‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 52 sur 108 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Voilà ce que je chantais en voyageant... et ces chansons remplissaient mes voyages de délices. Mais ces muses délicates et sensibles que tout occupe, qui rêvent sur tout, n’inspirent que la jeunesse... Elles me quittent, et des muses austères et guerrières... Adieu donc, mes jeunes et rustiques chalumeaux avec qui j’ai célébré les champs... Adieu, reposez-vous ; passez d’autres mains ; allez plaire sur d’autres lèvres. Les miennes ne sauraient plus animer en vous. . . Vous n’ accompagnerez plus mes pas en de lointains pays. Assis sur une roche touffue, du pied d’un chêne, au bord d’une eau...

. . . Je ne verrai plus à vos sons enchanteurs

Courir autour de vous et troupeaux et pasteurs.

Les vallons du Languedoc, de la Provence et de l’Italie Ne retentiront plus de vos douces chansons.

Io6 POÉSIES d’aNDRÊ CHÉNIER.

Les abeilles de Sicile et d’ A ttique ne viendront plus bourdonner autour de vous,

Les bois

D’Olympie ou d’Ephèse ou des sommets crétois [n'entendront plus\ chantées par vous,

Des nymphes, des bergers les amours innocentes, Et vous ne verrez plus les Naïades brillantes de tel et tel fleuve de Thessalie, de Phénicie,

A vos soupirs. . . sortant de leurs roseaux.

Tout à coup au-dessus de leurs ondes limpides Lever leurs beaux cheveux et leurs têtes humides.

ÉLÉGIES

Loin des bords trop fleuris de Cnide et de Paphos, Eflrayé d’un bonheur ennemi du repos,

J’allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse, Invoquer dans mes vers la nymphe d’Aréthuse, Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris.

Sans armes, sans carquois, vint m’amener son fils. Tous deux ils souriaient : « Tiens, berger, me dit-elle. Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle;

Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. »

Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide.

J’appelle près de moi l’enfant doux et timide.

Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux;

Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux ; Bacchus et les moissons; quel Dieu, sur le Ménale Forma de neuf roseaux une flûte inégale.

Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons. M’apprenait, à son tour, d’amoureuses chansons :

La douceur d’un baiser et l’empire des belles;

Tout l’Olympe soumis à des beautés mortelles;

Des flammes de Vénus Pluton même animé.

Et le plaisir divin d’aimer et d’être aimé.

Que ces chants étaient doux ! je m’y laissai surprendre. Mon âme ne pouvait se lasser de l'entendre.

Io8 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit,

Pour jamais firent place à tout ce qu’il m’apprit.

Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée.

Il coula dans mon cœur; et, de cet heureux jour, y. Et ma bouche et mon cœur n’ont respiré qu’amour. r {Tirée d’une idylle de Bion.)

O lignes que sa main, que son cœur a tracées! ‘ O nom baisé cent fois ! craintes bientôt chassées I Oui : cette longue route et ces nouveaux séjours, i Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours.

Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. ' Dis vrai 1 Suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l’Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux ?

Ta lettre se promet qu’en ces nobles rivages Où Sénart épaissit ses immenses feuillages.

Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, ; Tout trempés de douceurs, de caresses, d’amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, ■ Peut du Permesse encor visiter les retraites.

Et, loin de son amante égayant sa langueur,

Calmer par des chansons les troubles de son cœur I Camille, où tu n’es point, moi je n’ai pas de muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse ;

Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts.

Et les chœurs d’Apollon méconnaissent ma voix.

Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde Verse d’un ciel ami l’indulgence féconde.

N’éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ; ;

ÉLÉGIES

Ces ombrages n’ont plus d’aimables rêveries,

Et l’ennui taciturne habite ces prairies.

Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec toi Sur le rapide char qui s’éloignait de nioi.

Errant et fugitif, je demande Camille A ces antres, souvent notre commun asile,

Où je vais te cherchant dans ces murs attristés.

Sous tes lambris, jamais par moi seul habités.

Où ta harpe se tait, où la voûte sonore Fut pleine de ta voix et la répète .encore.

Où tous ces souvenirs cruels et précieux D’un humide nuage obscurcissent mes yeux.

Mais pleurer est amer pour une belle absente ;

Il n’est doux de pleurer qu’aux pieds de son amante. Pour la voir s’attendrir, caresser vos douleurs,

Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs.

Vous baiser, vous gronder, jurer qu’elle vous aime. Vous défendre une larme et pleurer elle-même.

Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir? As-tu sur bien des coeurs promené ton pouvoir? Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire.

Et chacun de tes pas compter une victoire?

Oh ! quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant, Quelque belle tout bas te reproche en riant D’un silence distrait ton âme enveloppée.

Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée ! Mais, dieux 1 puisses-tu voir, sous un ennui rongeur. De ta chère beauté flétrir toute la fleur.

Plutôt que d être heureuse à grossir tes conquêtes, D’aller chercher toi-même et désirer des fêtes,

Ou sourire le soir, assise au coin d’un bois,

Aux éloges rusés d’une flatteuse voix,

Comme font trop souvent les jeunes infidèles.

Sans songer que le ciel n’épargne point les belles ! Invisible, inconnu, dieux I pourquoi n’ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas ?

J’ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle.

no POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.

Quoi ! d’autres loin de moi te prodiguent leurs soins, , Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins ! |

Et quand d’âpres cailloux la pénible rudesse -

De tes pieds délicats offense la faiblesse, " j

Mes bras ne sont point là pour presser lentement |

Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant !

Ah ! ce n’est pas aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l’objet qu’on aime.

Il fut un temps, Camille, où, plutôt qu’à me fuir. Tout le pouvoir des dieux t’eût contraint à mourir !

Et puis d’un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande ! ,

Ce que je veux ? dis-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent ; je veux que nuit et jour Tu m’aimes. Nuit et jour, hélas ! je me tourmente,».. Présente au milieu d’eux, sois seule, sois absente, Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ;

Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.

Jeune fille, ton cœur avec nous veut se taire.

Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire.

La soie à tes travaux offre en vain des couleurs ; L’aiguille sous tes doigts n’anime plus des fleurs.

Tu n’aimes qu’à rêver, muette, seule, errante.

Et la rose pâlit sur ta bouche expirante.

Ah ! mon œil est savant et depuis plus d’un jour; Et ce n’est pas à moi qu’on peut cacher l’amour.

Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d’e Sois tendre, même faible ; on doit l’être un moment ; Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment.

ÉLÉGIES

I Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, I Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce...

. Tu rougis ? On dirait que je t’ai dit son nom.

! Je le connais pourtant. Autour de ta maison ; C’est lui qui va, qui vient ; et laissant ton ouvrage.

Tu vas, sans te montrer, épier son passage.

; Il fuit vite ; et ton œil, sur sa trace accouru, j Le suit encor longtemps quand il a disparu.

ICerte, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font courir au printemps nos nymphes triomphantes.

Nul n’a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein.

Ah ! je les reconnais, et mon cœur se réveille.

O sons ! ô douces voix chères à mon oreille !

O mes Muses, c’est vous ; vous mon premier amour. Vous qui m’avez aimé dès que j’ai vu le jour !

Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance. Où j’entendais le bois murmurer et frémir.

Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir. Ingrat ! ô de l’amour trop coupable folie !

Souvent je les outrage et fuis et les oublie ;

Et sitôt que mon cœur est en proie au chagrin.

Je les vois revenir le front doux et serein.

J’étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absente De soupçons inquiets m’agite et me tourmente.

Je vois tous ses appas et je vois mes dangers ;

Ah ! je la vois livrée à des bras étrangers.

Elles viennent ! leurs voix, leur aspect me rassure : Leur chant mélodieux assoupit ma blessure ;

Je me fuis, je m’oublie, et mes esprits distraits Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix.

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Par VOUS, Muses, par vous, franchissant les collines. Soit que j’aime l’aspect des campagnes sabines.

Soit Catile ou Falerne et leurs riches coteaux.

Ou l’air de Blandusie et l’azur de ses eaux.

Par vous de l’Anio j’admire le rivage.

Par vous de Tivoli le poétique ombrage.

Et de Bacchus, assis sous des antres profonds,

La nymphe et le satyre écoutant les chansons ;

Par vous la rêverie errante, vagabonde.

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