‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 64 sur 108 · A LE BRUN · texte numérisé non relu

A LE BRUN

Qu’un autre soit jaloux d’illustrer sa mémoire ;

Moi, j’ai besoin d’aimer : qu’ai-je besoin de gloire, S’il faut, pour obtenir ses regards complaisants,

A l’ennui de l’étude immoler mes beaux ans ;

S’il faut, toujours errant, sans lien, sans maîtresse. Etouffer dans mon cœur la voix de la jeunesse.

Et sur un lit oisif, consumé de langueur.

D’une nuit solitaire accuser la longueur ?

Aux sommets où Phœbus a choisi sa retraite. Enfant, je n’allai point me réveiller poète ;

Mon cœur, loin du Permesse, a connu dans un jour Les feux de Calliope et les feux de l’Amour. L’Amour seul dans mon âme a créé le génie ; L’Amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie ;

En faveur de l’Amour quelquefois Apollon Jusqu’à moi volera de son double vallon.

Mais que tous deux alors ils donnent à ma bouche Cette voix qui séduit, qui pénètre, qui touche;

Cette voix qui dispose à ne refuser rien.

Cette voix, des amants le plus tendre lien.

Puisse un coup d’œil flatteur, provoquant mon hom A ma langue incertaine inspirer du courage !

Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté ! Puisse un vers caressant séduire la beauté !

Et si je puis encore, amoureux de sa chaîne, Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine ;

Si je puis par mes sons touchants et gracieux.

Aller grossir un jour ce peuple harmonieux De cygnes dont Vénus embellit ses rivages Et se plaît d’égayer les eaux de ses bocages.

l6l POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Sans regret, sans envie, aux vastes champs de Tair, Mes yeux verront planer l’oiseau de Jupiter.

Sans doute, heureux celui qu une palme certaine . Attend victorieux dans Tune et l’autre arène ;

Qui, tour à tour convive et de Gnide et des cieux Des bras d’une maîtresse enlevé chez les dieux.

Ivre de voluptés, s’enivre encore de gloire.

Et qui^ cher à Vénus et cher à la victoire.

Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos, Soupire l’élégie et chante les héros !

Mais qui sut à ce point, sous un astre propice. Vaincre du ciel jaloux l’inflexible avarice?

Qui put voir en naissant, par un accord nouveau. Tous les dieux à la fois sourire à son berceau?

Un seul a pu franchir cette double carrière :

C’est lui qui va bientôt loin des yeux du vulgaire. Inscrire sa mémoire aux fastes d’Hélicon,

Digne de la nature et digne de Buffbn.

Fortunée Agrigente, et toi, reine orgueilleuse, Rome, à tous les combats toujours victorieuse.

Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus. Par l’ombre d’Empédocle étions-nous donc vaincus ? Lucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d’Épicure, Dans ses temples secrets suspendre la nature?

La nature aujourd’hui de ses propres crayons Vient d’armer une main qu’éclaire ses rayons.

C’est toi qu’elle a choisi, toi, par qui l’Hippocrène Mêle encore son onde à l’onde de la Seine ;

Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux Lui porteront encore des hommages jaloux ;

Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile Quand ta bouche animait la flûte de Sicile;

Toi, quand l’amour trahi te fit verser des pleurs, Qui l’entendis gémir et pleurer tes douleurs. Malherbe tressaillit au-delà du Ténare A te voir agiter les rênes de Pindare ;

Aux accents de Tyrtée enflammant nos guerriers,

Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers.

Les tyrans ont pâli quand ta main courroucée Ecrasa leur Thémis sous les foudres d’Alcée. D’autres tyrans encor, les méchants et les sots,

Ont fui devant Horace armé de tes bons mots ;

Et maintenant, assis dans le centre du monde,

Le front environné d’une clarté profonde.

Tu perces les remparts que t’opposent les deux,

Et l’univers entier tourne devant, tes yeux.

Les fleuves et les mers, les vents et le tonnerre, Tout ce qui peuple l'air et Téthys et la terre,

A ta voix accouru, s’offrant de toutes parts,

Rend compte de soi-même et s’ouvre à tes regards. De l’erreur vainement les antiques prestiges 'Voudraient de la nature étouffer les vestiges ;

Ta main les suit partout, et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument.

Mais toi-mème. Le Brun, que l’amour d’Uranie Guide à tous les sentiers dont la mort est bannie ; Qui, roi sur l’Hélicon, de tous ses conquérants Réunis dans ta main les sceptres différents ; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l’œil du jour; Qu’aux rayons dont l’éclat ceint ta tête brillante Ils suivent dans les airs ta route étincelante. Animent de leurs cris ton vol audacieux.

Et d’un œil étonné te perdent dans les deux?

Ou lorsque, de l’amour interprète fidèle.

Ta naïve Erato fait sourire une belle;

Que son âme se peint dans ses regards touchants, Et vole sur sa bouche au-devant de tes chants ; Qu’elle interrompt ta voix, et d’une voix timide S'informe de Fanny, d’Églé, d’Adélaïde,

Et, vantant les honneurs qui suivent tes chansons, Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms ?

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Hier, en te quittant, énivré de tes charmes, ^

Belle D’.r.., vers moi, tenant en main des armes, Une troupe d’enfants courut de toutes parts :

Ils portaient des flambeaux, des chaînes et des dards; Leurs dards m’ont pénétré jusques au fond de l’âme. Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme. Leurs chaînes m’ont saisi. D une cruelle voix :

« Aimeras-tu D’.r.. ? criaient-ils à la fois. L’aimeras-tu toujours?» Troupe auguste et suprême, Ah! vous le savez trop, dieux enfants, si je l’aime. Mais qu’avez-vous besoin de chaînes et de traits ?

Je n’ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts ? Sa beauté pouvait tout ; mon âme sans défense N’a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui, je brûle; ôD’.r.. ! laisse-moi du repos.

Je brûle! oh! de mon cœur éloigne ces flambeaux. Ah I plutôt que souffrir ces douleurs insensées, Combien j’aimerais mieux sur ces Alpes glacées Être une pierre aride, ou dans le sein des mers Un roc battu des vents, battu des flots amers !

O terre ! ô mer ! je brûle. Un poison moins rapide Sut venger le centaure et consumer Alcide.

Tel que le faon blessé fuit, court, mais dans son flanc Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang ; Ainsi là, dans mon cœur errant à l’aventure,

Je porte cette belle, auteur de ma blessure.

Marne, Seine, Apollon n’est plus dans vos forêts, Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.

Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages.

Ce n’est plus que d’amour. Du sein de vos feuillages D’.r.., fantôme aimé, m’environne, me suit De bocage en bocage, et m’attire et me fuit.

Si dans mes tristes murs je me cherche un asile, Hélas ! contre l’amour en est-il un tranquille ?

Si de livres, d’écrits, de sphères, de beaux-arts. Contre elle, contre lui je me fais des remparts,

A l’aspect de l’am.our une terreur subite Met bientôt les beaux-arts et les muses en fuite. Taciturne, mon front appuyé sur ma main.

D’elle seule occupé, mes jours coulent en vain.

Si j’écris, son nom seul est tombé de ma plume ; Si je prends au hasard quelque docte volume.

Encor ce nom chéri, ce nom délicieux.

Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux.

Je lui parle toujours, toujours je l’envisage :

D’.r.., toujours D’.r.., toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m’assiège, me poursuit. M’inquiète le jour, me tourmente la nuit.

Adieu donc, vains succès, studieuses chimères.

Et beaux-arts tant aimés, muses jadis si chères; Malgré moi, mes pensers ont un objet plus doux.

Ils sont tous à D’.r.., je n’en ai plus pour vous.

Que ne puis-je à mon tour, ah! que ne puis-je croire Que loin d’elle toujours j’occupe sa mémoire !

O nécessité dure I ô pesant esclavage !

O sort ! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge. Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs. Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs I

Souvent, las d’être esclave et de boire la lie De ce calice amer que l’on nomme la vie.

Las du mépris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine ;

POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Je me prie, en pleurant, d’oser rompre ma chaîne; Déjà le doux poignard qui percerait mon sein Se présente à mes yeux et frémit sous ma main ;

Et puis mon cœur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse. Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse,.

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux. L’homme sait se cacher d’un voile spécieux.

A quelque noir destin qu’elle soit asservie.

D’une étreinte invincible il embrasse la vie.

Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir. Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir.

Il a souffert, il souffre : aveugle d’espérance.

Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance. Et la mort, de nos maux ce remède, si doux.

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

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