I .es pilotes bretons me portaient à Surate ; J
Les marchands de Damas me guidaient vers l’Euphrate. Que dis-je ? dès ce temps^ mon cœur, mon jeune cœur |L Commençait dans l’amour à sentir un vainqueur, M
II se troublait dès lors au souris d’une belle. f
Qu’à sa pente première il est resté fidèle ! 1
ÉLÉGIES
C’est là, c’est en aimant que, pour louer ton choix. Les Muses d’elles-mêmes adouciront ta voix.
Du sein de notre amie, oh ! combien notre lyre Abonde à publier sa beauté, son empire.
Ses grâces, son amour de tant d’amour payé Mais quoi ! pour être heureux faut-il être envié ? Quand même auprès de toi les yeux de ta maîtresse N’attireraient jamais les ondes du Permesse, Qu’importe ? Penses-tu qu il ait perdu ses jours Celui qui, se livrant à ses chères amours.
Recueilli dans sa joie, eut pour toute science De jouir en secret, fut heureux en silence ?
Qu’il est doux, au retour de la froide saison. Jusqu’au printemps nouveau regagnant la maison. De la voir devant vous accourir au passage.
Ses cheveux en désordre épars sur son visage ;
Son oreille de loin a reconnu vos pas ;
Elle vole et s’écrie et tombe dans vos bras,
Et, sur vous appuyée et respirant à peine,
A son foyer secret loin des yeux vous entraîne.
Là, mille questions qui vous coupent la voix.
Doux reproches, baisers, se pressent à la fois.
La table entre vous deux à la hâte est servie :
L’œil humide de joie, au banquet elle oublie Et les mets et la table, et se nourrit en paix Du plaisir de vous voir, de contempler vos traits.
Sa bouche ne dit rien ; mais ses yeux, mais son âme, Vous parlent, et bientôt des caresses de flamme Vous mènent à ce lit qui se plaignait de vous.
C’est là qu’elle s’informe avec un soin jaloux Si beaucoup de plaisirs, surtout si quelque belle, Habitait la contrée où vous étiez loin d’elle.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Mais ne m’a-t-elle pas juré d’être infidèle ?
Mais n’est-ce donc pas moi qu’elle a banni loin d’elle ? i Mais sa voix intrépide, et ses yeux, et son front,
Ne se vantaient-ils pas de m’avoir fait affront ?
C’est donc pour essuyer quelque nouvel outrage, Pour l’accabler moi-même et d’insulte et de rage,
La prier, la maudire, invoquer le cercueil.
Que je retourne encor vers son funeste seuil,
Errant dans cette nuit turbulente, orageuse.
Moins que ce triste cœur noire et tumultueuse ?
Ce n’était pas ainsi que, sans crainte et sans bruit, Jadis à la faveur d’une plus belle nuit.
Invisible, attendu par des baisers de flamme...
O toi, jeune imprudent que séduit une femme.
Si ton cœur veut en croire un cœur trop agité.
Ne courbe point ta tête au joug de la beauté.
Ris plutôt de ses feux et méprise ses charmes.
Vois d’un œil sec et froid ses soupirs et ses larmes. Règne en tyran cruel ; aime à la voir souffrir ; Laisse-la toute seule et transir et mourir.
Tous ses soupirs sont faux, ses larmes infidèles.
Son souris venimeux, ses caresses mortelles.
Ah ! si tu connaissais de quel art inouï La perfide enivra ce cœur qu’elle a trahi !
De quel art ses discours (faut-il qu’il m’en souvienne ) Me faisaient voir sa vie attachée à la mienne ! Avait-elle bien pu vivre et ne m’aimer pas?
Combien de fois, de joie expirante en mes bras.
Faible, exhalant à peine une voix amoureuse,
«Ah! dieux! s’écriait-elle, ah! que je suis heureuse ! » Combien de fois encor, d’une brûlante main.
Pressant avec fureur ma tête sur son sein.
ÉLÉGIES
Ses cris me reprochaient des caresses paisibles !
Mes baisers, à l’entendre, étaient froids, insensibles ; Le feu qui la brûlait ne pouvait m’enflammer;
Et mon sexe cruel ne savait point aimer !
Et moi, fier et confus de son inquiétude.
Je faisais le procès à mon ingratitude ;
Je plaignais son amour, et j’accusais le mien;
Je haïssais mon cœur, si peu digne du sien.
Je frissonne. Ah 1 je sens que je m'approche d’elle. Oui, je la vois, grands dieux ! cette maison cruelle Que sans trouble jamais n’abordèrent mes pas.
Mais ce trouble était doux, et je ne mourais pas. Mais elle n’avait point, sans pitié même feinte. Rassasié mon cœur et de fiel et d’absinthe.
Ah! d’affronts aujourd’hui je la veux accabler.
De véritables pleurs de ses yeux vont couler.
Tout ce qu’ont de plus dur l’insulte, la colère.
Je veux... Mais essayons plutôt ce que peut faire Ce silence indulgent qui semble caresser.
Qui pardonne et rassure, et plaint sans offenser. Oui, laissons le dépit et l’injure farouche :
Allons, je veux entrer le rire sur la bouche.
Le front calme et serein. Lycoris, je veux voir S’il est vrai que la paix soit toute en mon pouvoir. Prends courage, mon cœur : de douces espérances Me disent qu’aujourd’hui finiront tes souffrances.
Et c’est Glycère, amis, chez qui la table est prête? Et la belle Saxonne est aussi de la fête ;
Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs.
Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs !
Et sa sœur aux accents de la voix la plus rare Mêlera,. dites-vous, les sons de la guitare?
140 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Et nous aurons Julie, au rire étincelant, ^ |
Au sein plus que l’albâtre et solide et brillant ?
Certe, en pareille orgie autrefois je l’ai vue. '
Ses longs cheveux épars, courante, demi-nue : ;
En ses bruyantes nuits Cithéron n’a jamais Vu Ménade plus belle errer dans ses forêts.
J’y consens. Avec vous je suis prêt à m’y rendre. L Allons. Mais si Camille, ô dieux ! vient à l’apprendre ! . || Quel orage suivra ce banquet tant vanté, 'I
S’il faut qu’à son oreille un mot en soit porté ! ]
Oh ! vous ne savez pas jusqu’où va son empire.
Si j’ai loué des yeux, une bouche^ un sourire, '
Ou si, près d’une belle assise en un repas.
Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas, 1
Elle a tout vu. Bientôt cris, reproches, injure :
Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure; Chacun pour cette belle avait vu mes égards. |
Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards.
Et puis des pleurs ! des pleurs, que Memnon sur sa cendre A sa mère immortelle en a moins fait répandre.
Que dis-je ? sa vengeance ose en venir aux coups ; |
Elle me frappe. Et moi, je feins, dans mon courroux, ‘ De la frapper aussi, mais d’une main légère.
Et je baise sa main impuissante et colère ;
Car ses bras ne sont forts qu’aux amoureux exploits.
La fureur ne peut même aigrir sa douce voix. [
Ah! je l’aime bien mieux injuste qu’indolente. I
Sa colère me plaît et décèle une amante.
Si j’ai peur de la perdre, elle tremble à son tour ; |
Et la crainte inquiète est fille de l’amour.
L’assurance tranquille est d’un cœur insensible.
Loin ! à mes ennemis une amante paisible ;
Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi De voir de si beaux yeux irrités contre moi,
Je me plais à nourrir de communes alarmes.
Je veux pleurer moi-même ou voir couler ses larmes, Accuser un outrage ou calmer un soupçon.
Et toujours pardonner ou demander pardon.
ÉLÉGIES
! Mais quels éclats, amis !... C’est la voix de Julie : t Entrons. O quelle nuit ! joie, ivresse, folie !
; Que de seins envahis et mollement pressés !
^ Malgré de vains efforts que d’appas caressés !
I Que de charmes divins forcés dans leur retraite !
‘ Il faut que de la Seine, au cri de notre fête,
; Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé,
' Et qu’en son lit voisin le marchand éveillé,
; Écoutant nos plaisirs d’une oreille jalouse,
I Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse.
L’art, des transports de l’âme est un faible interprète : L’art ne fait que des vers ; le cœur seul est poète.
Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l’ouvrage en sa tête formé.
Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et Adèle Se teint de sa pensée et s’échappe avec elle.
Son cœur dicte ; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu’obéir et que prêter sa main.
S’il est aimé, content, si rien ne le tourmente.
Si la folâtre joie et la jeunesse ardente ^
Étalent sur son teint l’éclat de leurs couleurs.
Ses vers, frais et vermeils, pétris d’ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage.
Trouvent doux d’être au monde et que vieillir est sage.
Si, pauvre et généreux, son cœur vient de souffrir Aux cris d’un indigent qu’il n’a pu secourir ;
Si la beauté qu’il aime, inconstante et légère.
L’oublie en écoutant une amour étrangère ;
De sables douloureux si ses flancs sont brûlés,
Ses tristes vers en deuil, d’un long crêpe voilés.
Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes. Jugent qu’un prompt trépas est le seul bien des hommes.
142 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s’exprime ; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage :
Quand elle est prête à fuir, il l’arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant.
Il fixe le passé pour lui toujours présent,
Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. .
Reste, reste avec nous, ô père des bons vins !
Dieu propice, ô Bacchus ! toi dont les flots divins Versent le doux oubli de ces maux qu’on adore;
Toi, devant qui l’amour s’enfuit et s’évapore. Comme de ce cristal aux mobiles éclairs Tes esprits odorants s’exhalent dans les airs.
Eh bien ! mes pas ont-ils refusé de vous suivre ?
« Nous venons, disiez-vous, te conseiller de vivre. Au lieu d’aller gémir, mendier des dédains, Suis-nous, si tu le peux. La joie â nos festins T’appelle. Viens, les fleurs ont couronné la table; Viens, viens y consoler ton âme inconsolable. »
Vous voyez, mes amis, si de ce noble soin Mon cœur tranquille et libre avait aucun besoin. Camille dans mon cœur ne trouve plus des armes.
Et je l’entends nommer sans trouble, sans alarmes ; Ma pensée est loin d’elle, et je n’en parle plus ;
Je crois la voir muette et le regard confus.
Pleurante. Sa beauté présomptueuse et vaine Lui disait qu’un captif, une fois dans sa chaîne,
Ne pouvait songer... Mais, que nous font ses ennuis ? Jeune homme, apporte-nous d’autres fleurs et des fru
ÉLÉGIES
Qu’est-ce, amis ? nos éclats, nos jeux se ralentissent !
; Que des verres plus grands dans nos mains se remplissent. Pourquoi vois-je languir ces vins abandonnés,
. Sous le liège tenace encore emprisonnés ?
1 Voyons si ce premier, fils de l’Andalousie,
Vaudra ceux dont Madère a formé l’ambroisie,
; Ou ceux dont la Garonne enrichit ses coteaux.
Ou la vigne foulée aux pressoirs de Cîteaux.
; Non, rien n’est plus heureux que le mortel tranquille Qiii, cher à ses amis, à l’amour indocile.
Parmi les entretiens, les jeux et les banquets.
Laisse couler la vie et n’y pense jamais.
Ah ! qu’un front et qu’une âme à la tristesse en proie Feignent malaisément et le rire et la joie !
Je ne sais, mais partout je l’entends, je la voi ;
■ Son fantôme attrayant est partout devant moi ;
Son nom, sa voix absente erre dans mon oreille.
Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille :
,Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
Bacchus mûrit l’azur de ses pampres dorés.
J’ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance, iTous ces dieux malfaisants ne soient d’intelligence.
Du moins il m’en souvient, quand autrefois, auprès
De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
jje portais à la hâte à ma bouche ravie •
|La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
Cq nectar, de l’amour ministre insidieux,
:Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.
Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
- Sa tête noblement folâtre, échevelée.
Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux.
J’arrivais â sa bouche, à ses baisers si doux ;
! J’avais soin de reprendre, utile stratagème !
» Les fleurs que sur son sein j’avais mises moi-même ;
Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
/ ‘Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.
Ah ! je l’aimais alors ! Je l’aimerais encore,
^ iSi de tout conquérir la soif qui la dévore
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Eût flatté mon orgueil au lieu de l’outrager,
Si mon amour n’avait qu’un outrage à venger,
Si vingt crimes nouveaux n’avaient trop su l’éteindre. Si je ne l’abhorrais ! Ah ! qu’un cœur est à plaindr De s’être à son amour longtemps accoutumé.
Quand il faut n’aimer plus ce qu’on a tant aimé ! Pourquoi, grands dieux! pourquoi la fîtes-vous si b; Mais ne me parlez plus, amis, de l’infidèle :
Que m’importe qu’un autre adore ses attraits. Qu’un autre soit le roi de ses festins secrets ^
Que tous deux en riant ils me nomment peut-être . De ses cheveux épars qu’un autre soit le maître ; Qu’un autre ait ses baisers, son cœur ; qu’une autre Poursuive lentement des bouquets sur son sein ?
Un autre! Ah ! je ne puis en souffrir la pensée! r Riez, amis ; nommez ma fureur insensée.
Vous n’aimez pas, et j’aime, et je brûle, et je pars Me coucher sur sa porte, implorer ses regards ;
Elle entendra mes pleurs, elle verra mes larmes ;
Et dans ses yeux divins, pleins de grâces, de charmes,' Le sourire ou la haine, arbitres de mon sort.
Vont ou me pardonner, ou prononcer ma mort.
O nuit, nuit douloureuse.' ô toi, tardive aurore, ' Viens-tu ? vas-tu venir ? es-tu bien loin encore ? •
Ah ! tantôt sur un flanc, puis sur l’autre, au hasarda Je me tourne et m’agite, et ne peux nulle part •] Trouver que rinsomnie amère, impatiente, ^
Qu’un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. • Tu dors, belle D’.r.. ; c’est toi, c’est mon amour Qui retient ma paupière ouverte jusqu’au jour.
Si tu l’avais voulu, dieux ! cette nuit cruelle -
Aurait pu s’écouler plus rapide et plus belle !
Elégies. 145
Mon âme, comme un songe, autour de ton sommeil Voltige. En me lisant demain, à ton réveil,
Tu verras comme toi si mon cœur est paisible.
^ J’ai soulevé pour toi, sur ma couche pénible,
Ma tête appesantie. Assis et plein de toi,
I Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi iMe voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses, jVerser sur le papier mon cœur et mes tendresses.
Tu dors, belle D’.r..; tes beaux yeux sont fermés.
Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr’ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles î Mais si je me trompais ! dieux ! ô dieux ! si tu veilles !
Et, si quand loin de toi j’endure le tourment D’une insomnie amère, aux bras d’un autre amant.
Pour toi, de cette nuit qui s’échappe trop vite Une douce insomnie embellissait la fuite !
Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. O dieu de paix. Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais.
Un autre dans ses bras ! ô douloureux outrage !
Un autre ! ô honte ! ô mort ! ô désespoir ! ô rage ! Malheureux insensé ! pourquoi, pourquoi les dieux \ juger la beauté formèrent-ils mes yeux ?
'Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures De ces regards féconds en douces impostures ?
Une amante moins belle aime mieux, et du moins, Uumble et timide, à plaire elle est pleine de soins ;
Ule est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence, "idèle, peu d'amants attaquent sa constance :
^t son égale humeur, sa facile gaîté,
Uhabitud’e, à son front, tiennent lieu de beauté, vlais celle qui partout fait conquête nouvelle,
Ilelle qu’on ne voit point sans* dire : Oh ! qu’elle est belle nsulte, en son triomphe, aux soupirs de l’amour. Souveraine au milieu d’une tremblante cour,
Dans son léger caprice, inégale et soudaine,
fendre et douce aujourd’hui, demain froide et hautaine.
Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements,
146 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Qu’est-ce enfin qu’un de moins dans ce peuple d’am' On brigue ses regards, elle s’aime et s’admire,
Et ne connaît d’amour que celui qu’elle inspire.
Et puis pour qui l’adore, inquiétudes, pleurs. Soupçons et jalousie et nocturnes terreurs.
Quand il tremble, de loin, qu’un séducteur habile Vienne et la sollicite et la trouve docile.
Mais que pouvais-je, hélas ! Et dois-je me blâmer ?
O D’.r.., je t’ai vue, il fallait bien t’aimer. - Il fallait bien, D’.r.., que ma muse enflammée Chantât pour caresser ma belle bien-aimée ;
Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur; Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœur !
Au retour d’un festin, seule, ô dieux! sur ta couche, ! Si cet heureux papier s’approchait de ta bouche ! Enfermé dans la soie, oh ! si ta belle main \
Daignait le retrouver, le presser sur ton sein !
Je le saurai; l’Amour volera me le dire. |
Dans l’âme d’un poète un dieu même respire. | Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien I Sans qu’un transport subit avertisse le mien. \ Fais-le naître, ô D’.r.., alors toutes mes peines î S’adoucissent ; alors dans mes paisibles veines »
Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel, 1 Et mon âme se croit habitante du ciel. \
Tel j’étais autrefois et tel je suis encor.
Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table.
Si Laure m’a fermé le seuil inexorable.
Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux.
? ÉLÉGIES
Ije crie : O soins de l’homme, inquiétudes vaines ! lOh ! que de vide, hélas ! dans les choses humaines ! j Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés jEt l’argent et l’amour, aveugles déités !
'Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
! Conduire dans mes mains quelque veine égarée ;
J A mes signes, du fond de son appartement, j Si ma blanche voisine a souri mollement : i Adieu les grands discours, et le volume antique,
I Et le sage Lycée, et l’auguste Portique ;
;Et reviennent en foule et soupirs et billets.
Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets.
Et longs regards d’amour et molles élégies.
Et jusques au matin amoureuses orgies.
Fumant dans le cristal, que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne ; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ; Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S’unisse à la vapeur des vins délicieux.
Amis, que ce bonheur soit notre unique étude; Nous en perdrons sitôt la charmante habitude ! Hâtons-nous, l’heure fuit. Hâtons-nous de saisir L’instant, le seul instant donné pour le plaisir.
Un jour, tel est du sort l’arrêt inexorable,
Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs.
Et le printemps pour nous n’aura plus de couleurs. Qu’un sein voluptueux, des lèvres demi-closes Respirent près de nous leur haleine de roses ;
Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
De ses charmes secrets les contours gracieux Quand l’âge aura sur nous mis sa main flétrissante^ *
Que pourra la beauté, quoique toute-puissante : Vainement exposée à nos regards confus,
Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.
Il faudra bien qu’armés de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu’il nous oublie,
La science nous offre un utile secours Qui dispute à l’ennui le reste de nos jours.
C’est alors qu’exilé dans mon champêtre asile ,
De l’antique sagesse admirateur tranquille ,
Du mobile univers interrogeant la voix.
J’irai de la nature étudier les lois :
Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d’elle Amphitrite étendue ^ Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d’Etna la ruine et la mort ;
Quel bras guide les deux; à quel ordre enchaîné Le soleil bienfaisant nous ramène l’année ;
Quel signe aux ports lointains arrête l’étranger : Quel autre sur la mer conduit le passager.
Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l’Euripe et les flots de Malée ;
Et quel, de l’abondance heureux avant-coureur. Arme d’un aiguillon la main du laboureur.
Cependant jouissons; l’âge nous y convie.
Avant de la quitter, il faut user la vie.
Le moment d'être sage est voisin du tombeau.
Allons, jeune homme, allons, marche ; prends ce flamber Marche, allons. Mène-moi chez ma beHe maîtresse.
J’ai pour elle aujourd’hui mille fois plus d’ivresse.
Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants. N’aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.
ÉLÉGIES
S’ils n’ont point le bonheur, en est-il sur la terre ?
Quel mortel, inhabile à la félicité.
Regrettera jamais sa triste liberté ,
Si jamais des amants il a connu les chaînes?
Leurs plaisirs sont bien doux, et douces sont leurs peinesv S’ils n’ont point ces trésors que Ton nomme des biens.
Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens;
Des regards, des soupirs la voix tendre et divine.
Et des mots caressants la mollesse enfantine.
Pour eux tout s’embellit, ils n’ont que de beaux deux ;
Aux plus arides bords Tempé rit à leurs yeux.
A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure ; Leur asile est plus beau que toute la nature.
La grotte, favorable à leurs embrassements,
D'âge en âge est un temple honoré des amants.
O rives du Pénée! antres, vallons, prairies, .
Lieux qu’Amour a peuplés d’antiques rêveries;
Vous, bosquets d’Anio ; vous, ombrages fleuris.
Dont l’épaisseur fut chère aux nymphes du Liris ;
Toi surtout, ô Vaucluse ! ô retraite charmante !
Oh ! que j’aille y languir aux bras de mon amante;
De baisers, de rameaux, de guirlandes lié.
Oubliant tout le monde, et du monde oublié !
Ah! que ceux- qui, plaignant l’amoureuse souffrance. N’ont connu qu’une oisive et morne indifférence.
En bonheur, en plaisir pensent m’avoir vaincu :
Ils n'ont fait qu’exister, l’amant seul a vécu.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Souffre un moment encor; tout n’est que changement ; L’axe tourne, mon cœur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée?
L’hiver ne glace point tous les mois de l’année. L’Eurus retient souvent ses bonds impétueux ;
Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux,
Lutte, s’échappe, et va, par des pentes fleuries. S’étendre mollement sur l’herbe des prairies.
C’est ainsi que, d’écueils et de vagues pressé.
Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé.
Des pénibles détroits d'une vie orageuse.
Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse.
La Fortune, arrivant à pas inattendus.
Frappe et jette en vos mains mille dons imprévus, On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N’a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage. Moi qui l’attends plongé dans un profond sommeil. Viendra, sans que j’y pense, enrichir mon réveil.
Toi qu’aidé de l’aimant plus sûr que les étoiles.
Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles,
Qui sais de ton palais, d’esclaves abondant.
De diamants, d’azur, d’émeraudes ardent.
Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d’or qui gouvernent le monde. Brillante déité 1 tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de vœux et de cris ;
Peu satisfait le pauvre, ô belle souveraine !
Peu, seulement assez pour que, libre de chaîne.
Sur les bords où malgré ses rides, ses revers.
Belle encor l'Italie attire l’univers.
Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille !
ÉLÉGIES
C’est là que mes désirs m’ont promis un asile ;
C’est là qu’un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants.
Là j’irai t’oublier, rire de ton absence ;
Là, dans un air plus pur respirer en silence,
(Et nonchalant du terme où finiront mes jours)
La santé, le repos, les arts et les amours.
Non, je ne l’aime plus; un autre la possède.
On s’accoutume au mal que l’on voit sans remède.
De ses caprices vains je ne veux plus souftrir :
Mon élégie en pleurs ne sait plus l’attendrir.
Allez, Muses, partez. Votre art m’est inutile.
Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d’elle je voulais vous avoir pour soutien.
Allez, Muses, partez, si vous n’y pouvez rien.
Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse. Sur les lèvres toujours on a quelque promesse Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis.
Projets, attente, espoir, qu’elle m’avait permis :
« Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville. Ignorés et contents, un silence tranquille Ne montrera qu’au ciel notre asile écarté.
Là son àme viendra m’aimer en liberté. .
Fuyant d’un luxe vain l’entrave impérieuse,
Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
Jamais d’un œil mortel un regard indiscret N’osera la connaître et savoir son secret.
Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée^
C’est moi qui ferai tout ; moi qui de ses cheveux Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.
Par moi de ses atours à loisir dépouillée,
Chaque jour par mes mains la plume amoncelée La recevra charmante, et mon heureux amour Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.
Sa table par mes mains sera prête et choisie ;
L’eau pure, de ma main, lui sera l’ambroisie.
Seul, c’est moi qui serai partout, à tout moment,. Son esclave fidèle et son fidèle amant. »
Tels étaient mes projets qu’insensés et volages ^
Le vent a dissipés parmi de vains nuages !
Ah î quand d’un long espoir on flatta ses désirs.
On n’y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t’ai dit : « Garde d’être inconstante,. Le monde entier déteste une parjure amante; Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants. Avec le feu. plutôt déchire-moi les flancs. »
O honte! A deux genoux j’exprimais ces alarmes; J’allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer :
En foule tes serments venaient me rassurer.
Mes craintes t’offensaient ; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles; Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi,
Eût-ce été rien au prix du bonheur d’être à moi ? Avec de tels discours, ah ! tu m’aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
Tu pleurais même ; et moi, lent à me défier.
J’allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées ;
Et je baisais ce lin qui les avait touchées.
Bien plus, pauvre insensé ! j’en rougis : mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
Je voudrais que Vulcain, et l’onde où tout s’oublie,. Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
La même lyre encor pourrait bien me venger. Perfide I Mais, non, non, il faut n’y plus songer. Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène !
ÉLÉGIES
Allons! Haïssons-la^ puisqu'elle veut ma haine.
Oui, je la hais. Je jure... Eh ! serments superflus 1 K’ai-je pas dit assez que je ne l’aimais plus ?
Ami, de mes ardeurs, quoi ! ta plume ose rire ! Quoi ! tu ris de l’amour, tu ris de son empire 1 Imprudent, c’est l’amour que tu \dens outrager l Ah 1 tremble, malheureux, il aime à se venger. C’est toi-même aiguiser le trait qu’il te destine ; Toi-même sous tes pieds c’est creuser ta ruine.
J’ai vu de ces rieurs qui, fiers dans leurs beaux jours. Insultaient à nos fers, à nos pleurs, aux amours, Vieux, gémir sous le joug d'une jeune inhumaine; Fatigant leurs habits d'une richesse vaine.
Cachant leurs cheveux blancs, sc traîner à ses pieds. L’accabler de leurs dons mille fois envoyés ;
Et d'une faible voix leurs lèvres palpitantes Bégayer en pleurant des caresses tremblantes.
Alors, en les voyant, le jeune homme à son tour Rit des justes revers de leur antique amour.
Ami, va, c’est un dieu, la force est inutile ;
Cède, c’est un enfant, un enfant indocile.
Les destins ont écrit (qui voudrait les blâmer?)
Que plus tôt ou plus tard chaque homme doit aimer. Le plus tôt vaut le mieux. Ta science ennuyeuse Te tue. Éteins, crois-moi, ta lampe studieuse.
Viens savoir être heureux : c'est la première loi ;
Et loin de me gronder, viens aimer avec moi.
(TraJuit de Tibulle.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.