XLVII I
Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices. S’assied sous un mélèze au bord des précipices,
Et là revoit la lettre où, dans un doux ennui,
Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.
Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore;
Il les lit, les relit et les relit encore ;
Baise la lettre aimée et la porte à son cœur.
Tout à coup de ses doigts l’Aquilon ravisseur Vient, l’emporte et s’enfuit. Dieux ! il se lève; il crie. Il voit par le vallon, par l’air, par la prairie.
Fuir avec ce papier, cher soutien de ses jours.
Son âme et tout lui-même et toutes ses amours.
Il tremble de douleur, de crainte, de colère.
Dans ses yeux égarés roule une larme amère.
Il se jette en aveugle, à le suivre empressé.
Court, saute, vole, et, l’œil sur lui toujours fixé. Franchit torrents, buissons, rochers, pendantes cimes. Et l’atteint, hors d’haleine, à travers les abîmes.
Elle a pu me bannir ! imprudente et sans foi.
Aux bras d’un autre amant elle a fui loin de moi !
Il la quitte aujourd’hui; comme elle il est volage. Elle apprend à son tour à gémir d’un outrage, J Et sans doute en pleurant se ressouvient, hélas î D’un qui l’aima toujours et ne l’outrageait pas.
ÉLÉGIES
L’ingrate de mes maux n’a point eu de pitié ; Je lui dois bien ma rage et mon inimitié ! Vent jaloux, pour jouer ma cruelle espérance, Avec sa perfidie es-tu d’intelligence.
Non je n’ai plus d’empire où commandent ses pleurs. A ses moindre désirs, qu’un doux regard m’annonce. Non, jamais un refus ne sera ma réponse.
LU
I Allons, douce Elégie, à qui dans mes beaux jours J’ai tant fait soupirer d’inquiètes amours.
Ta voix n’est pas toujours à gémir destinée.
Près d’un lit maternel viens bénir l’hyménée. Descendons sur ces bords dont Pomone et Gérés Ont au dieu de la vigne interdit les guérets.
Où la Seine, superbe au milieu de ses îles.
De ses blonds Neustriens baigne les monts fertiles, Sous leur vaste cité qu’enrichissent ses eaux,
De l’Océan lointain appelle les vaisseaux.
Déesse à l’œil timide, au front noble et serein, Pudeur, fille du ciel, quel est-il cet humain.
204 POÉSIES d'aNDRÉ CHÉNIER.
Libre enfin des fureurs qu’allume un premier âge, Qui ne préfère point au honteux esclavage Des plaisirs qu’un remords accompagne en tous lieux Un sourire de ta bouche, un regard de tes yeux ?