‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 51 sur 108 · A MARIE COSWAY · texte numérisé non relu

A MARIE COSWAY

Docte et jeune Cosway, des neuf Sœurs honorée, Au Pinde, à tous les arts par elles consacrée,

Mes bergers en dansant t’appellent à leurs jeux. Donne-leur un regard. Tu trouveras chez eux Ce qu’en toi chaque jour tu trouves dès l’enfance. Le calme et les plaisirs qui suivent l’innocence. Accueille mes hameaux. Leurs chansons, leur bonheur. Sont doux comme tes yeux et purs comme ton cœur. Mes chants, aimés de Flore et de ses sœurs divines. N’ont point l’ambre et le fard des muses citadines. Je ne viens point t’offrir, dans mes vers ingénus.

De ces bergers français à Paies inconnus.

Ma muse grecque et simple et de fleurs embellie. Visitant son Alphée et ta noble Italie,

A retenu les airs qu’en ces lieux séducteurs Souvent à son oreille ont chantés les pasteurs. Souvent près d’une grotte, au bord d’une fontaine. Elle va se cacher dans l’écorce d’un chêne.

Et sans bruit elle écoute, elle apprend à chanter Ce qu’aux dieux des forêts elle entend répéter.

DÉDICACE DE l’eSCLAVE

A Marie Cosiuay,

Un frais zéphyr d’été, promené sur les eaux.

Emeut moins doucement l’ombrage et les roseaux ;

Sur une mer brillante, un ciel semé d’étoiles A s’approcher de terre enhardit moins les voiles; Vers l’ardente Clytie un regard du soleil La fait moins se pencher sur son disque vermeil, Que Téloquent regard d’une belle attentive N’émeut et n’encourage une muse craintive.

Brillante comme vous, comme vous calme et belle. Les yeux, avec amour, se porteraient sur elle.

Dirait : « Que cette muse est belle et séduisante ! Que son éclat est doux ! que sa grâce est décente ! Dans sa simplicité que de charme secrets !

Qu’une fierté modeste ennoblit tous ses traits ! Qu’on la quitte avec peine ! et que sa voix aimable Vous laisse, au loin, dans l’âme, une trace durable ! » Tel serait leur langage ; et mes vers répétés Encore après mille ans seraient lus et vantés. ;

Au moins daignez soufirir que cette main suspende A votre belle image une rustique offrande ; Accueillez mon Esclave

Il pleure loin de lui sa famille éplorée.

Vos parents loin de vous, vous, leur bien, leur orguey Feraient couler vos pleurs et vivraient dans le deuil.

Il aime, et de regrets son âme est consumée.

Amour profond, brûlant; comme vous eût aimée Tout mortel dont l’aspect serait doux à vos yeux.

Dont vos regrets suivraient l’absence et les adieux. Dont le nom remplirait vos pensers solitaires.

Ah ! si le sort jaloux !...

Mais quels désirs ont droit de monter jusqu’à vous? Toutefois

BUCOLIQ.UES.

io3

Et de l’humble mortel un vœu religieux S’élance impunément jusqu’au trône des dieux.

Enfant ailé, seul dieu de mes jeunes travaux,

A qui fais-tu ce don de mes bouquets nouveaux ?

A toi, bel D’.r... Pour toi mes mains rustiques Ont formé le tissu de ces fleurs bucoliques.

Viens voir dans nos hameaux quel encens t’est plus doux. Quelle déesse enfin tu veux être pour nous.

Soit que ta main, tenant la faucille et l’eau pure,

Veuille aux roses tes sœurs prodiguer leur culture.

Ou bien de fruits dorés couronner les rameaux ;

Ou soit que ton beau corps, couché dans les roseaux,

Aime mieux habiter sous les ondes limpides ;

Soudain Flore et Pomone et naïades humides Souscrivent à ton choix, et laissent en tes mains L’empire des vergers, des eaux ou des jardins.

Moi, pontife, à tes pieds, en des fêtes chéries.

J’apporte des pasteurs les offrandes fleuries ;

Je les vois sur ton front étaler leur éclat.

Plus d’éclat luit encor sur ton front délicat ;

De plus fraîches couleurs ta joue est animée ;

Leurs parfums sont moins purs que ta bouche embaumée. Mourantes sur ton sein, je les vois se flétrir :

11 est bien doux d’y vivre et bien doux d’y mourir.

O nymphe du ruisseau, sors de ton onde, sors ; Prends ces chants de berger médités sur ces bords,

104 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Porte-les à D’.r.., cette belle insulaire.

A leurs sons amoureux puisse-t-elle se plaire !

Et, le ris sur la bouche, au devant de tes pas.

Venir les recevoir de ses doigts délicats !

Le matin d’un beau jour frais, calme, sans nuage. Est moins fleuri, moins pur, moins doux que son vi< Dis-lui, car tu le sais, oh ! dis-lui quel amour, Dis-lui quel souvenir me poursuit chaque jour. ^ Dis-lui pour qui ma voix, en soupirs égarée.

Fait gémir les détours de ta grotte azurée ;

Dis-lui quel nom ma bouche, au sein de tes roseaux. Enseigne à répéter à ton peuple d’oiseaux.

La mer en ce moment se tait; les vents se taisent. Mais l’amour, mais, ô dieux 1 la honte, la douleur. Ne se taisent jamais dans le fond de mon cœur !

Je brûle, je l’adore, hélas ! quand sa promesse (Le parjure !) a séduit, a trompé ma faiblesse !

(Trad. de 1 héocrite, /<i., XX.)

Soit que son souffle anime un simple chalumeau. Ou qu’il fasse courir sa lèvre harmonieuse Sur neuf roseaux que joint la cire industrieuse; Soit quand la flûte droite où voltigent ses doigts Vient puiser dans sa bouche une facile voix ;

Ou quand il fait parler, sur ses lèvres pressée,

La flûte oblique, chère aux grottes du Lycée.

(Tiré de Théocrile, /i., XX.)

BUCOLIQUES

Voilà ce que chantait aux naïades prochaines Ma Muse jeune et fraîche, amante des fontaines, Assise au fond d’un antre aux nymphes consacré. D’acanthe et d’aubépine et de lierre entouré. L’Amour, qui l’écoutait, caché dans le feuillage. Sortit, la salua sirène du bocage.

Ses blonds cheveux flottants par lui furent pressés. D’hyacinthe et de myrte en couronne tressés :

« Car ta voix, lui dit-il, est douce à mon oreille Comme le doux cytise à la mielleuse abeille. »

Page 1