‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 106 sur 108 · SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

SAINT-LAZARE

Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n’est plus de soutien de tes jours chancelants.

Que ton fils orphelin n’est plus à son vieux père, Renfermé sous ton toit et fuyant la lumière.

Un sombre ennui t’opprime et dévore ton sein.

Sur ton siège de hêtre, ouvrage de ma main.

Sourd à tes serviteurs, à tes amis eux-même ;

Le front baissé, l’œil sec et le visage blême.

Tout le jour en silence à ton foyer assis.

Tu restes pour attendre ou la mort ou ton fils.

Et toi, toi, que fais-tu seule et désespérée.

De ton faon dans les fers lionne séparée ?

J’entends ton abandon lugubre et gémdssant;

Sous tes mains en fureur ton sein retentissant.

Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville.

Tes cris, tes longs sanglots remplissent toute l’île.

34'^ POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Les citoyens de loin reconnaissent tes pleurs.

« La voici, disent-ils, la femme de douleurs ! » L’étranger, te voyant mourante, échevelée, Demande : « Qii’as-tu donc, ô femme désolée! » — Ce qu’elle a? Tous les dieux contre elle sont unis La femme désolée, elle a perdu son fils !

ïambes

« Sa langue est un fer chaud. Dans ses veines brûlées Serpentent des fleuves de flel. »

J’ai, douze ans, en secret, dans les doctes vallées, Cueilli le poétique miel :

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière.

Dans tous mes vers on pourra voir Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d’un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe Immole un beau-père menteur ;

Moi, ce n’est point au col d’un perfide Lycambe Que j’apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n’a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix ;

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures :

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les hydres fangeuses Le feu, le fer arment mes mains ;

Extirper sans pitié les bêtes venimeuses,

C’est donner la vie aux humains.

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Voûtes du Panthéon, quel mort illustre et rare S’ouvre vos dômes glorieux?

Pourquoi vois-je David qui larmoie et prépare Sa palette qui fait des dieux?

O ciel ! faut-il le croire ! ô destins ! ô fortune !...

O cercueil arrosé de pleurs !

Oh ! que ne puis-je ouïr Parère à la tribune,

Gros de pathos et de douleurs !

Quelle nouvelle en France ! et quel canon d’alarmes Dans tous les cœurs a retenti !

Les fils des Jacobins leur adressent des larmes.

Brissot, qui n’a jamais menti, •'

Dit avoir vu dans l’air d’exhalaisons impures

Un noir nuage tournoyer, ;

Du sang, et de la fange, et toutes les ordures

Dont se forme un épais bourbier ; '

Et soutient que c'était la sale et vilaine âme ^

Par qui Marat avait vécu.

De ses jours florissants, par la main d’une femme.

Ce lien aimable est rompu ! ,

Le Calvados en rit ; mais la potence pleure. -

Déjà par un fer meurtrier j

Pelletier fut placé dans Fauguste demeure. 8

Marat vaut mieux que Pelletier. J

Nul n’aima tant le sang, n’eut tant de soif des crimes. | Qu’on parle d’un vil scélérat, |

Bien que Lacroix, Bourdon, soient des mortels sublimes. Nous ne pensons tous qu’à Marat. i

Il était né de droit vassal de la potence ;

Il était son plus cher trésor. ;

Console-toi, Gibet, tu sauveras la France !

Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires.

Le Gendre, élève de Caton, '

ïambes.

Le grand Collot d’Herbois, fier patron des galères, Plus d’un Robespierre, et Danton,

Thuriot, et Chabot ; enfin toute la bande ;

Et club, commune, tribunal.

Mais qui peut les compter? Je te les recommande;

Tu feras l’appel nominal.

Pour chanter à ces saints de dignes litanies,

L’un demande Anacharsis Clotz;

L’autre veut Cabanis, ou d’autres grands génies : Et qui Grouvelle, et qui Laclos.

Mais non, nous entendrons ces oraisons funèbres. De la bouche du bon Garat;

Puis tu les enverras tous au fond des ténèbres,

Que la tombe sur vous, sur vos reliques chères.

Soit légère, ô mortels sacrés !

Pour qu’avec moins d’efforts, par les dogues vos frères, Vos cadavres soient déchirés.

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