XV I
Souvent le malheureux songe à quitter la vie, I
L’espérance crédule à vivre le convie. |
Le soldat sous la tente espère, avec la paix,
Le repos, les chansons, les danses, les banquets. : Gémissant sur le soc, le laboureur d’avance Voit ses guérets chargés d’une heureuse abondance. ^ Moi, l’espérance amie est bien loin de mon cœur. ^ Tout se couvre à mes yeux d’un voile de langueur. * Des jours amers, des nuits plus amères encore ! :
Chaque instant est trempé du fiel qui me dévore; ] Et je trouve partout mon âme et mes douleurs, ,
Le nom de Ly coris, et la honte et les pleurs. .
Ingrate Ly coris ! à feindre accoutumée, ;
Avez-vous pu trahir qui vous a tant aimée ?
Avez-vous pu trouver un passe-temps si doux A déchirer un cœur qui n’adorait que vous? ■
Amis, pardonnez-lui; que jamais vos injures =
N’osent lui reprocher ma mort et ses parjures.
Je neveux point pour moi que son cœur soit blessé.
Ni que pour l’outrager mon nom soit prononcé.
Ces amis m’étaient chers ; ils aimaient ma présence.
Je ne veux qu’être seul, je les fuis, les offense.
Ou bien, en me voyant, chacun avec effroi Balance à me connaître et doute si c’est moi.
Est-ce là cet ami, compagnon de leur joie,
A de jeunes désirs comme eux toujours en proie, ’ Jeune amant des festins, des vers, de la beauté?
Ce front pâle et mourant, d'ennuis inquiété, ^
Est celui d’un vieillard appesanti par l’âge, ^
Et qui déjà d’un pied touche au fatal rivage.
Sans doute, Lycoris, oui, j’ai fini mon sort \
ÉLÉGIES
Quand tu ne m’aimes plus et souhaites ma mort. Amis, oui, j’ai vécu; ma course est terminée. Chaque heure m’est un jour, chaque jour une année. Les amants malheureux vieillissent en un jour.
Ah ! n’éprouvez jamais les douleurs de l’amour : Elles hâtent encor nos fuseaux si rapides.
Et, non moins que le temps, la tristesse a des rides. Quoi, Gallus ! quoi ! le sort, si près de tdh berceau. Ouvre à tes jeunes pas ce rapide tombeau?
Hélas! mais quand j’aurai subi ma destinée.
Du Léthé bienhiisant la rive fortunée Me prépare un asile et des ombrages verts :
Là, les danses, les jeux, les suaves concerts.
Et la fraîche naïade, en ses grottes de mousse. S’écoulant sur des fleurs mélancolique et douce;
Là, jamais la beauté ne pleure ses attraits.
Elle aime, elle est constante, elle ne ment jamais ; Là tout choix est heureux, toute ardeur mutuelle.
Et tout plaisir durable, et tout serment Adèle.
Que dis-je? on aime alors sans trouble ; et les amants. Ignorant le parjure, ignorent les serments.
Venez me consoler, aimables héroïnes.
O Léthé 1 fais-moi voir leurs retraites divines ;
Viens me verser la paix et l’oubli de mes maux. Ensevelis au fond de tes dormantes eaux Le nom de Lycoris, ma douleur, mes outrages.
Un jour peut-être aussi, sous tes riants bocages, Lycoris, quand ses yeux ne verront plus le jour. Reviendra tout en pleurs demander mon amour;
Me dire que le Styx me la rend plus sincère ,
Qu’à moi seul désormais elle aura soin de plaire,
Que cent fois, rappelant notre antique lien.
Elle a vu que son cœur avait besoin du mien.
Lycoris à mes yeux ne sera plus charmante : Pourtant... O Lycoris! ô trop funeste amante!
Si tu l’avais voulu, Gallus, plein de sa foi.
Avec toi voulait vivre et mourir avec toi.
POÉSIES d’ANDRÉ CHÉNIER.
O jours de mon printemps, jours couronnés de rose,
A votre fuite en vain un long regret s’oppose.
Beaux jours, quoique souvent obscurcis de mes pleurs. Vous dont j’ai su jouir même au sein des douleurs.
Sur nia tête bientôt vos fleurs seront fanées.
Hélas ! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour.
Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour. Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière ;
Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir,
A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir;
Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes.
Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraite^ Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix.
Où Montigny s’enfonce en ses antiques bois,
Soit où la Marne lente, en un long cercle d’îles. Ombrage de bosquets l’herbe et les prés fertiles.
J’ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l’étude et la paix !
Qui ne sait être pauvre est né pour l’esclavage.
Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage ; Qu’il plie, en approchant de ces superbes fronts.
Sa tête à la prière, et son âme aux affronts.
Pour qu’il puisse, enrichi de ces affronts utiles.
Enrichir à son tour quelques têtes serviles.
De ses honteux trésors je ne suis point jaloux.
Une pauvreté libre est un trésor si doux !
Il est si doux, si beau de s’être fait soi-même ;
De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu’on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs. D’avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs.
ÉLÉGIES
Sa cellule de cire, industrieux asile Où l’on coule une vie innocente et facile;
De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis ; De n’offrir qu’aux talents de vertus ennoblis ,
Et qu’à l’amitié douce et qu’aux douces faiblesses, D’un encens libre et pur les honnêtes caresses !
Ainsi l’on dort tranquille, et, dans son saint loisir. Devant son propre cœur on n'a point à rougir.
Si le sort ennemi m’assiège et me désole.
On pleure ; mais bientôt la tristesse s’envole ,
Et les arts, dans un cœur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli.
Les délices des arts ont nourri mon enfance.
Tantôt, quand d’un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d’argent a sous de longs berceaux • Fait serpenter ensemble et mes pas et mes eaux.
Ma main donne au papier, sans travail, sans étude. Des vers fils de l’amour et de la solitude.
Tantôt de mon pinceau les timides essais Avec d’autres couleurs cherchent d’autres succès.
Ma toile avec Sapho s’attendrit et soupire ;
Elle rit et s’égaye aux danses du satyre;
Ou l’aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux.
Et pense voir et voit ses antiques aïeux Q.ui, dans l’air appelés à ses hymnes sauvages. Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs.
Des plus sombres ennuis riants consolateurs.
Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses. Dont l’or n’achète point l’amour ni les caresses. Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris.
Je n’ai point partagé leur honte trop commune.
Sur le front des époux de l’aveugle fortune Je n’ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux ;
J’ai respecté les dons que j’ai reçus de vous.
Je ne vais point, à prix de mensonges serviles,
134 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Vous marchander au loin des récompenses viles,
Et partout, de mes vers ambitieux lecteur.
Faire trouver charmant mon luth adulateur.
Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère , Ces vieilles amitiés de l’enfance première,
Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain. Jadis au châtiment nous présentions la main ;
Et mon frère et Lebrun, les Muses elles-mêmes ;
De Fange, fugitif de ces neuf sœurs qu’il aime : Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
A des vers non sans peine obtenus de ma voix. Prête une oreille amie et cependant sévère.
Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveautés compagnes de voyage. Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer. Qui m’écoute ou qui m’aime, ou qui se laisse aimer !
Ah ! des pleurs ! des regrets ! lisez, amis. C’est elle. Qn m’outrage, on me chasse, et puis on me rappelle. Non ; il fallait d’abord m’accueillir sans détours. Non, non; je n’irai point. La nuit tombe ; j’accours. On s’excuse, on gémit ; enfin on me renvoie ;
Je sors. Chez mes amis je viens trouver la joie,
Et parmi nos festins un billet repentant Bientôt me suit et vient me dire qu’on m’attend.
« Ecoute, jeune ami de ma première enfance.
Je te connais. Malgré ton aimable silence.
Je connais la beauté qui t’a contraint d’aimer.
Qui t’agite tout bas , que tu n’oses nommer.
ÉLÉGIES
Certe un beau jour n'est pas plus beau que son visage, Mais, si tu ne veux point gémir dans l’esclavage,
Sache que trop d’amour excite leur dédain.
Laisse-la quelquefois te désirer en vain.
Il est bon, quelque orgueil dont s’enivrent ces belles.
De leur montrer pourtant qu’on peut se passer d’elles. Viens, et loin d’être faible, allons, si tu m’en crois. Respirer la fraîcheur de la nuit et des bois ;
Car, dans cette saison de chaleur étouffée.
Tu sais, le jour n’est bon qu’à donner à Morphée. Allons. Et pour Camille, elle n’a qu’à dormir.
Passons devant ses murs. Je veux, pour la punir,
Je veux qu’à son réveil demain on lui rapporte Qu’on m’a vu : je passais sans regarder sa porte.
Qu’elle s’écrie alors, les larmes dans les yeux,
Que tout homme est parjure, et qu’il n’est point de dieux. Tiens, c’est ici. Voilà ses jardins solitaires Tant de fois attentifs à nos tendres mystères ;
Et là, tiens, sur ma tête est son lit amoureux,
Lit chéri, tant de fois fatigué de nos jeux.
Ah ! le verre et le lin, délicate barrière.
Laissent voir à nos yeux la tremblante lumière Qui, jusqu’à l’aube au teint moins que le sein vermeil. Veille près de sa couche et garde son sommeil.
C’est là qu’elle m’attend. Oh ! si tu l’avais vue.
Quand, fermant ses beaux yeux, mollement étendue. Laissant tomber sa tête, un calme pur et frais Comme aux anges du ciel fait reluire ses traits !
Ah ! je me venge aussi plus qu’elle ne mérite.
Un vain caprice, un rien. Ami, fuyons bien vite;
Fuyons vite, courons. Mes projets seront sûrs Quand je ne verrai plus sa porte ni ses murs.
Qui? moi? moi de Phœbus te dicter les leçons? jj Moi, dans l’ombre ignoré, moi que ses nourrissons Pour émule aujourd’hui désavoûraient peut-être ?
Dans ce bel art des vers je n’ai point eu de maître ;
Il n’en est point, ami. Les poètes vantés, 3
Sans cesse avec transport lus, relus, médités ; ^
Les dieux, l’homme, le ciel, la nature sacrée Sans cesse étudiée, admirée, adorée :
A'oilà nos maîtres saints, nos guides éclatants.
A peine avais-je vu luire seize printemps, j
Aimant déjà la paix d’un studieux asile, j
Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille.
Ma voix humble à l’écart essayait des concerts; ; Ma jeune lyre osait balbutier des vers.
Déjà même Sapho, des champs de Mitylène, j
Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. ^
Déjà dans les hameaux, silencieux rêveur, ;
Une source inquiète, un ombrage, une fleur, 1
Des filets d’Arachné l’ingénieuse trame, |
De doux ravissements venaient saisir mon âme. | Des voyageurs lointains auditeur empressé, J
Sur nos tableaux savants où le monde est tracé, ? Je courais avec eux du couchant à l’aurore. 5
Fertile en songes vains que je chéris encore, î
J’allais partout, partout bientôt accoutumé;
Aimant tous les humains, de tout le monde aimé. £