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Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort,
Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie Ne s’informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs.
Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre.
Dans cet abîme enseveli J’ai le même destin. Je m’y devais attendre.
Accoutumons-nous à l’oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
Mille autres moutons, comme moi.
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire. Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie Un mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;
De l’or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
Vivez, amis ; vivez contents.
En dépit de [Fouquier] soyez lents à me suivre.
Peut-être en de plus heureux temps J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l’infortune. Détourné mes regards distraits ;
A mon tour aujourd'hui, mon malheur importune. Vivez, amis, vivez en paix.
Saint-Lazare.
ïambes.
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que l’heure en cercle promenée Ait posé sur l’émail brillant.
Dans les soixante pas où sa route est bornée.
Son pied sonore et vigilant.
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière. Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d’infâmes soldats.
Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, Où seul, dans la foule à grands pas J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime. Du juste trop faibles soutiens.
Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
Et chargeant mes bras de liens.
Me traîner, amassant en foule à mon passage Mes tristes compagnons reclus.
Qui me connaissaient tous avant l’affreux message, Mais qui ne me connaissent plus.
Eh bien ! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste, De mâle constance et d’honneur Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste.
Pour lui quelle ombre de bonheur.
Quelle' Thémis terrible aux têtes criminelles.
Quels pleurs d’une noble pitié,
Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles.
Quels beaux échanges d’amitié ,
Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
352 POÉSIES d’andré CHÉNIÈK.
La peur blême et louche est leur Dieu,
Le désespoir, la honte. Ah ! lâches que nous sommes !
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !
Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ! Non, non, puissé-je vivre !
Ma vie importe à la vertu.
Car rhonnête homme enfin, victime de l’outrage. Dans les cachots, près du cercueil.
Relève plus altiers son front et son langage.
Brillant d’un généreux orgueil.
S’il est écrit aux cieux que jamais une épée N’étincellera dans mes mains,
Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains.
Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,
Et si les infâmes progrès.
Si la risée atroce, ou plus atroce injure.
L’encens de hideux scélérats.
Ont pénétré vos cœurs d’une large blessure, Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois !
Ces vers cadavéreux de la France asservie.
Égorgée! ô mon cher trésor,- O ma plume, hel, bile, horreur, dieux de ma vie !
Par vous seuls je respire encor :
Comme la poix brûlante agitée en ses veines Ressuscite un flambeau mourant.
Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines. D’espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, L’invisible dent du chagrin.
Mes amis opprimés, du menteur homicide
ïambes.
Les succès^ le sceptre d’airain,
Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, L’opprobre de subir sa loi,
Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine Dirigé mon poignard. Mais quoi!
Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire Sur tant de justes massacrés 1 Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire !
Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ’ Pour descendre jusqu’aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers !
Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice Allons, étouffe tes clameurs ;
Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
Toi, vertu, pleure si je meurs.
Saint-Lazare.