantôt de TibuUe, il a laissé maints brouillons de vers grecs, qui à la vérité ne sont guère que des pastiches de V Anthologie y et des vers latins écrits avec une verve déjà plus libre des entraves de l'imitation '. Mais il revenait toujours à cette langue française, à laquelle il voulait foire honneur» Il en poursuivait l'étude avec le soin, l'exactitude qu'on met à approfondir une langue ancienne. Ses Commentaires sur Malherbe étaient commencés en 1781, et il est présumable qu'il ne s'en tint pas là. Son Aabebis, son Montaigne, son Corneille, son Racine, devaient être couverts de notes semblables^. Il s'abandonna d'abord à livresse de compositions épiques et didactiques ; il nous le dit lui-même :

Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse, Plein de ces grands projets, ivre de chants guerriers. Respirant la mêlée et les cruels lauriers, Je me couvrais de fer, et, d'une main sanglante. J'animais au combat ma lyre turbulenle.

Ce fut aussi à cette époque de sa première jeunesse qu'il conçut ce grand poëme de VHermès, qui devait occuper le restant de sa vie. Et que d'autres encore dont il a esquissé le plan : Suzanne, l'Art d'aimer, l'Amérique, la Superstition, etc. ! Tous les genres le

» Eggcr, Uist. de Vhell., II, p. 341.

* Ibid., p. 342.

' C'est le jugement qu'en porte M. Egger, Hist, de Vhell., II, p. 346.

* Si d'ailleurs, bibliophile et homme de goût, André n'écrivait pas sur tous ses livres, il plaçait dans tous, ce qui revient au même, quantité de fiches de papier où il consignait ses notes, ses réflexions, ses projets et pariois ses imitations mêmes.

xzTi ANDRÉ GHÉNIER,

tentaient. On a retrouvé dans ses papiers Tindication d'un sujet de tragédie, et l'on sait qu'il traça quelques projets de comédie. On peut douter qu'il eût réussi dans ce dernier genre ; mais il ne se méprenait pas sur les conditions mêmes du grand art des Aristophane et des Molière. Dans un fascicule de projets et de pièces ébauchées, se trouvent ces lignes, nouvellement publiéesS qui en sont un curieux témoignage : « 11 n'y a guère eu que Molière, chez les modernes, qui eût un véritable génie comique, et qui ait vu la comédie en grand. Plusieurs autres ont fait chacun une ou deux excellentes pièces ; mais lui seul était né poëte comique... U faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs personnes s'imagineraient que je veux dire par là qu'il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. » On voit que cette manière de sentir, très-juste et très-fine, rentre dans les théories générales qu'il a développées dans son poëme de r Invention.

André ne s'adonna pas seulement k la lecture des poètes antiques; les historiens, les philosophes, furent pour lui l'objet d'une étude constante et sérieuse. De bonne heure Platon et Socrate animent les pensées de cette jeune âme, ardente au bien et à la vertu ; c'est par Tacite, « le sage et le vertueux Tacite, » qu'il pénètre dans l'histoire. Ces mâles lectures font d'André un homme antique, amant de la liberté, et prêt à fuir volontairement l'esclavage jusque dans la mort. Inflexible comme les héros qu'il admire, ayant comme eux une foi inébranlable dans l'amitié, il veut sur de grandes âmes façonner la sienne. Ses antiques modèles, c'est c Brutus, le plus grand des Romains ; Gaton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres ; Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu. 9

André, nous l'avons déjà dit, est entraîné par un désir commun aux hommes de son époque, le désir du savoir, la passion de l'universalité. U lisait et retenait tout. Jamais il ne se reposa. Après les littératures anciennes, qu'il épuisa jusqu'aux Catastérismes d'Éralosthcnc, après les littératures de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Alle-

« Egger, Hist. de Vhell., II, p. 340.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xzvii

magne, il accorda de longues heures aux écrits contemporains de Buffon, de Mably, [de fiailly, de Raynal, de Gondorcet, de Burke, de Payne, etc. ; mais, dans ces innombrables lectures, il n'est pas emporté par un désir confus d'érudition ; un but logique, 6xe, Tattire, le maintient toujours dans la même ligne, et ce but, il nous Ta dévoilé lui-même. « Savoir lire et savoir penser , préliminaires indispensables de Vart d^ écrire, » Du reste, une des ([ualités d'André Ghénier, qualité qu^il possédait à l'égal des plus grands esprits, était une rectitude de jugement remarquable.

Durant ce travail obstiné qui altérait parfois sa santé, il sortait souvent de sa solitude. 11 aimait le monde distingué, et il le trouvait chez sa mère. Ce qu'il recherchait dans les réunions, c'était une conversation instructive ; il y voulait de l'intimité, de la franchise, et haïssait ce que dans les sociétés polies on appelait le bon ton, qm, disait-il, n'était que a des épigrammes sentimentales ».

L'amour devait, on s'en doute, jouer un rôle dans cette première jeunesse du poëte. « Amoureux, avec l'âme et la voix de Tibulle, • il cherchait de molles inspirations aux pieds de Lycoris.

C'est aussi pendant ces belles années de liberté qu'il s'éprit d'une passion très-vive pour une charmante et spirituelle personne qu'il chanta sous le nom de Camille. C'était, comme l'a dit M. Labitte, Madame de Bonneuil S dont la fille épousa, en 1795, Regnault

^ On trouve beaucoup de renseignements sur la famille de Bonneuil dans les Souvenirs d'un sexagénaire par Arnault [1853, 3 vol. in-8}. Madame de Bonneuil, sœur de Madame d'Espréménil, avait épousé un homme beaucoup plus âgé qu'elle, M. de Bonneuil, premier valet de cbambrede Monsieur. Elle eut trois filles qui devinrent Madame Buffaut (la mère de Madame de Gubières), Madame Arnault et Madame Regnault de Saintlean-d'Angely. Au deuxième volume, p. 178, Arnault raconte le fait suivant : « Peu de jours après les événements de vendémiaire, an III, Regnault, qui était compromis dans la révolte des sections, alla à TOpéra-Comique en loge découverte avec sa femme, dont la beauté attirait tous les regards. Cbénicr (c'est Marie-Joseph] fit appeler au foyer Arnault, qui était dans la loge de Regnault : a N'étes-vous pas, dit-il, avec Regnault de Saintleau-d' Angely ? — Oui — Quel intérêt prenez- vous à lui ? — Celui que je n'ai jamais cessé de porter à la famille où il est entré en épousant une demoiselle de Bonneuil. — Cette belle personne qui est avec lui? — Oui, la fille d'une dame que votre frère André a éperdument aimée. — Allez donc dire à son mari de sortir d'ici sans perdre un moment. — Et pourquoi? — Ignorez-vous qu'il est gravement compromis dans l'affaire des

XXVIII ANDRË GHÉNIER,

de Saint-Jean d*Angely. Cette passion fut traversée, au moins dans le cœur du poëte, par de continuels orages. 11 convient, d'ailleurs, de dire que toutes les élégies où se trouve le nom de Camille ne doivent pas se rapporter à Madame de Bonneuil. Il y a là une distinction délicate, qu'il n'est pas toujours aisé de faire, mais dont il est juste que le lecteur soit prévenu. Le nom de Camille cache plus d'une passion, et si parmi les pièces de ce recueil il nous fallait citer une de celles qui s'adressent évidemment à Madame de Bonneuil, nous désignerions l'élégie viii du livre II, écrite pendant une absence momentanée de Camille. Non loin de la forêt de Sénart se trouvait la terre de Bonneuil. C'est là qu'André se rendait souvent pendant la belle saison, là que peut-être il faisait des séjours plus ou moins prolongés. A cette date (1786) il faut s'imaginer André Ghénier, à vingt-quatre ans, dans toute l'ardeur et dans tout l'enthousiasme de la jeunesse, en costume Louis XYI, peut-être l'épée au coté, et (tableau charmant que le temps a vieilli) agenouillé presque aux pieds de Madame de Bonneuil, qui soupire, en s'accompagnant de la harpe, la nouvelle romance de Dalayrac :

Quand le bien-aimé reviendra Près de sa languissante amie...

A cette époque, l'étude et les plaisirs se partageaient la vie d'André. Quand il s'arrachait à ses travaux, ce n'était pas toujours aux pieds de Madame de Bonneuil qu'il portait ses vœux et ses fictions de poëte ; Glycère, Rose, Amélie étaient souvent les passagères rivales de Camille. U faisait alors de soudaines apparitions dans un monde étrange d'artistes, de grands seigneurs, de grandes dames et de courtisanes, dont Rétif était l'indiscret historien, et qu'allait bientôt décimer la hache révolutionnaire. Dans ce monde mélangé et bizarre, André rencontrait la marquise de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Mailli, la princesse de Chalais. la comtesse d'Argenson, Madame de Luynes, la comtesse Beauhamais * ; le duc de Mailli, le

sections? Il y a ordre de l'arrêter partout où on le trouvera... » Regnault se hâta de profiter de l'avis que lui douTiait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas.

*■ Fanny Beaiûiamais, celle que Le Brun désigne dans son épigramnie . Égléf belle et poëte, etc.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxix

duc de Montmorency, le prince Gzartoriski, le comte Potocki, le pn'nce de Gonzague, le marquis de la Grange, des abbés grands seigneurs ; enfin des artistes, des poëtes, Beaumarchais, Pons de Verdun, Sénac de Meilhan, Pelletier des Forts, Mercier, Fontanes, Joubert, Ândrieux, Dorat-Gubières, etc. La Reynière < donnait alors des soupers fameux, et souvent à' amoureuses orgies , où se trouyaient des courtisanes et parfois de grandes dames (dont quelques-unes étaient, dit-on, légères). Chénier et les Trudaine y assistaient avec plusieurs de ceux que nous venons de nommer. On s'excitait avec du café; Mercier politiquait, Fontanes récitait des vers; Tamour se glissait entre la politique et la poésie, et Aiidré oubliait Camille dans les yeux de Glycère. Toutefois ce n'étaient que de passagers éclairs depbisir au milieu de sa vie studieuse et souvent tourmentée par la douleur*. De grandes pensées ranimaient- et Tinspiraient. La Liberté, la plus belle de ses idylles, date du mois de mars 1787.

C'est vers la fin de celte même année qu'André Chénier se lia avec Alfieri. Le poëte venait d'arriver à Paris et s'était fixé momentanément sur le boulevard extérieur, au bout de la rue Montparnasse. A peine installée, et avant même d'avoir une résidence plus digne

* Rétif, après avoir peint lui-même ce monde étrange et si divers, a inséré, dans plusieurs de ses ouvrages, des correspondances de la Reynière, ou les noms des Trudaine et de Chénier reviennent souvent. Dans Monsieur Nicolas, tome XI, xi« partie, p. 3078, la Reynière dit que Chénier et les Trudaine avaient assisté au second souper qu'il donna en février 1784. Dans le Drame de la vie, p. 1307, on retrouve encore Chénier et les Trudaine à souper chez la Reynière, le 9 mars 1786.

* M. Gabriel de Chénier, mettant en avant la mauvaise santé d'André, a voulu infirmer ce que nous disions ici des soupers de la Reynière. Chacun est libre évidemment de révoquer en doute les témoignages de Rélif et de la Reynière ; mais il est certain, ce qui est ici l'important, qu'André Chénier, qui à table était épicurien, se livrait volontiers, dans les intcrvalles de la maladie, à tous les plaisirs d'une jeunesse qu'agitaient les passions. Sur ce point nous en appellerons à André lui-même. Les passages de ses poésies qui s'y rapportent sont si nombreux qu'il est inutile de les citer. Mais on trouve, à la page 252 des Œuvres en prose, Cf s lignes qui, tombant au milieu d'un ouvrage médité et sérieux, emportent pleine et entière conviction : a Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse. » Plus bas, continuant à parler de lui-même, il mentionne a les chaleurs de l'âge et des passions 9.

zzi ANDRÉ GBËMIER,

d'elle, la comtesse d'Albany avait ouvert ses salons, impatiente de créer une cour autour de son poète. André Ghénier et Alperi s'apprécièrent ; tous deux, amants enthousiastes de la liberté, devaient plus tard se rencontrer encore dans leur haine commune pour la tyrannie populaire : André, calme et réfugié dans les hauteurs sereines d'une philosophie platonicienne ; Alfieri en proie à toute la démence d'une haine dans bquelle il enveloppait indistinctement tous les Français. L'afTahilité, l'instruction de la comtesse d'Albany plurent à André. Il fréquenta sans doute assidûment le salon de cette reine sans trône, qui, malgré les airs de souveraine qu'elle affectait avec ses inférieurs, joignait à une simplicité native une liberté de manières tout étrangère, contractée pendant son séjour en Italie.

Mais les nécessités d'une existence peu fortunée l'enlevèrent encore à sa chère indépendance. En décembre 1787, il partit pour Londres, où il devait rester trois années. En janvier 1788, il fut attaché à M. de la Luzerne, qui venait d'être nommé à l'ambassade d'Angleterre, et qui bientôt eut à s'apercevoir de l'excès de fierté d'André. Il y avait peu de travail à l'ambassade, les affaires de France étant partagées entre M. Barthélémy, ministre plénipotentiaire, et M. de la Luzerne, ambassadeur du roi. André, n'ayant presque aucune occupation, crut devoir ne pas toucher son traitement. M. de la Luzerne lui adressa quelques paroles sévères à cet effet, tout en admirant sans doute ce fier désintéressement*.

André Ghénier ne se plut jamais en Angleterre. Tout en estimant les Anglais, tout en appréciant leur génie positif et leur gouvernement, il eût voulu une grandeur plus désintéressée à cette nation « avide, entreprenante, calculatrice et constante dans ses projets. » U ne put jamais complètement se plier à ses mœurs et à ses usages aristocratiques. U souffrit beaucoup de l'orgueil des grands, et, blessé dans ses sentiments et dans ses pensées, il s'attacha plus fortement encore à la cause de la liberté. Gependant il y avait en Angleterre, à cette époque, un grand mouvement libéral ; beaucoup d'écrits philosophiques respiraient un ardent amour de l'humanité.

* C'est H. Aragon, premier secrétaire de M. de la Luseme, <|ui a raconté ce fait au beau-père de M. Géruscz.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xm

André, blessé par la hauteur de Taristocratie anglaise, conçut, au coniraire, une grande sympathie pour quelques philosophes, entre autres pour les docteurs Priestley et Price.

Ce fut pendant son séjour à Londres qu*il étudia à fond la littérature anglaise. En général, il goûtait peu les poètes anglais : il les trouvait incultes, sombres et pesants. Toutefois son poëme de Su- %anne témoigne de son admiration pour Milton,

Grand aveugle dont Tâme a su voir tant de choses I

11 lut Shakspeare, peu goûté en France à cette époque. Le drame tel que le conçoit Shakspeare, si éloigné de la tragédie grecque et de la tragédie française, ne devait pas plaire complètement à Tesprit d'André; cependant il en remarquais beautés de premier ordre. Marie^oseph, dans une lettre datée du mois de février 1788, le trouvait même indulgent pour Shakspeare.

Son existence à Londres était réguUère et monotone : le jour il travaillait, le soir il allait dans le monde ou dans les clubs. Absent de Paris, il n*en suivait pas avec moins d'intérêt le mouvement politique et littéraire ; son père et son frère lui envoyaient les publications nouvelles. Il est à remarquer qu'il ne s'isola jamais des productions de son temps. Son frère lui adressait les ouvrages qu*il composait, et, de son côté, André envoyait parfois à son père et à Marie-Joseph quelques vers, « de ces beaux vers (disait Marie-Joseph) comme vous savez les faire. »

Mais le séjour de Londres, au bout de deux longues années, commençait à peser à André, dont l'âme ardente ne pouvait se passer d'affections. Toujours seul, souvent froissé, dédaigné dans la haute société par des gens qui valaient moins que lui, il devint triste et chagrin. Un soir, dans une tayeme, il confia à une feuille de papier , les sentiments amers dont il semblait se plaire à ranimer le fiel. C'est un monument curieux qui atteste à la fois sa candeur et sa fierté.

On était au 3 avril 1 789 ; tous les esprits étaient dans l'attente àes événements qui se préparaient en France. La réunion des états généraux semblait devoir ouvrir à la France une ère de bonheur et de liberté au delà de laquelle on n'apercevait que peu de points noirs. André Ghénier était resté en relation avec Alfieri et avec la comtesse d'Albany. Les deux poëtes appelaient également de leurs vœux cet

XXXII ANDRÉ GHËNIER,

avenir prochain de prospérité, si riant à son aurore de brillantes promesses : « Tout Paris solonise (lui écrit Alfieri ^ dans le courant d*avril) ; ils crient pour les états, et quand ils auront leurs états et qu'ils gagneront en perséyérance, le règne du despotisme pourra arriver à sa fin. Je ne sais pas ce qui adviendra ; mais le soir le plus sombre ne peut pas être plus sombre que la nuit qui enveloppait la France. » Trois mois plus tard, ajoute le biographe allemand de la comtesse d'Âlbany, comme Pindemonte et comme André Ghénier, il chantait Paris débastillé.

A la veille d'un événement si considérable, on comprend l'impatience patriotique d'André Ghénier. 11 souffrait, dans ces circonstances graves, d'être éloigné de Paris, où s'agitaient les destins de la France. Mais son attente ne fut pas longue: tout se précipita. La réunion des états généraux, la séance du Jeu de paume, l'ouverture de l'Assemblée nationale le transportèrent. La Révolution ne le prit pas à l'improviste : il était prêt, il avait étudié, réfléchi, médité ; depuis de longues années, il était imbu des grandes idées de liberté. Mais trop tôt il devait s'apercevoir que f le moment des révolutions n^est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes. »

Depuis les événements du mois de juin, André supportait péniblement l'éloignement. 11 obtint un congé de quelques jours, à l'expiration duquel il dut encore retourner à son poste. Le 18 novembre, il s'embarqua pour Londres, où il ne devait plus rester que quelques mois. La lettre suivante qu'il écrivit à son père après son arrivée témoigne bien de l'état d'inquiétude dans lequel il vivait loin de Paris, où tant d'événements pouvaient chaque jour menacer les siens :

« Londres, 24 novembre 1789.

« Je suis arrivé ici le 19, mon très-cher père, après un voyage qui « n'a r'.en eu de remarquable, et le plus douloureux passage de mer que « j'aie encore eu ; je n'ai pas tardé à regretter Paris, car ici les inquii'a tudes sur nos affaires ne sont pas moindres et sont plus désagréables, « parce qu'elles sont plus vagues et qu'on est plus longtemps à savoir à

^ Die Grâfin von Albanyy von Alfîrcd von Reumont, tome P', page 313.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxxm

<r quoi s*en tenir. Ajoutez que les mauvaises nouvelles sont toujours grosf sies et exagérées, non-seulement par la mauvaise volonté des Anglais, f mais encpre pac la plupart des Français qui sont ici, et qui ne voient a pas que leur odieuse animosité envers leur patrie les rend méprisables t et ridicules.

f Hier on nous a annoncé que des lettres en date du 19 ou du 20, arf rivées par un courrier extraordinaire, portaient que, ce jour-là mênjc, a tout Paris était en combustion, que les tocsins sonnaient de toutes ff parts, etc. Je fais tout ce que je peux pour douter de ces funestes nouc velles, et il me tarde bien d'être éclairci, car ceux qui nous ont annoncé f ce soulèvement ne disaient aucun détail, ni ne lui assignaient aucune < cause, ni enûn n*ajoutaient rien qui pût donner un objet déterminé c aux alarmes qu'ils faisaient naître. Il n'y a ici aucune nouvelle qu'on c puisse vous mander. Les affaires de France sont, ici conrnie en France, ( l'objet qui occupe seul la conversation.

a Adieu, mon très-cher père ; je prie ma mcrc d'agréer l'assurance i de mon respect. J'embrasse mes frères de tout mon cœur, et vous c prie de compter à jamais sur ma respectueuse tendresse *.

a Chénier de Saint-André, o

Le 19 janvier 1790, il est encore à Londres; mais dans le commencement de février il vient à Paris, dont il repart de nouveau /du 15 au 20. Enfin c'est au printemps de cette année qu'il paraît avoir quitté définitivement son poste diplomatique, soit qu'il ait çlc ^lis en disponibilité, soit qu'il ait obtenu vn congé illimité V, il revient à Paris, bien décidé à vivre ({ésôrmais dans la retraite. Le 9 juillet, nous le rétrouvons sur les bords du Rhône ; il contemple avec émotion ces illustres cités du Dauphiné, Vienne, Romans, Valence, qui donnèrent avant 1789 le signal de la liberté.

* Nous devons cette lettre à l'obligeance de M. Feuillet de Couches. l/i cachet est un camée antique, un peu eflacée. La lettre est adressée à M. de Chénier, ancien chargé d'affaires à Maroc, rue du Sentier, n* 24, Paris. — On remarquera la signature. Dans la famille ou n'appelait jamais André Chénier que Saint-André.

* Le moment précis de son retour définitif en France est un point encore douteux pour nous. Tout nous porte à croire que c'est au printemps de 1 790 qu'il rentra dans la vie privée ; cependant M. Egger, Ilist, de l hellénisme, II, p. 354, vient de signaler parmi les œuvres inédites d'André une lettre adressée à de Pange Taîné, et datée de Londres, fin mai 1791.

XXXIV ANDRÉ CHÉNIER

De rcUmr à Paris, rentré parmi les siens, heiireox de sa médicH crité S il reprit avec ses amis les entretiens, les courses et la rie d^autrefois que la politique allait trop tôt détourner de son cours. Après la longue solitude de Londres, il retrouva avec joie cette société parisienne si vive, si enjouée, bien qu'assombrie déjà par les préoccupations de Tavcnir. Aimant le monde, non pour les fades galanteries qui s'y débitent, mais pour Tesprit qui s'y répand et la science qui parfois s'y fait jour, il était partout attiré et recherché. Tantôt c'était chez Le Brun, qui lisait parfois à ses amis assemblés les fragments de son Poëme de la Nature ; tantôt dans l'atelier de David, au Louvre, au milieu des toiles et des esquisses dont* la vue enflammait l'imagination d'André ; souvent chez les Trudaine, qui demeuraient place Vendôme ; dans la belle saison, à Gernay, chez Madame Broutin ; là il se rencontrait avec Lacretelle, de Tracy, Desmeuniers et Morellet *. Enfln, il fréquentait les salons de la comtesse d'Albany, alors installée dans son hôtel de la rue de Bourgogne : là se réunissait Télitc de la société parisienne ' ; à côté des Necker, des Montmorin, on y rencontrait les représentants de toutes les puissances de l'Europe. Madame de Staël y venait assidûment : elle venait alors do publier ses Lettres sur Jean-Jacques. C'est chez la comtesse d'Albany que Malesherbes fit la connaissance d'André Ghéuier et apprit à apprécier sa nature sympathique et pleine de charme. La littérature italienne était représentée d'abord par Alfieri et ensuite par Pindemonte, le poète de Vérone. Vicq-d'Azyr y développait les merveilles et les découvertes de la science. Ce fut au milieu de cet auditoire choisi qu'en février i 791 Beaumarchais lut son drame de la Mère coupable. André Chénier dut certainement assister à cette lecture, car il était de ces hommes pour qui le coeur n'est pas une cfUtncre^ tel enfin que Beaumarchais avait désiré que fussent ses auditeurs.

Nais déjà la destinée d'André Chénier s'accomplissait. Ce n'toit |)lus riiouro des molles élégies, des chimères d'amour; déjà se dres-

^ Son iH^rp hii r»i$jiît une petite pension de 800 francs à 1,000 francs l^r «n« (Vo$t Uù-nKMiH> qui nous apprend ce détail dans rinterrogatoire qwo tui lil SMlMf GiiéïKVt lors do son arresl.it ioii.

* Moi\^lM« Mtmoirrs snr le dix-hmiièine siècle, I, p. 589.

* Im lAmles» ff .t//»ïfwv. par M. S-»-nt-Ron«» TailUmlier, p. 99 el suit.

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxxv

saient à l'horizon les bourreaux barbouilleurs de lots; bientôt iouies les forces du poëte allaient s*épuiser à la défense d'une royale infortune.

C'est de l'année 1790 que date Y Avis aux Français; le Jeu de paume est de 1 791 . On le Toit, la politique n'est pas longue k arracher le poëte au calme d'une yie Touée aux lettres et à l'amitié, et à animer les cordes de sa lyre.

Quelle était alors la pensée politique d'André et quelle ligne allait-il suivre ?

Voici un document très-curieux, qui en quelques lignes nous trace un tableau frappant de la situation morale des membres de la famille. C'est un passage d'une lettre que M. de Chénier adresse, à la date du 24 décembre 1791, à sa fille Madame Latour de Saint-Igest, , alors à l'ile de France. La préférence que Madame de Chénier avait pour Marie-Joseph, ainsi que celle de M, de Chénier pour André, s'explique par une communauté d'opinions politiques. Des quatre frères, on va le voir. Sauveur et Constantin n'étaient pas les mieux partagés; il leur manquait cette chaleur, cette enthousiasme de l'âme qui fait les grands caractères.

« Votre mère (écrit M. de Chénier] a renoncé à toute son aristocratie

< et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Saint-André et moi, c nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis de Tordre et des lois, c G... ' est employé dans la gendarmerie nationale, mais je ne sais ce qu'il

< pense, ni s'il pense. Constantin trouve qu'on n'a rien changé, et que» c quoiqu'il n'y ait plus de parlements, c'est comme du temps qu'il y en c avait ; il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange, a et par conséquent il n'y a rien de changé. »

Ainsi, M. de Chénier vient de nous le dire : André était ce qu'on appelait alors un modéré, ami de l'ordre et des lois. Elevé au milieu du mouvement philosophique qui survécut à Voltaire, partageant les sentiments des nobles défenseurs de l'insurrection d'Amérique, il

* C'est un surnom peu lisible de Sauveur. Il était en effet depuis peu cle temps dans la gendarmerie. Le mémoire qu'il adres:a au directoire du <lépartement de Paris, pour demander la commission de capitaine dans la gendarmerie nationale de ce département résidant à Paris, est daté d« K mai 1791.

XXXVI ANDRÉ GHÉNIËR,

salua avec enthousiasme Tère nouvelle de la liberté qu*il avait appelée de tous ses vœux. Lorsque les événements de 1789 éclatèrent, il comprît aussitôt qu'il ne s'agissait pas seulement de réformes momentanées, mais que toute l'Europe allait en sentir le contre-coup. « La révolution est grosse des destinées du monde, » disait-il. Mais, dès 1791, les événements avaient dépassé ses prévisions, et sa politique devint sm*tout une politique de générosité et de sentiment. Toutefois, s'il avait jugé la Révolution en philosophe, il se conduisit en citoyen : avec l'àme de Platon il défendit les lois. « Heureux (disait-il) l'honmie sage et droit qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d'au- V très liens parmi les honmies que la justice et les lois ! — Rien nVst

plus humain, plus doux, que la sévère inflexibilité des lois justes, i» La liberté, telle qu'André la concevait, devait être large et sans restrictions. Pour y atteindre sans verser mie goutte de sang, il comptait trop sur la sagesse humaine et sur la modération des partis. D voulait f la liberté de penser ce que l'on veut et d'écrire ce que l'on pense ; » en fait de religion, pour tout citoyen, f la liberté de suivre et d'inventer celle qu'il lui plaira. » C'était l'indifférence religieuse de Voltaire. On a dit qu'il était athée ; on cite même ce mot de Ghénedollé : « André était athée avec délices! » C'est aller trop loin ; ce qui est la vérité, c'est qu'André sépare nettement le culte religieux et la foi en Dieu. Averti par « dix-huit siècles ensanglantés par des inepties théologiques ; — n'estimant aucun collège de prêtres à quelque communion qu'ils appartiennent ; » sachant « que depuis longtemps tous les coUéges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine ; — que les prêtres se tiennent tous par la main pour confondre en eux l'homme avec le prêtre^ pour faire envisager leurs discours comme une partie de la doctrine, » il veut briser ce joug despotique et théocratique, réduire à leur véritable valeur les subtiles distinctions de secte; et, dit-il, « attaquer les prêtres, réduire leur opulence usurpée, mépriser leurs fables corruptrices, n'est pas attaquer le ciel, pi être ennemi de Dieu et de la vertu. »

André, par cela même qu'il connaissait l'antiquité, ne rêvait pas une république semblable à celle de Rome et d'Athènes, car il savait qu'elles étaient basées sur l'esclavage et gouvernées par l'esprit de

SA VIE ET SES ŒUVRES. xxxtii

caste. Il voulait la même liberté pour tous, Tégalité des droits et des devoirs, mais non pas une influence égaie de la part de tous les citoyens, c La boui^eoisie, dit-il, fait la masse du yrai peuple, 9 et cela signifiait que deux choses contraires égarent le jugement des hommes, Textrême richesse et Textréme misère ; qu'il ne fallait pas retomber du despotisme aristocratique dans le despotisme populaire. Quant au gouvernement, il le veut constitutionnel, c*est-À-dire basé sur une constitution qu'une assemblée, représentant réellement le pays, peut modifier et mettre ainsi toujours d'accord avec les besoins nouveaux, de façon que « l'insurrection devienne illégitime contre la loi qu'on peut réformer légalement, i»

On a dit, mais à tort, qu'il ^'était fait recevoir membre de la Société de\lS9, appelée d'abord la Société des amis de la constitution, et qui, après s'être séparée des Ja(o')ins, avait créé le Journal de la Société de 1789. André Chénier lui-même déclare qu'il n'a jamais fait partie d'aucun club, qu'il n'a jamais fait secte même avec des amis. Il fallait, d'ailleurs, être relativement assez riche pour faire partie de cette société. Seulement les principaux rédacteurs du journal, Malouet, Gondorcet, le chevalier de Pange, Grouvelle, Dupont de Nemours, de Kersaint, Pastoret, Guiraudet et Ghéron, étaient presque tous ses amis politiques ; et t'est là, en effet, qu'il publia y Avis aux Français.

Parmi les hommes que la Révolution avait déjà rendus célèbres, ceux qui avaient surtout les sympathies d'André, c'étaient Bailly « qui doit tout au mérite et à l.i vertu ; • — Sieyès, dont il admirait « les écrits énergiques et lumineux, la forte et éloquente raison; » — « le brave La Fayette, qui a exécuté de grandes actions pour une belle cause, à un âge où la plupart des autres hommes se bornent à connaître les grandes actions d'autrui ; » — Gondorcet, « qui depuis vingt ans n'a cessé de bien mériter de l'espèce humaine par de nombreux écrits profonds, destinés à l'éclairer et à défendre tous ses droits. « Mais les événements et les passions modifient le jugement des hommes. André, souvent emporté jusqu'à la fureur, mettra plus . tard autant de véhémence dans l'injure qu'il avait mis de chaleur dans la louange, et de vieilles amitiés ne trouveront même pas grâce devant lui.

L'orage déjà point à l'horizon. Le 24 août, àPassy, il signe VAvis

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