‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 107 sur 108 · AUX MUSES · texte numérisé non relu

AUX MUSES

On dit que le dédain froid et silencieux Devint une ardente colère.

Lorsque le Moniteur vous eut mis sous les yeux Le sot fatras du sot Barère ;

Qu’au phébus convulsif de l’ignare pédant.

De honte et de terreur troublées.

Votre front se souvint de ce Thrace impudent.

Qui vous eut toutes violées.

On dit plus : mais je sais combien chez nos plaisants Grâce, pucelage et faconde.

Exposent une belle à des bruits médisants ;

Ils veulent que sur cet immonde.

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Vous ayez, mais tout bas, aux effroyables sons D’apostrophes trop masculines,

Joint : pied-plat, gredin, cuistre, et d’autres maudissons, Peu faits pour vos lèvres divines ;

Dignes de lui, d’accord ; mais indignes de vous.

Ces gens n’ont point votre langage ;

N’apprenez point le leur. Un ignoble courroux Justifie un ignoble outrage.

J’ai lu qu’un batelier, entrant dans sa nacelle.

Jetait à l’eau son aviron ;

J’ai lu qu’un écuyer noble et fier sur la selle.

Bien armé d’un double éperon.

D’abord ôtait la bride à son coursier farouche ;

J’ai lu qu’un sage renommé.

Avant de s’endormir, dans le fond de sa couche Plaçait un tison allumé ;

J’ai lu que, pour franchir des routes difficiles.

Un Automédon pétulant Enlevait les écrous des quatre orbes agiles

Qui roulaient sous son char brillant ;

J’ai lu qu’un Actéon, à son tour, sur l’arène, Assouvit la rage et la faim De ses chiens, par lui seul, pour bien servir sa haine, Accoutumés au sang humain.

L’ Automédon meurtri devint un Hippolyte,

Le sage

L’écuyer. . . à pied descendit au Cocyte.

Le nocher. .

Un sot enfant jouait avec des grains de poudre

ïambes.

Un docte à grands projets rassembla des vipères, Et leur prêchait fraternité.

Mais, déchiré bientôt par ce peuple de frères.

Il dit : « Je l’ai bien mérité.

Un seul de ces serpents qui se cache sous Therbe Est terrible ; et moi. . . .

Je les réunis tous. Je joins superbe

* Et Taudace aux mauvais penchants. »

J’ai lu maints autres faits, tous fort bons à redire;

Et tous ces beaux faits que j’ai lus, Barnave, Chapelier, Duport les devaient lire. Ceux-ci ne lisent pas non plus.

Vingt barques, faux tissus de planches fugitives, S’entr’ouvrant au milieu des eaux.

Ont-elles, par milliers, dans les gouffres de Loire Vomi des Français enchaînés.

Au proconsul Carrier, implacable après boire.

Pour son passe-temps amenés ?

Et ces porte-plumets, ces commis de carnage.

Ces noirs accusateurs Fouquiers,

Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage De voleurs et de meurtriers.

Les ai-je poursuivis jusqu’en leurs bacchanales, Lorsque, les yeux encore ardents.

Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales Allumant leurs fronts impudents,

Ivres et bégayant la crapule et les crimes,

Ils rappellent avec des ris

Leurs meurtres d’aujourd’hui, leurs futures victimes ;

Et parmi les chansons, les cris,

Trouvent deçà delà, sous leur main, sous leur bouche, De femmes un vénal essaim,

346 POÉSIES. d’aNDRÉ CHÉNIER.

Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche Pour la couche de l’assassin ?

Car ce sexe ébloui de tout semblant de gloire,

Né l’héritage du plus fort.

Quel que soit le vainqueur, suit toujours la victoire ;

D’une lèvre arbitre de mort Etale le baiser, le brigue avec audace ;

Et pour nulle oppressive main Leur jupe n’est pesante, et l’épingle tenace N’a de pointe autour de leur sein.

Le remords est, dit-on, Fenfer où tout s’expie.

Quel remords agite le flanc, '

Tourmente le sommeil du tribunal impie Qui mange, boit, rote du sang ?

Car qui peut noblement de leur bande perverse Rendre les attentats fameux ?

Ces monstres sont impurs, la lance qui les perce Sort impure, infecte comme eux.

A l’Être suprême

Grâce à notre sénat, le ciel n’est donc plus vide :

De ses fonctions* suspendu, ^

Dieu , .

Au siège éternel est rendu.

Il va reprendre en main les rênes de la terre.

Il faut espérer qn' après un exil de plusieurs mois y il se conduira mieux,., et que sa première marque de repentance sera de punir ses nouveaux adorateurs... Quoi! Dieu tout- puissant y tu souffres que de pareils personnages te louent et t’avouent ! Tu endures la dérision

ïambes. 347

avu laquelle ils te bravent, et crois que tu existes quand ils vivent !

Tu ne crains pas qu’au pied de ton superbe trône, Spinosa, te parlant tout bas,

Vienne te dire encore : Entre nous, je soupçonne. Seigneur, que vous n’existez pas.

Que croiront les mortels-^ quand ils verront que, sous tes yeux, le nom de vertu est prononcé par des bouches qui de probité, par des bouches qui ; . . . d’humanité, par des bouches qui et que tout est le sujet de leur basse et dérisoire hypocrisie !. . .

Quoi ! ton œil qui voit tout, sans les réduire en cendre,

pénètre dans les antres affreux oü les Couthon 1, les Le Ouinio, couchés sur des cadavres, rongent des ossements humains ! Quoi ! tu ne fais point éclater la foudre, lorsque des hommes entassés sont écrasés sous leurs prisons par r explosion du canon ! Tu contemples la Loire, le Rhône, 'la Charente...

Ton œil de leurs pensers sonde les noirs abîmes. Ces lacs de soufre et de poisons,

Ces océans bourbeux où fermentent les crimes.

Que de ses plus ardents tisons

dévore la plus lâche Euménide... car tu n’es pas réduit, comnu nous, à reconnaître un Couthon à ses actions et à la bassesse de son affreux visage... Tu vois, au lieu d’un cœur, bouillir dans sa poitrine un fétide mélange de bitume, de rage, de haine pour la vertu, de vol, de calom nie et de fange... d’où, par sa bouche impure, s’exhale la mort des gens de bien.

Ou Carrier ou Collot.

348 POÉSIES d’andré chénier.

Ils vivent cependant, et de tant de victimes Les cris ne montent point vers toi !

C’est un pauvre poète, ô grand Dieu des armées î Qui seul, captif, près de la mort.

Attachant à ses vers les ailes enflammées De ton tonnerre qui s’endort.

De la vertu proscrite embrassant la défense. Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence. Hécatombe à leurs tribunaux.

Eh bien ! fais-moi donc vivre^ et cette horde impure Sentira quels traits sont les miens.

Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure. Je les vois, j’accours, je les tiens.

Diamant ceint d'azur, Paros, œil de la Grèce,

De l’onde Égée astre éclatant !

Dans tes flancs où nature est sans cesse à l’ouvrage, Pour le ciseau laborieux.

Germe et blanchit le marbre honoré de l’image Et des grands hommes et des dieux.

Mais pour graver aussi la honte ineffaçable,

Paros de l’ïambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable.

Fils d’Archiloque, fier Andréa Ne détends point ton arc, fléau de 1 imposture.

Que les passants pleins de tes vers,

Les siècles, l'avenir, que toute la nature Crie à l’aspect de ces pervers :

« Hou, les vils scélérats ! les monstres, les infâmes !

De vol, de massacres nourris î »

Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux de femmes Qui n’égorgent point leurs maris ;

Du fils tendre et pieux, et du malheureux père Pleurant son fils assassiné ;

Du frère qui n’a point laissé dans la misère Périr son frère abandonné ;

ïambes.

Vous n’avez qu’une vie, ô vampires ! . . . .

Et vous n’expierez qu’une fois- Tant de morts et de pleurs, de cendres, de décombres, Qjui contre vous lèvent la voix !

Saint-Lazare.

On vit ; on vit infâme. Eh bien ! il fallut l’être ;

L’infâme^ après tout, mange et dort.

Ici, même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort.

Beaux poulets sont écrits ; maris, amants sont dupes.

Caquetage, intrigues de sots.

On y chante, on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots ;

L’un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,

Un ballon tout gonflé de vent.

Comme sont les discours des sept cents plats bélîtres, Dont Barère est le plus savant.

L’autre court ; l’autre saute, et braillent, boivent, rient, Politiqueurs et raisonneurs.

Et sur les gonds de fer soudain les portes crient.

Des juges tigres nos seigneurs Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie Que la hache appelle aujourd’hui ?

Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie Voit que ce n’est pas encor lui.

Ce sera toi demain, insensible imbécile.

Saint-Lazare.

POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.

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