PROLOGUE
Ma muse pastorale aux regards des Français Ose ne point rougir d’habiter les forêts ;
Elle veut présenter aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles, Et, ramenant Palès des climats étrangers,
Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques. Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l’Arcadie ont visité les bois.
Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit, à ses doux accents, incliner leur feuillage ;
Et d’Hermus aux flots d’or l’harmonieux rivage; Où Bion, de Vénus répétant les douleurs.
Du beau sang d’ Adonis a fait naître des fleurs ;
Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine ;
Et les bords montueux de ce lac enchanté,
Des vallons de Zurich pure divinité.
Qui, du sage Gessner, à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s’est abreuvée à ces savantes eaux.
Et partout, sur leurs bords, a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ceb chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leur cours.
Aux troupeaux l’herbe tendre, au pasteur ses amours. De ces roseaux liés par des nœuds de fougère Elle a su composer sa flûte bôcagère.
Qui, sous ses doigts légers exhalant de doux sons. Chante Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons. Les vierges aux doux yeux et les grottes muettes ,
Et de l’âge d’amour les chaleurs inquiètes.
l’aveugle
(( Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute ; O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute.
Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. »
C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant.
Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S’asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre.
Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.
Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète.
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;
Ils l’écoutaient de loin, et b’approchant de lui :
« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ?
BUCOLIQUES
Serait-ce un habitant de l’empire céleste ?
Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe ; et les sons de sa voix Émeuvent l’air et l’onde, et le ciel et les bois. »
Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère.
Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
« Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger.
Si plutôt, sous un corps terrestre et passager.
Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
Tant une grâce auguste ennoblit ta veillesse !
Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné.
Les humains près de qui les flots t’ont amené Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures.
Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures.
Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
— Enfants, car votre voix est enfantine et tendre.
Vos discours sont prudents plus qu’on n’eût dû l’attendre; Mais, toujours soupçonneux, l’indigent étranger Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager.
Ne me comparez point à la troupe immortelle :
Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle.
Voyez, est-ce le front d’un habitant des cieux ?
Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux 1 Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable.
C’est à celui-là seul que je suis comparable ;
Et pourtant je n’ai point, comme fit Thamyris,
Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix ;
Ni, livré comme Œdipe à la noire Euménide,
Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide ;
Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim.
— Prends, et puisse bientôt changer ta destinée! » Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée.
Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisants,
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Ils \-ersent à F envi, sur ses genoux pesants,
Le pain de pur froment, les olives huileuses.
Le fromage et l’amande et les figues mielleuses;
Et du pain à son chien entre ses pieds gisant.
Tout hors d’haleine encore, humide et languissant, Qlu, malgré les rameurs, se lançant à la nage.
L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.
« Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer;
Je vous salue, enfants venus de Jupiter;
Heureux sont les parents qui tels vous firent naître ! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. Vos visages sont doux, car douce est votre voix. Qu’aimable est la vertu que la grâce environne ! Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone,
Alors qu’ayant des yeux je traversais les flots ;
Car jadis, abordant à la sainte Délos,
Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre.
Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés.
Le plus âgé de vous aura vu treize années ;
A peine, mes enfants, vos mères étaient nées,
Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi. Toi, le plus grand de tous ; je me confie â toi.
Prends soin du vieil aveugle. — O sage magnanime ! Comment, et d’où viens-tu? car l’onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.
— Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux. J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,
Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie.
Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours.
Mais pauvre et n’ayant rien pour payer mon passage.
Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.
BUCOLIClUES. 3
— Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.
— Enfants ! du rossignol la voix pure et légère N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire;
Et les riches, grossiers, avares, insolents.
N’ont pas une âme ouverte à sentir les talents.
Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante.
Seul, en silence, au bord de Fonde mugissante. J’allais, et j’écoutais le bêlement lointain Des troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain.
Puis j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles.
Je voulais des grands dieux implorer la bonté.
Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité.
Lorsque d’énormes chiens â la voix formidable Sont venus m’assaillir ; et j’étais misérable.
Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris. N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris.
— Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire. Car jadis, aux accents d’une éloquente lyre.
Les tigres et les loups, vaincus, humiliés.
D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.
— Les barbares ! J’étais assis près de la poupe.
« Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe,
« Chante, si ton esprit n’est point comme tes yeux. « Amuse notre ennui ; tu rendras grâce aux dieux. J’ai fait taire mon cœur qui voulait les confondre : Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre ; Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine.
Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli. Que ton nom dans la nuit demeure enseveli !
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
— Viens, suis-nous à la ville ; elle est toute voisine, j
Et ch-érit les amis de la muse divine. j
Un siège aux clous d’argent te place à nos festins; | Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, |
Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire, i
Te feront de tes maux oublier la mémoire.
Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux.
Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux. Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles.
T’a lui-même dicté de si douces merveilles.
— Oui, je le veux ; marchons. Mais où m’entraînez-vous ? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous ?
— Syros est l’île heureuse où nous vivons, mon père.
— Salut, belle Syros, deux fois hospitalière !
Car sur ses bords heureux je suis déjà venu :
Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu .
Ils croissaient comme vous ; mes yeux s’ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l’aurore ;
J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,
A la course, aux combats, j’ai paru des premiers.
J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes.
Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles ;
Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs.
Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.
La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux : « Souverain Jupiter,
« Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, ^ « Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,' « Salut! Venez à moi, de l’Olympe habitantes,
« Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous,
« Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. » \
Il poursuit; et déjà les antiques ombrages
Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; /;
Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, !
Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend près de son jeune guide, Uun sur l’autre pressés, tendre une oreille avide ;
Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer.
Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer.
Car en de longs détours de chansons vagabondes Il enchaînait de tout les semences fécondes,
Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air.
Les fleuves descendus du sein de Jupiter,
Les oracles, les arts, les cités fraternelles.
Et depuis le chaos les amours immortelles;
D’abord le roi divin, et l’Olympe, et les deux.
Et le monde ébranlé d’un signe de ses yeux,
Et les dieux partagés en une immense guerre.
Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre.
Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussière, et les chars meurtriers,
Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cîmes des montagnes, Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots.
Et d’une voix humaine excitant les héros ;
De là, portant ses pas dans les paisibles viUes,
Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles ;
Mais bientôt de soldats les remparts entourés,
Les victimes tombant dans les parsds sacrés.
Et les assauts mortels aux épouses plaintives.
Et les mères en deuil, et les fiUes captives ;
Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux.
Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes.
Puis, déchaînant les vents à soulever les mers.
Il perdait les nochers sur les gouflfes amers ;
De là, dans le sein frais d'une roche azurée.
En foule il appdait les filles de Nérée,
Qui, bientôt à ses cris s’élevant sur les eaux.
Aux rivages tro^’ens parcouraient des vaisseaux.
Puis il oiRTait du SU’x la rive criminelle.
8 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Et puis les demi-dieux et les champs d’asphodèle,
Et la foule des morts : vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents. Enfants dont au berceau la vie est terminée.
Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée.
Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux ! Quels doux frémissements vous agitèrent tous. Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine.
Il forgéait cette trame irrésistible et fine Autant que d’Arachné les pièges inconnus,
Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus,
Et quand il revêtait d’une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine ;
Et quand il répétait en accents de douleurs De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs.
Qui d'un fils méconnu marâtre involontaire.
Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire!
Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant népenthès, oubli de tous les maux ;
Il cueillait le moly, fieur qui rend l’homme sage ; Du paisible lotos il mêlait le breuvage :
Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
Et la douce patrie et les parents aimés.
Enfin rOssa, l’Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée. Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,
La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue.
Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main. Tardent Pirithoüs :
« Attends ; il faut ici que mon affront s’expie.
Traître ! » Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux.
Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
L’insolent quadrupède en vain s’écrie ; il tombe Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
BUCOLIQ.LES.
Sous l’effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée,
Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée,
Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main.
Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance.
Tout a coup, sous l’airain d’un vase antique, immense, L’imprudent Bianor, par Hercule surpris.
Sent de sa tête énorme éclater les débris.
Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches colorés. L’héréditaire éclat des nuages dorés.
Mais d’un double combat Eurynome est avide,
Car ses pieds, agités en un cercle rapide.
Battent à coups pressés l’armure de Nestor;
Le quadrupède Hélops fuit ; l’agile Crantor,
Le bras levé, l’atteint ; Eurynome l’arrête ;
D’un érable noueux il va fendre sa tête.
Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant,
L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant.
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible.
S’élance, va saisir sa chevelure horrible.
L’entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme,
Et le bois porte au loin des hurlements de femme. L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris.
Et les vases brisés, et l’injure, et les cris.
Ainsi le grand vieillard en images hardies.
Déployait le tissu des saintes mélodies.
Les trois enfants émus, à son auguste aspect. Admiraient, d’un regard de joie et de respect.
De sa bouche abonder les paroles divines.
Comme en hiver la neige au sommet des collines.
Et, partout accourus, dansant sur son chemin.
10 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, s Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville. Chantaient; «Viens dans nos murs, viens habiter notre îlé Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
Convive du nectar, disciple aimé des dieux; I
Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère I Le jour où nous avons reçu le grand Homère. I