FRAGMENT XI. — SUR LES ÉTHIOPIENS
Il croit (aveugle erreur) ! que de l’ingratitude Un peuple tout entier peut se faire une étude. L’établir pour son culte, et de dieux bienfaisants Blasphémer de concert les augustes présents.
Troisième chant.)
POÉSIES d’andré chéxiek.
FRAGMENT XII
La vie humaine, errante, et vile, et méprisée.
Sous la religion gémissait écrasée.
'^Celle-ci, qui des régions du ciel montrait sa tête,]
De son horrible aspect menaçait les humains.
Un Grec fut le premier dont l’audace affermie Leva des yeux mortels sur l’idole ennemie.
Rien ne peut l’étonner, et ces dieux tout-puissants. Cet Olympe, ces feux et ces bruits menaçants. Irritaient son courage à rompre la barrière Où, sous d’épais remparts, obscure et prisonnière, La nature en silence étouffait sa clarté.
Ure d’un feu vainqueur, son génie indompté.
Loin des murs enflammés qui renferment le monde. Perça tous les sentiers de cette nuit profonde.
Et de l'immensité parcourut les déserts.
Il nous dit quelles lois gouvernent l’univers.
Ce qui vit, ce qui meurt, et ce qui ne peut être.
La religion tombe et nous sommes sans maître : Sous nos pieds à son tour elle expire, et les deux Ne feront plus courber nos fronts victorieux.
(Trad. de Lucrèce.) [Troisième cliant."
FRAGMENT XIII
Descends, œil éternel, tout clarté, tout lumière ! Viens luire dans son âme, éclairer sa paupière. Pénétrer avec lui dans le cœur des humains ; De ce grand labyrinthe ouvre-lui les chemins. Qu’il aille interroger ses plus sombres retraites. Voir de tous leurs pensers les racines secrètes. Fais, de leurs passions, à ses doctes efforts. Tenter, étudier, compter tous les ressorts.
POÈMES
Qu’un charme, en ses discours, flatte, entraîne, ravisse. Fais régner sur les cœurs sa voix législatrice.
Pour qu’il les puisse instruire à vivre plus heureux;
Les unir de liens qui semblent nés pour eux ;
Égayer leur faiblesse et diriger leur force ;
De l'honnête et du beau leur présenter l’amorce.
Car si pour magistrats les lois ont des bourreaux.
Si leur siège sanglant est sur des échafauds,
La crainte sur les cœurs n’a qu’un pouvoir fragile.
Et qu’espérer de grand chez un peuple servile.
Lâche, à se mépriser en naissant façonné.
Avili par ses lois dès l’instant qu’il est né ?
Par ses lois ! Le poison que son trépas va suivre.
Infecte l'aliment qui dut le faire vivre.
Toujours un grand supplice en amène un plus grand :
Plus la loi fait d’eftorts, plus son pouvoir mourant S’éteint. L’empire fuit dès que Thémis farouche N’a que flammes, gibets, tortures à la bouche.
Elle lutte, on résiste. Et ce fatal combat ! Use l’âme du peuple et les nœuds de l’État, j Sous une loi de sang un peuple est sanguinaire.
1 Quand d’un crime léger la mort est le salaire,
I Tout grand forfait est sûr. Débile à se venger,
I La loi ne prévient plus même un crime léger.
} La balance est en nous. Le pouvoir d’un caprice I N’a point fondé les droits, la raison, la justice : j Ils sont nés avec l’homme et ses premiers liens.
Tel crime nuit aux mœurs, aux droits des citoyens,
I Trouble la paix publique, outrage la nature ;
A ce modèle inné que la loi les mesure :
Oue le coupable ingrat soit exclu de jouir Des mêmes biens communs qu’il osait envahir ;
Qu'à tous les yeux, aux siens, par une loi certaine I La nature du crime en indiqiæ la peine.
Clairvoyantes alors, les lois dans le danger N’apportent point au mal un remède étranger.
La peine, du forfait compagne involontaire,
N est qu’un juste équilibre, un talion sévère.
240 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Que n’épouvante point le scélérat puissant,
Que n’ensanglante point la mort de l’innocent.
La loi, dans les esprits, se glisse, s’insinue.
Les fait penser comme elle et fascine la vue.
Ce qu’elle dit supplice est supplice tout prêt ;
Ce qu’elle nomme un prix est un prix en effet.
Je veux qu’aux citoyens, la justice vengée. L’honneur d’avoir bien fait, la patrie obligée,
Les regards du sénat, des enfants, des aïeux. Soient un triomphe cher qui les élève aux deux. Je veux que leur bourreau soit la honte ennemie; Leurs peines, le mépris, le blâme, l’infamie ;
Que l’arbre, le rocher, le ciel, les éléments. Appelés à témoin de la foi des serments.
Soient les juges secrets qui, dans l’âme parjure. Portent d’un long tourment l’implacable morsure. Mais cet état surtout porte empreint sur le front Du père de ses lois l’esprit vaste et profond.
Où par intérêt même on devient magnanime ;
Où la misère marche â la suite du crime ;
Où par la faim, la soif, le vice est combattu ;
Où l’on ne vit heureux qu’â force de vertu.
(Troisième chant.)
FRAGMENT XIV
Chassez de vos autels, juges vains et frivoles,
Ces héros conquérants, meurtrières idoles ;
Tous ces grands noms, enfants des crimes, des malhet De massacres fumants, teints de sang et de pleurs, i Venez tomber aux pieds de plus nobles images : !
Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages, ' Héros dont les vertus, les travaux bienfaisants, i Ont éclairé la terre et mérité l’encens ;
Qui, dépouillés d’eux-même et vivant pour leurs frère
POÈMES
Les on soumis au frein des règles salutaires,
Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens :
En leur donnant des lois leur ont donné des biens,
Des forces, des parents, la liberté, la vie ;
Enfin qui d’un pays ont fait une patrie.
Et que de fois pourtant leurs frères envieux Ont d’affronts insensés, de mépris odieux.
Accueilli les bienfaits de ces illustres guides.
Comme dans leurs maisons ces animaux stupides Dont la dent méfiante ose outrager la main Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim !
Mais n’importe; un grand homme au milieu des supplices Goûte de la vertu les augustes délices.
Il le sait : les humains sont injustes, ingrats.
Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas ;
Qu’un jour entre eux et lui s’élève avec murmure D insectes ennemis une nuée obscure !
N’importe, il les instruit, il les aime pour eux.
Même ingrats, il est doux d’avoir fait des heureux.
Il sait que leur vertu, leur bonté, leur prudence.
Doit être son ouvrage et non sa récompense.
Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau.
De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau.
Au loin dans l’avenir sa grande âme contemple Les sages opprimés que soutient son exemple ;
Des méchants dans soi-même il brave la noirceur :
C’est là qu'il sait les fuir : son asile est son cœur.
De ce faîte serein, son Olympe sublime.
Il voit, juge, connaît. Un démon magnanime Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant.
Travaille son sommeil actif et vigilant.
Arrache au long repos sa nuit laborieuse.
Allume avant le jour sa lampe studieuse.
Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits. Indompté dans la guerre, opulent dans la paix.
Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire.
Les siècles prosternés au pied de sa mémoire.
242 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Par ses sueurs bientôt l’édifice s’accroît.
En vain l’esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne. En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peut de ses regards suivre les profondeurs.
De sa raison céleste atteindre les hauteurs ;
Il appelle les dieux à son conseil suprême.
Ses décrets, confiés à la voix des dieux même. Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui Pense adorer les dieux en n’adorant que' lui.
Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C’est alors qu’il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé recéler TÉternel ;
C’est alors qu’il rapporte, en un jour solennel.
De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre ;
Ou c’est alors qu’au fond de ses augustes bois. Une nymphe l’appelle et lui trace des lois,
Et qu’un oiseau divin, messager de miracles,
A son oreille vient lui dicter des oracles.
Tout agit pour lui seul, et la tempête et l’air.
Et le cri des forêts, et la foudre et l’éclair ;
Tout. Il prend à témoin le monde et la nature. Mensonge grand et saint! glorieuse imposture. Quand au peuple trom.pé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux !
(Troisième chant.)
FRAGMENT XV
Soyons ledits à décider quhine chose est impossible. Je me suis souvent occupé d’une rêverie... Si, lorsque les humains, mêlés avec les animaux et entièrement leurs égaux, rampaient et ne s’élevaient pas au-dessus de l’instinct le plus brute, si, dis-je, alors un ange, un esprit
POÈMES
immortel était venu faire connaître a Vun d\ iix que la terre où il était n'était pas une table, mais un globe qui faisait telle et telle révolution, et enfin, lui appremke toute les vérités physiques dont la nature a depuis accordé la découverte aux travaux des plus beaux génies. . .
Puis, s’il eût ajouté : « Tu vois tous ces secrets Que toi-même étais né pour ne savoir jamais;
Un jour tout ce qu’ici ma voix vient de te dire, D’eux-mêmes^ sans qu’un dieu soit venu les instruire. Tes pareils le sauront. Tes pareils les humains Trouveront jusque-là d’infaillibles chemins.
Ces astres que tu vois épars dans l’étendue.
Ces immenses soleils si petits à ta vue.
Ils sauront leur grandeur, leurs immuables lois. Mesurer leur distance, et leur cours, et leur poids ; Ils traceront leur forme, ils en feront l’histoire » ; Jamais, je vous le jure, il ne l’eût voulu croire.
(Troisième chant )
FRAGMENT XVI
Du temps et du besoin l’inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l’art d’écrire. D’autres arts l’ont poli ; mais aux arts, le premier. Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier.
Sur la feuille d’Égypte ou sur la peau ductile. Même un jour sur le dos d'un albâtre docile.
Au fond des eaux formé des dépouilles du lin.
Une main éloquente, avec cet art divin.
Tient, fait voir l’invisible et rapide pensée. L’abstraite intelligence et palpable et tracée ;
Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne Commença d’approcher, d’unir la race humaine,
La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts,
Des contrats attestés garants sûrs et muets.
Furent le livre auguste et les lettres sacrées '
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées.
Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L’un de l’autre emporter la parole et la foi ;
Ils surent donc, broyant de liquides matières, .
L’un sur l’autre imprimer leurs images grossières,
Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher,
Puis vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher.
De là dans l’Orient ces colonnes savantes.
Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes.
De la religion ténébreux monuments.
Pour les sages futurs laborieux tourments, \
Archives de l’État, où les mains politiques i
Traçaient en longs tableaux les annales publiques. ^ De là, dans un amas d’emblèmes captieux, ^
Pour le peuple ignorant monstre religieux.
Des membres ennemis vont composer ensemble ;
Un seul tout, étonné du nœud qui les rassemble : :
Un corps de femme au front d’un aigle enfant des airs.j Joint l’écaille et les flancs d’un habitant des mers. '
Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tous nos discours n’ont su voir ni connaître : Que les objets présents dans la nature épars.
Et (jue tout notre esprit était dans nos regards. j
Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre. Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre.
Du cœur, des passions les plus secrets détours.
Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure.
Du sens confus et vague elle épaissit la nuit.
Quelque peuple à la fin, par le travail instruit,
Compte combien de mots l’héréditaire usage
POEMES
A transmis jusqu’à lui pour former un langage.
Pour chacun de ces mots un signe est inventé,
Et la main qui l’entend des lèvres répété Se souvient d’en tracer cette image fidèle ;
Et sitôt qu’une idée inconnue et nouvelle Grossit d’un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s’enrôler avec eux.
C’est alors, sur des pas si faciles à suivre.
Que l’esprit des humains est assuré de vivre.
C’est alors que le fer à la pierre, aux métaux.