‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 54 sur 108 · AU CHEVALIER DE FONDAT · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE FONDAT

Abel, doux confident de mes jeunes mystères,

Vois, mai nous a rendu nos courses solitaires.

Viens à l’ombre écouter mes nouvelles amours ; Viens. Tout aime au printemps, et moi j’aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire.

Tu sais si l’aquilon s’unit avec ma lyre :

Ma Muse aux durs glaçons ne livre point ses pas ; Délicate, elle tremble à l’aspect des frimas.

Et près d’un pur foyer, cachée en sa retraite. Entend les vents mugir, et sa voix est muette.

Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux.

Dès qu’au riant murmure et des bois et des eaux Les champs ont revêtu leur robe d’hyménée,

A ses caprices vains sans crainte abandonnée.

Elle renaît ; sa voix a retrouvé des sons ;

Et comme la cigale, amante des buissons.

De rameaux en rameaux, tour à tour reposée.

D’un peu de fleur nourrie et d’un peu de rosée. S’égaye, et, des beaux jours prophète harmonieux. Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux ; Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages. Je vais chantant Zéphyr, les nymphes, les bocages, Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs. Et mes belles amours plus belles que les fleurs.

POÉSIES d’aXDRÉ CHÉNIER.

Vous restez, mes amis, dans ces murs où la -Seine ' Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, ; Et près d’elle partout voit changer tous les jours |

Les fêtes, les travaux, les belles, les amours. j

Moi, l’espoir du repos et du bonheur peut-être, j Cette fureur d’errer, de voir et de connaître, j|

La santé que j’appelle et qui fuit mes douleurs | j (Biens sans qui tous les biens n’ont aucunes douceurs), ^ i A mes pas inquiets tout me livre et m’engage. . | C’est au milieu des soins, compagnons du voyage, * Que m’attend une sainte et studieuse paix ;

Que les flèches d’amour ne troubleront jamais. i Je suivrai des amis ; mais mon âme d’avance, ^

Vous, mes autres amis, pleure de votre absence, j Et voudrait, partagée en des penchants si doux.

Et partir avec eux et rester près de vous.

Ce couple fraternel, ces âmes que j’embrasse, I D’un lien qui, du temps craignant peu la menace, i| Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, J Sont mes guides encore; ils le furent toujours. m Toujours leur amitié, généreuse, empressée, fl

A porté mes ennuis et n? s’est point lassée. fl

Quand Phœbus, que l’hiver chasse de vos remparts, fl Va loin de vous jeter quelques faibles regards, fl Nous allons, sur ses pas, visiter d’autres rives, fl Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. fl

Nous verrons tous ces lieux dont les brillants destins j Occupent la mémoire ou les yeux des humains : i

Marseille où l’Orient amène la fortune ; <

Et Venise élevée à l’hymen de Neptune ; I

Le Tibre, fleuve-roi ; Rome, Allé de Mars, i

Qui régna par le glaive et règne par les arts ; J

Athènes qui n’est plus, et Byzance, ma mère ;

Smyrne qu’habite encor le souvenir d’Homère. 1

ÉLÉGIES

Croyez, car en tous lieux mon cœur m’aura suivi, due partout où je suis vous avez un ami.

Mais le sort est secret ! duel mortel peut connaître Ce que lui porte l’heure et l’instant qui va naître ? Souvent le souffle pur dont l’homme est animé, Esclave- d’un climat, d’un ciel accoutumé.

Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le temps l’habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles.

Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles. Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs. Et mes derniers discours et mes derniers soupirs.

Vivez heureux 1 garder ma mémoire aussi chère , Soit que je vive encor, soit qu’en vain je l’espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois.

D’une double moisson la grange sera pleine.

Avant que dans vos bras la voile nous ramène.

Si longtemps autrefois nous n’étions point perdus ! Aux plaisirs citadins tout l’hiver assidus, duand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites. Et des nuits à leur tour usurpaient les limites. Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitions les bois et les coteaux vineux.

Les peuples, les cités, les brillantes naïades.

Et l’humide départ des sinistres Pléiades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs.

Où, souvent rassemblés, livrés à nos loisirs. Honteux d’avoir trouvé nos amours infidèles. Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah ! nous ressemblions, arrêtés ou flottants.

Aux fleuves, comme nous, voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit ; ils volent, ils bondissent ; Dans les vallons riants leurs flots se ralentissent, duand l’hiver, accourant du blanc sommet des monts,

Il6 POÉSIES d’ANDRÉ CHÉNIER. M-

Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds,*» Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves; . « Mais le printemps revient amollir leurs entraves, ^ Leur frein s’use et se brise au souffle du zéphyr, ^ Et Fonde en liberté recommence à courir. -

Page 1