LA BELLE DE SCIO
La jeune fille qu'on appelait la belle de Scio,,. Son amant mourut... Elle devint folle... Elle courait les montagnes. (La peindre d'une manière antique.) (J'en pourrai un jour faire un tableau, un quadro.) Et longtemps après elle, on chantait cette chanson faite par elle dans sa folie :
« Ne reviendra-t-il pas ? Il reviendra sans doute. Non; il est sous la tombe. Il attend. Il écoute.
Va, belle de Scio, meurs. Il te tend les bras.
Va trouver ton amant. Il ne reviendra pas!...»
[Pris de Shakespeare, Hamkt^ IV. J
... Déjà il ne peut plus [soulever sa chevelure que l'onde appesantit]... il arrive... il reste sans force étendu sur le rivage. . . il respirait encore. . . les nymphes du rivage accoururent... elles mirent leurs mains sur son cœur... elles prirent ses mains, et le souffle de leur bouche s' eff 01' ça de les réchauffer, et leurs beaux cheveux essuyèrent sur son front les flots de l'onde amère. [5a bien-aimèe accourt sur le rivage.]
Moins pâle et moins tremblante. Alcyone éplorée, Gémit, frappa son sein, quand la mer en courroux. Sur le sable, à ses pieds, vint jeter son époux
Mort,
Couvert d’algue salée et d’une écume amère.
BUCOLiaUES.
Mon visage est flétri des regards du soleil.
Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil.
J’ai suivi tout le jour le fond de la vallée;
Des bêlements lointains partout m’ont appelée.
J’ai couru : tu fuyais sans doute loin de moi : C’étaient d’autres pasteurs. Où te chercher^ ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître. Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas.
[Tiré du Cantique des cantiques ]
O Jeune adolescent ! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleurs; ils pâlissent pour toi : C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon cœur N’a pu de ton visage oublier la douceur.
Bel enfant, sur ton front la volupté réside.
Ton regard est celui d’une vierge timide.
Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu’on soupire d’amour.
Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l’apprendre; Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre. Afin que mes leçons, moins timides que to i.
Te fassent soupirer et languir comme moi ;
Et qu’enfin rassuré, cette joue enfantine Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine.
y6 POÉSIES d’andré chénier.
Oh ! je voudrais qu’ici tu vinsses lîn matin Reposer mollement ta tête sur mon sein !
Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t’éveiller, ne respirant qu’à peine. Mon écharpe de lin, que je jferais flotter Loin de ton beau visage aurait soin d’écarter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes.
La nymphe l’aperçoit, et l’arrête, et soupire.
Vers un banc de gazon, tremblante, elle l’attire ;
Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur.
Ému d’un peu d’orgueil, de joie et de pudeur.
Les deux mains de la nymphe errent à l’aventure. L’une, sur son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L’autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton.
« Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle.
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel âge, mon fils, s’est écoulé pour toi ?
Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd’hui, m’a-t-on dit, tes compagnons de gloire. Trop heureux, te pressaient entre leurs bras glissants. Et l’olive a coulé sur tes membres luisants.
Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t’a formé si beau, qui t’a nourri pour plaire! Sans doute elle est déesse. Eh quoi ! ton jeune sein Tremble et s’élève? Enfant, tiens, porte ici ta main. Le mien plus arrondi s’élève davantage.
BUCOLIQ.ULS. 77
Ce n’est pas (le sais-lu ? déjà dans le bocage Quelque voile de nymphe est-il tombé pour toi?)
Ce n’est pas cela seul qui diffère chez moi.
Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante!
Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente ; N’es-tu pas Hyacinthe au blond Phœbus si cher?
Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter?
Ou celui qui, naissant pour plus d’une immortelle, Entr’ouvrit de Myrrha l’école maternelle?
Ami, qui que tu sois, oh! tes yeux sont charmants: Bel enfant, aime-moi. Mon cœur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée ;
Mais toi seul aime-moi, j’ai besoin d’être aimée...»
Viens : là, sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet,
Et je te chanterai la chanson qui te plaît.
Comme on voit, au moment où Phœbus va renaître, La nuit prête à s’enfuir, le jour prêt à paraître,
Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon am’i,
En un demi-sommeil se fermer à demi.
Tu me diras : « Adieu, je dors, adieu, ma belle.
— Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle.
Car le... aussi dort le front vers les deux, »
Et j’irai te baiser et le front et les yeux.
Ne me regarde point: cache, cache tes yeux;
Mon sang en est brû^; tes regards sont des feux. Viens, viens. QuoiquTvivant et dans ta fleur première. Je. veux avec mes mains te fermer la paupière.
Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux.
(Le commencement est imité de Shakespeare, Henry IV.)
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Accours, jeune Chromis, je t’aime, et je suis belle, Blanche comme Diane et légère comme elle ! Comme elle grande et fière ; et les bergers, le soir, Quand le regard baissé, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle.
Et, me suivant des yeux, disent : «Comme est belle ! »
J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle ; Elle me souriait et m’appelait près d’elle.
Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein.
Et sa main quelquefois, aimable et caressante. Feignait de châtier mon erifance imprudente.
C’est devant ses amants, auprès d’elle confus.
Que la fière beauté me caressait le plus.
Que de fois (mais, hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage !
Et les bergers disaient, me voyant triomphant :
« Oh 1 que de biens perdus 1 O trop heureux enfant 1 »