‹ Poésies de André Chénier (volume 2)Chapitre 65 sur 108 · LA LAMPE · texte numérisé non relu

LA LAMPE

O nuit! j’avais juré d’aimer cette infidèle;

Sa bouche me jurait une amour éternelle.

Et c’est toi qu’attestait notre commun serment. Mais aujourd’hui l’ingrate a pris un autre amant. Lui promet de l’aimer, le lui dit, le lui jure.

Et c’est encore toi qu’atteste la parjure !

Et toi, lampe nocturne, astre cher à l’amour, Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu’au jour, De ta prison de verre éclairas nos tendresses.

Tu fus le seul témoin de ses douces caresses. Mars, hélas ! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s’éteignit enfin ;

Avec toi les serments de cette bouche aimée S’envolèrent bientôt en légère fumée.

ÉLÉGIES

C’est moi, près de son lit, qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux;

Et tu ne t’éteins pas à l’aspect de son crime !

Et tu sers aux plaisirs d’un rival qui m’opprime !

Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi. Etre encor pour autrui ce que tu fus pour moi,

Et montrer à des yeux, que tu guides sur elle. Combien elle est perfide et combien elle est belle !

— Poète malheureux, de quoi m’accuses-tu?

Pour te la conserver j’ai fait ce que j’ai pu.

Mes yeux dans ses forfaits même ont su la poursuivre Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre. Hier, elle semblait en efibrts languissants Avoir peine à traîner ses pas et ses accents.

Le jour venait de fuir, je commençais à luire;

Sa couche la reçut, et je l’ouïs te dire Qjae de son corps souffrant les débiles langueurs D’un sommeil long et chaste imploraient les douceurs. Tu l’embrasses, tu pars, tu la vois endormie.

A peine tu sortais, que cette porte amie

S’ouvre : un front jeune et blond se présente, et je vois

Un amant aperçu pour la première fois.

Elle alors, d’une voix tremblante et favorable.

Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable ! » Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras.

Le jeune homme près d’elle arrivait pas à pas.

Alors je vis s’unir ces deux bouches perfides En des baisers liés par leurs langues humides ;

J’en entendais le . bruit. Le traître d’une main Pressait avidement les globes de son sein ;

L’autre... Les plis du lin qui cachait ses ravages M’empêchaient de la suivre et de voir tes outrages. Malgré quelques combats, bientôt après je vis.

Loin jetés à l’écart et voiles et tapis.

Tout, jusqu’au lin flottant, sa défense dernière.

Aux regards, aux fureurs, la livrant tout entière, Étaler de ses flancs l’albâtre ardent et pur,

l68 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.

Lis, ébène, corail, roses, veines d’azur.

Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée.

De sa nudité seule embellie et parée.

Quand vos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller.

Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance. Et qu’elle, en souriant, maudissait ma présence.

En vain au dieu d’amour, que je crus ton appui.

Je demandai la voix qu’il me donne aujourd’hui.

Je voulais reprocher tes pleurs à l’infidèle;

Je l’aurais appelée ingrate, criminelle.

Du moins, pour réveiller dans son profane sein Le remords, la terreur, je m’agitai soudain.

Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante.

Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux.

Et, d’une voix mourante, elle dit : « Ah ! grands dieux ! Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures. Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! » Elle s’élance; et lui, la serrant dans ses bras,

La retenait, disant : « Non, non, ne l’éteins pas. » Elle lutte et s’échappe, et ma clarté rebelle Sous sa lèvre entr’ouverte en vain plie et chancelle : Elle me suit, redouble, et son souffle envieux Me ravit la lumière et me ferme les yeux.

Je cessai de brûler. Suis mon exemple, cesse.

On aime un autre amant, aime une autre maîtresse. Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi.

Ainsi que, pour m’éteindre, elle a soufflé sur moi.

Je suis né pour l’amour, j’ai connu ses travaux; Mais, certes, sans mesure il m’accable de maux : A porter ce revers mon âme est impuissante.

ÉLÉGIES

Eh quoi ! beauté divine, incomparable amante ,

Je vous perds ! Quoi ! par vous nos liens sont rompus !

Vous le voulez ; adieu, vous ne me verrez plus :

Du besoin de tromper ma fuite vous délivre.

Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre !

Mais vous fûtes toujours l’arbitre de mon sort.

Déjà vous prévoyez , vous annoncez ma mort.

Oui, sans mourir, hélas ! on ne perd pas vos charmes.

Ah ! que n’êtes-vous là pour voir couler mes larmes.

Pour connaître mon cœur, vos fers, vos cruautés.

Tout l’amour qui m’embrase et que vous méritez ! Pourtant, que faut-il faire? on dit (dois-je le croire?) Qu’aisément de vos traits on bannit la mémoire;

Que jusqu’ici vos bras inconstants et légers Ont reçu mille amants comme moi passagers ;

Que Tennui de vous perdre, où mon âme succombe.

N’a d’aucun malheureux accéléré la tombe.

Comme eux j’ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser ; De vous, comme eux encor, je pourrai me passer.

Mais quoi! je vous jurai d’éternelles tendresses I Et quand vous m’avez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu’un piège ? Il n’a point réussi.

J’ai fait comme vous-même : ah ! l’on vous trompe aussi, Vous, dans l’art de tromper maîtresse sans émule.

Vous avez donc pensé, perfide trop crédule.

Qu’un amant, par vous-même instruit au changement, N’oserait, comme vous, abuser d’un serment?

En moi c’était vengeance; à vous ce fut un crime.

A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s’est servi le premier ;

Le fer a droit d’ouvrir le flanc du meurtrier.

Trahir qui nous trahit est juste autant qu’utile.

Et l’inventeur cruel du taureau de Sicile,

Lui-même à l’essayer justement condamné,

A fait mugir l’airain qu’il avait façonné.

Maintenant poursuivez ; il suffit qu’on vous voie.

Vos filets aisément feront une autre proie;

POÉSIES d'aNDRÉ CHÉNIER.

Je m’en fie à mon art moins qu’à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.

Vous me devez un peu cette beauté nouvelle ;

Vos attraits sont à moi, c’est moi qui vous fis belle. Soit orgueil, indulgence ou captieux détour.

Soit que mon cœur, gagné par vos semblants d’amour, D’un peu d’aveuglement n’ait point su se défendre (Car mon cœur est si bon et ma muse est si tendre !), Je vins à vos genoux, en soupirs caressants.

D’un vers adulateur vous prodiguer l’encens.

De vos regards éteints la tristesse chagrine Fut bientôt dans mes vers une langueur divine.

Ce corps fluet, débile et presque inanimé.

En un corps tout nouveau dans mes vers transformé, S’élançait léger, souple : ils vous portaient la vie. Des nymphes, dans mes vers, vous excitiez l’envie. Que de fois sur vos traits, par ma muse polis.

Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis ;

Tandis qu’au doux réveil de l’aurore fleurie

Vos traits n’offraient aux yeux qu’une pâleur flétrie.

Et le soir, embellis de tout l’art du matin.

N’avaient de rose, hélas ! qu’un peu trop de carmin. Ces folles visions, des flammes dévorées.

Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées. Sur la foi de mes vers mes amis transportés Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés, Vous voyaient, et soudain, dans leur surprise extrême, Se demandaient tout bas si c’était bien vous-même. Et, de mes yeux séduits plaignant la traliison. M’indiquaient l’ellébore, ami de la raison.

« Quoi ! c’est là cet objet d’un si pompeux hommage ! Dieux ! quels flots de vapeurs inondent son visage ! Ses yeux si doux sont morts : elle croit qu’elle vit, Esculape doit seul approcher de son lit. »

Et puis tout ce qu’en vous je leur montrais de grâce N’était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte : ils ne concevaient pas

ÉLÉGIES

Quel charme si puissant m’attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu’ai-je dit? Oh non ! Vénus avare Ne m’a point fait un don qui fut toujours si rare.

Si je l’ai cru longtemps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment.

Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m’ouvrir la nuit une porte endormie.

Et jusqu’au lit de pourpre, en cent détours obscurs. Guider ma main errante à pas muets et sûrs.

Je l’ai cru, pardonnez; mais ce sera, je pense...

Oui, c’est qu’à mon sommeil, plein de votre présence. Un songe officieux, enfant de mes désirs.

M’apporta votre image et de vagues plaisirs.

Cette faute à vos yeux doit s’excuser peut-être ; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre.

Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux ; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide.

Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide. Que vous êtes plus tendre alors qu’un noir dessein, Pour troubler leur repos, veille dans votre sein;

Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse. Quitter avec opprobre une indigne maîtresse.

Vous pleurerez, et moi, j’apprendrai vos douleurs Sans même les entendre, ou rire de vos pleurs.

Allons, l’heure est venue; allons trouver Camille. Elle me suit partout. Je dormais, seul, tranquille; Un songe me l’amène, et mon sommeil s’enfuit. Je la voyais en songe au milieu de la nuit; lElle allait me cherchant sur sa couche fidèle.

Et me tendait les bras et m’appelait près d’elle.

172 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.

Les songes ne sont point capricieux et vains.

Ils ne vont point tromper les esprits des humains. De l’Olympe souvent un songe est la réponse ;

Dans tous ceux des amants la vérité s’annonce. Quel air suave et frais ! le beau ciel ! le beau jour !

Les dieux me la gardaient : il est fait pour l’amour.

Quel charme de trouver la beauté paresseuse,

De venir visiter sa couche matineuse,

De venir la surprendre au moment que ses yeux S’efforcent de s’ouvrir à la clarté des deux,

Douce dans son éclat, et fraîche et reposée, Semblable aux autres fleurs. Allés de la rosée !

Oh ! quand j’arriverai, si, livrée au repos,

Ses yeux n’ont point encor secoué les pavots,

Oh! je me glisserai vers la plume indolente. Doucement, pas à pas, et ma main caressante Et mes fougueux transports feront à son sommeil Succéder un subit, mais un charmant réveil.

Elle reconnaîtra le mortel qui l’adore.

Et mes baisers longtemps empêcheront encore.

Sur ses yeux, sur sa bouche empressés de courir.

Sa bouche de se plaindre et ses yeux de s’ouvrir. Mais j’entrevois enfin sa porte souhaitée.

Que de bruit ! que de chars ! quelle foule agitée ! Tous vont revoir leurs biens, leurs chimères, leur or ; Et moi, tout mon bonheur, Camille, mon trésor. Hier, quand malgré moi je quittai son asile.

Elle m’a dit : « Pourquoi t’éloigner de Camille?

Tu sais bien que je meurs si tu n’es près de moi. » Ma Camille, je viens, j’accours, je suis chez toi.

Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m’admire. M’a vu passer le seuil et s’est mis à sourire.

Bon ! j’ai su (les amants sont guidés par les dieux) Monter sans nul obstacle et j’ai fui tous les yeux.

Ah! que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée. Cette porte secrète, est-elle donc fermée ?

Camille, ouvrez, ouvrez, c’est moi. L’on ne vient pas.

Ciel! elle n’est point seule! On murmure tout bas.

Ah! c’est la voix de Lise. Elles parlent ensemble.

On se hâte; l’on court; on vient enfin; je tremble. Qu’est-ce donc? à m’ouvrir pourquoi tous ces délais. Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée?

D’où vient qu’en me voyant Lise s’est échappée?

J’ai cru, prêtant l’oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux.

Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite?

Perfide ! un autre amant?... Ciel ! elle a pris la fuite.

Ah ! dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir...

Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez ! Mais, fol espoir,

La digne confidente auprès de sa maîtresse Lui travaille à loisir quelque subtile adresse.

Quelque discours profond et de raisons pourvu.

Par qui ce que j’ai vu, je ne l’aurai point vu.

Dieux ! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide), S’asseyant, effrontée à la fois et timide.

Voulant hâter l’effort de ses pas languissants.

Voulant m’ouvrir des bras fatigués, impuissants.

Abattue, et sa voix altérée, incertaine,

I Ses yeux anéantis ne s’ouvrant plus qu’à peine ,

Ses cheveux en désordre et rajustés en vain,

Et son haleine encore agitée, et son sein...

Des caresses de feu sur son sein imprimées.

Et de baisers récents ses lèvres enflammées.

J’ai tout vu. Tout m’a dit une coupable nuit.

Sans même oser répondre, interdite, elle fuit.

Sans même oser tenter le hasard d’un mensonge ;

Et moi, comme abusé des promesses d’un songe.

Je venais, j’accourais, sûr d’être souhaité.

Plein d’amour, et de joie, et de tranquillité !

POÉSIES d'aNDRÉ CHÉNIER.

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