‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 58 sur 108 · AU CHEVALIER DE PANGE · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE PANGE

Quand la feuille en festons a couronné les bois. L’amoureux rossignol n’étouffe point sa voix.

Il serait criminel aux yeux de la nature

Si, de ses dons heureux négligeant la culture.

Sur son triste rameau, muet dans ses amours.

Il laissait sans chanter expirer les beaux jours.

Et toi, rebelle aux dons d’une si tendre mère. Dégoûté de poursuivre une Muse étrangère Dont tu choisis la cour, trop bruyante pour toi.

Tu t’es fait du silence une coupable loi :

Tu naquis rossignol. Pourquoi, loin du bocage Où des jeunes rosiers le balsamique ombrage Eût redit tes doux sons sans murmure écoutés. T’en allais-tu chercher la Muse des cités.

Cette Muse, d’éclat, de pourpre environnée.

Qui, le glaive à la main, du diadème ornée.

Vient au peuple assemblé, d’une dolente voix. Pleurer les grands malheurs, les empires, les rois Que n’étais-tu fidèle à ces Muses tranquilles Qui cherchent la fraîcheur des rustiques asiles.

Le front ceint de lilas et de jasmins nouveaux.

Et vont sur leurs attraits consulter les ruisseaux ? Viens dire à leurs concerts la beauté qui te brûle. Amoureux, avec l’âme et la voix de Tibulle, Fuirais-tu les hameaux, ce séjour enchanté Qui rend plus séduisant l’éclat de la beauté ?

L’Amour aime les champs, et les champs l’ont vu

ÉLÉGIES

La fille d’un pasteur, une vierge champêtre,

Dans le fond d’une rose, un matin de printemps ,

Le trouva nouveau-né

Le sommeil entr’ouvrait ses lèvres colorées.

Elle saisit le bout de ses ailes dorées,

L'ôta de son berceau d’une timide main.

Tout trempé de rosée, et le mit dans son sein. Tout, mais surtout les champs, sont restés son empire. Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire ;

Là de plus beaux soleils dorent l’azur des deux ;

Là les prés, les gazons, les bois harmonieux.

De mobiles ruisseaux la colline animée.

L’âme de mille fleurs dans les zéphyrs semée ;

Là parmi les oiseaux l’amour vient se poser ;

Là sous les antres frais habite le baiser.

Les muses et l’amour ont les mêmes retraites. L’astre qui fait aimer est l’astre des poètes.

Bois, écho, frais zéphyrs, dieux champêtres et doux. Le génie et les vers se plaisent parmi vous.

J’ai choisi parmi vous ma Muse jeune et chère ;

Et, bien qu’entre ses sœurs elle soit la dernière. Elle plaît. Mes amis, vos yeux en sont témoins.

Et puis une plus belle eût voulu plus de soins ; Délicate et craintive, un rien la décourage.

Un rien sait l’animer. Curieuse et volage.

Elle va parcourant tous les objets flatteurs Sans se fixer jamais, non plus que sur les fleurs. Les zéphyrs vagabonds, doux rivaux des abeilles. Ou le baiser ravi sur des lèvres vermeilles.

Une source brillante, un buisson qui fleurit.

Tout amuse ses yeux ; elle pleure, elle rit.

Tantôt à pas rêveurs, mélancolique et lente.

Elle erre avec une onde et pure et languissante ; Tantôt elle va, vient, d’un pas léger et sûre Poursuit le papillon brillant d’or et d’azur.

Ou l’agile écureuil, ou dans un nid timide Sur un oiseau surpris pose une main rapide. Quelquefois, gravissant la mousse du rocher.

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Dans une touffe épaisse elle va se cacher,

Et sans bruit épier, sur la grotte pendante.

Ce que dira le faune à la nymphe imprudente Qui, dans cet antre sourd et des faunes ami.

Refusait de le suivre, et pourtant l’a suivi.

Souvent même, écoutant de plus hardis caprices ,

Elle ose regarder au fond des précipices.

Où sur le roc mugit le torrent effréné.

Du droit sommet d’un mont tout à coup déchaîné. Elle aime aussi chanter à la moisson nouvelle.

Suivre les moissonneurs et lier la javelle.

L’Automne au front vermeil, ceint de pampres nouvea Parmi les vendangeurs l’égare en des coteaux. ^ Elle cueille la grappe, ou blanche, ou purpurine ;

Le doux jus des raisins teint sa bouche enfantine ;

Ou, s’ils pressent leurs vins, elle accourt pour les Et son bras avec eux fait crier le pressoir.

^ea

Viens, viens, mon jeune ami ; viens, nos Muses t’attends Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent ; Viens voir ensemble et l’antre et l’onde et les forêts. Chaque soir une table aux suaves apprêts Asseoira près de nous nos belles adorées.

Ou, cherchant dans le bois des nymphes égarées. Nous entendrons les ris, les chansons, les festins ;

Et les verres emplis sous les bosquets lointains Viendront animer l’air, et, du sein d’une treille.

De leur voix argentine égayer notre oreille.

Mais si, toujours ingrat à ces charmantes sœurs.

Ton front rejette encore leurs couronnes de fleurs ;

Si de leurs soins pressants la douce impatience N’obtient que d’un refus la dédaigneuse offense ;

Qu’à ton tour la beauté dont les yeux t’ont soumis Refuse à tes soupirs ce qu’elle t’a promis.

Qu’un rival loin de toi de ses charmes dispose.

Et, quand tu lui viendras présenter une rose,

Qjae l’ingrate étonnée, en recevant ce don.

Ne t’ait vu de sa vie et demande ton nom.

ÉLÉGIES

! Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude, i O Camille ! l’amour aime la solitude.

|) Ce qui n’est point Camille est un ennui pour moi. Là, seul, celui qui t’aime est encore avec toi.

' Que dis-je ? Ah ! seul et loin d’une ingrate chérie. Mon cœur sait se tromper. L’espoir, la rêverie,

La belle illusion la rendent à mes feux.

Mais sensible, mais tendre, et comme je la veux.

De ses refus d’apprêt oubliant l’artifice.

Indulgente à l’amour, sans fierté, sans caprice.

De son sexe cruel n’ayant que les appas.

Je la feins quelquefois attachée à mes pas.

Je l’égare et l’entraîne en des routes secrètes. Absente, je la tiens en des grottes muettes...

Mais présente, à ses pieds m’attendent les rigueurs. Et, pour des songes vains, de réelles douleurs. Camille est un besoin dont rien ne me soulage ; Rien à mes yeux n’est beau que de sa seule image. Près d’elle, tout, comme elle, est touchant, gracieux ; Tout est aimable et doux, et moins doux que ses yeux. Sur riierbe, sur la soie, au village, à la ville. Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille, Et moi toujours l’amant trop prompt à s’enflammer. Qu’elle outrage, qui l’aime, et veut toujours l’aimer.

J’ai suivi les conseils d’une triste sagesse.

Je suis donc sage enfin : je n’ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon cœur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui.

126 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER. ^

Quel dégoût vient saisir mon âme consternée,

Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? 'i

Viens, ô ma lyre 1 ô toi, mes dernières amours (Innocentes du moins); viens, ô ma lyre, accours, Chante-moi de ces airs qu’à ta voix jeune et tendre ‘f Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. i

Quoi ! je suis seul ? O dieux ! où sont donc mes amis ? , Ah ! ce cœur qui, toujours à l’amitié soumis, }

D'étendre ses liens fit son besoin suprême, j|

Faut-il l’abandonner, le laisser à lui-même ?

Où sont donc mes amis ? Objets chéris et doux : i

Je soufifre, ô mes amis ! Ciel I où donc êtes-vous?

A tout ce qu’elle entend, de vous seuls occupée.

De chaque bruit lointain mon oreille frappée Écoute, et croit souvent reconnaître vos pas ;

Je m’élance, je cours, et vous ne venez pas. ^

Ah ! vous accuserez votre absence infidèle.

Quand vous saurez qu’ainsi je soufifre et vous appelle. Que je plains un méchant ! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi ;

Il n’y voit qu’un désert ; tout fuit, tout se retire.

Son œil ne vit jamais de bouche lui sourire.

Jamais, dans les revers qu’il ose déclarer,

De doux regards sur lui s’attendrir et pleurer.

O de se confier noble et douce habitude I

Non, mon cœur n’est point né pour vivre en solitude ;

Il me faut qui m’estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis ;

Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée Réponde à mon silence, et sente ma pensée.

Ah! si pour moi jamais tout cœur était fermé.

Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé...

Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.

Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie.

Le malheureux qui, seul, exclu de tout lien.

Ne connaît pas un cœur où reposer le sien.

Une âme où dans ses maux, comme en un saint asile, j

ÉLÉGIES

Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille ; Pour qui nul n’a de vœux ; qui jamais dans ses pleurs 1 Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes douleurs ' Tourmentent mes amis , et quoiqu’en mon absence I Ils accusent mon sort et prennent ma défense? »

Bel astre de Vénus, de son front délicat Puisque Diane encor voile le doux éclat, Jusques à ce tilleul, au pied de la colline.

Prête à mes pas secrets ta lumière divine.

Je ne vais point tenter de nocturnes larcins.

Ni tendre au voyageur des pièges assassins. J’aime : je vais trouver des ardeurs mutuelles. Une nymphe adorée, et belle entre les belles Comme parmi les feux que Diane conduit Brillent tes feux si purs, ornement de la nuit.

(Imité de Moschus.)

O Muses, accourez, solitaires divines,

Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines ! Soit qu’en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats. Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne, Soit que parmi les chœurs de ces nymphes du Rhône, La lune sur les prés, où son flambeau vous luit, Dansantes vous admire au retour de la nuit ;

Venez. J’ai fui la ville aux muses si contraire,

Et l’écho fatigué des clameurs du vulgaire.

Sur les pavés poudreux d’un bruyant carrefour

128 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Les poétiques fleurs n’ont jamais vu le jour.

Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L’oisive rêverie au suave délire;

Et les rapides chars et leurs cercles d’airain . Eflarouchent les vers qui se taisent soudain.

Venez. Que vos bontés ne me soient point avares.

Mais, oh ! faisant de vous mes pénates, mes lares. Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi. Dormir et ne rien faire, inutile poète.

Goûter le doux oubli d’une vie inquiète ?

Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans. Mes rustiques souhaits m’ont porté vers les champs; Si mon cœur dévorait vos champêtres histoires,

Cet âge d’or si cher à vos doctes mémoires.

Ces fleuves, ces vergers, Eden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux ;

L’épouse de Booz, chaste et belle indigente.

Qui suit d’un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l’attendaient pas ; Rachel, objet sans prix qu’un amoureux courage N’a pas trop acheté de quinze ans d’esclavage.

Oh! oui, je veux un jour en des bords retirés.

Sur un riche coteau ceint de bois et de prés.

Avoir un humble toit, une source d’eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux.

Là, je veux, ignorant le monde et ses travaux,

Loin du superbe ennui que l’éclat environne.

Vivre comme jadis, aux champs de Babylone , ^

Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains ! Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints ; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage;

Errer, un livre en main, de bocage en bocage ; v Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, ■ Une paix dont nul bien n’égale les plaisirs.

ÉLÉGIES

Douce mélancolie! aimable mensongère.

Des antres, des forêts déesse tutélaire.

Qui vient d’une insensible et charmante langueur Saisir l’ami des champs et pénétrer son cœur. Quand, sorti vers le soir des grottes reculées,

Il s’égare à pas lents au penchant des vallées,

Et voit des derniers feux le ciel se colorer.

Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive et muette.

Il s’assied, sur son sein laisse tomber sa tête.

Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve, qui s’étend comme lui calme et pur.

Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages.

Et la pourpre en festons couronnant les nuages.

Il revoit près de lui, tout à coup animés.

Ces fantômes si beaux, à nos pleurs tant aimés. Dont la troupe immortelle habite sa mémoire.

Julie, amante faible et tombée avec gloire;

Clarisse, beauté sainte où respire le ciel.

Dont la douleur ignore et la haine et le flel ,

Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure ; Clémentine adorée, âme céleste et pure.

Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison.

Ne perd point l’innocence en perdant la raison ; Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries;

Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux.

A vos persécuteurs il reproche leur crime.

Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense , ô mortels déplaisirs !

Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être , hélas ! que d’aimables chimères , De l’âme et du génie enfants imaginaires.

Il se lève, il s’agite à pas tumultueux ;

En projets enchanteurs il égare ses vœux.

Il ira, le cœur plein d’une image divine.

Chercher si quelques lieux ont une Clémentine ,

POÉSIES d’ANDRÉ CHENIER.

Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, j

La servir, l’adorer et vivre à ses genoux. ^

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