FRAGMENT I. — LES CYCLOPES LITTÉRAIRES
Ce n’est plus un sommet serein, couvert de fleurs. Qu’habitent aujourd’hui les poétiques Sœurs ;
C’est l’antre de Lemnos, sombre et sinistre asile.
Où vingt Cyclopes noirs et d’envie et de bile. Prompts à souffler des feux par la haine allumés. Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés ; Et d’outrage, et de fiel, de calomnie amère. Forgent sous le marteau l’ïambe sanguinaire.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
FRAGMENT II
Ah ! j’atteste les deux que j’ai voulu le croire-;
J’ai voulu démentir et mes yeux et l’histoire.
Mais non ! Il n’est pas vrai que des cœurs excellents Soient les seuls, en effet, où germent les talents.
Un mortel peut toucher une lyre sublime,
Et n’avoir qu’un cœur faible, étroit, pusillanim'e ; Inhabile aux vertus qu’il sait si bien chanter.
Ne les imiter point et les faire imiter.
Se louant dans autrui, tout poète le nomme Le premier des mortels, un héros, un grand homme. On prodigue aux talents ce qu’on doit aux vertus. Mais ces titres pompeux ne m’abuseront plus.
Son génie est fécond, il pénètre, il enflamme : D’accord. Sa voix émeut, ses chants élèvent l’âme : Soit. C’est beaucoup, sans doute, et ce n’est point asst Sait-il voir ses talents par d’autres effacés ?
Est-il fort à se vaincre, à pardonner l’offense ?
Aux sages méconnus qu’opprime l’ignorance. Prête-t-il de sa voix le courageux appui?
Vrai, constant, toujours juste, et même contre lui Homme droit, ami sûr, doux, modeste, sincère.
Ne verra-t-on jamais l’espoir d’un beau salaire.
Les caresses des grands, l’or, ni l’adversité Abaisser de son cœur l’indomptable fierté ?
Il est grand homme alors. Mais nous, peuple inutile, Grands hommes pour savoir avec cet art facile.
Des syllabes, des mots, arbitres souverains.
En un sonore amas de vers alexandrins.
Des rimes aux deux voix, famille ingénieuse. Promener deux à deux la file harmonieuse !...
POÈMES
FRAGMENT III
K ■ Ah ! le sage craintif, que l’avenir attend,
S* Est de ses grands succès moins sûr et moins content, p;. Sa retraite longtemps le voit dans le silence,
S:' A bien faire^ épuiser sa docte vigilance, f. Tout roseau, tout caillou, tout chaume est écarté, J , Qui troublerait un peu le cristal argenté S De son style riant de grâce et de nature, ft Doux, liquide, et semblable à l’onde la plus pure.
Il amollit ce mot qui devenait trop dur;
III éclaircit la nuit de ce passage obscur.
Ce vers faible chancelle, il accourt, il l’étaie;
Il voit tout son poème ; il le tâte, il l’essaie :
S’il est sévère et doux , s’il n’y faut rien changer ; S’il coule sur un fil délicat et léger.
A force d’effacer et d’effacer encore.
D’avoir en travaillant joint le soir à l’aurore,
I Quand son ouvrage mûr sans broncher, sans périr. Sur un pied ferme et droit peut enfin se tenir,
^ Il tente le hasard, et sa modeste plume ^ Laisse échapper au jour un timide volume.
, Alors un juge expert, dans un prudent écrit Que le jour, la semaine ou le mois a produit. S’assied, prend sa balance inflexible et subtile : . Nous pensons... nous croyons. Juge vain et débile.
Si votre cœur s’embrase au vrai souffle des arts.
Eh bien ! que tardez-vous d’offrir à nos regards. Dans quelque noble essai, leur empreinte suprême ? Nul n’est juge des arts que l’artiste lui-même. L’étranger n’entre point dans leurs secrets jaloux. Sur un art qui vous fuit et se cache de vous.
De quel droit pense:^-vous ^ croye^^-vous quelque chose ? Le sourd va-t-il à Naple, aux chants du Cimarose, Marquer d’un doigt savant la mesure et le ton ? L’aveugle, se fiant aux pas de son bâton.
276 POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Dans les temples de Rome, au palais de Florence, Vient-il trouver cent fois, contempler en silence La toile où Raphaël, ivre d’âme et de feu,
A fait sur le Thabor étinceler un Dieu ?
Celle où du Titien la main suave et fine A fait couler le sang sous une peau divine ?
FRAGMENTIV
Il n’est que d’être roi pour être heureux au monde . Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde !
Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi. M’as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. Mon Louvre est sous le toit^ sur ma tête il s’abaisse ; De ses premiers regards l’orient le caresse.
Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts Livres, dessins, crayons, confusément épars.
Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
Là, dans un calme pur, je médite en silence Ce qu’un jour je veux être; et, seul à m’applaudir. Je sème la moisson que je veux recueillir.
Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines. Amasser le butin de mes courses lointaines :
Soit qu’en un livre antique à loisir engagé.
Dans ses doctes feuillets j’aie au loin voyagé ;
Soit plutôt que, passant et vallons et rivières.
J’aie au loin parcouru les terres étrangères.
D’un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m’enrichit et tout m’appelle ; et, chaque ciel M’offrant quelque dépouille utile et précieuse,
Je remplis lentement ma ruche industrieuse.
FRAGMENT V
POÈMES
Rien n'égale la mœgiie d'nn homme revêtu de quelque magistrature littéraire.
Quoique souvent, hélas ! à ses tristes enfants,
Il ait, comme Priam, survécu dès longtemps ;
Que ses yeux tout en pleurs aient, devers l’ombre noire, Vu passer dès longtemps le convoi de sa gloire ;
Que, son obscurité le cachant aux affronts,
Lui seul de ses écrits ait retenu les noms.
Les poètes anglais, trop fiers pour être esclaves.
Ont même du bon sens rejeté les entraves.
Dans leur ton uniforme, en leur vaine splendeur. Haletants pour atteindre une fausse grandeur. Tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages. Enflés comme la mer qui frappe leurs rivages.
Et sombres et pesants comme l’air nébuleux Que leur île farouche épaissit autour d’eux ;
D’un génie étranger détracteurs ridicules Et d’eux-mêm.e et d’eux seuls admirateurs crédules ; Et certes quelquefois, dans leurs écrits nombreux. Dignes d’être admirés par d’autres que par eux.
FRAGMENT VI
FRAGMENT VII
La folie a du bon. Dans Athène, autrefois,
Certain fou, chaque jour, descendait au Pirée ;
Nul vaisseau, dans le port, ne faisait son entrée.
Qu’il ne s’en crût le maître ; et , rendant grâce aux ciei Il allait, il courait. « Ah ! c’est toi ? Par les dieüx !
Je n’espérais plus voir ta poupe couronnée.
Quoi ! les blés en Egypte ont manqué cette année ? Vins de Crète ? Fort bien ; c'est de l’argent comptant. Bon ! mes draps de Milet sont beaux. J’en suis content. Oh ! si l’on me reprend sur ces mers de Sicile !...
Ça, je ne garde plus ce pilote inhabile.»
Ses amis effrayés d’un mal aussi nouveau.
Epuisent Anticyre à purger son cerveau.
Plein enfin d’ellébore, et redevenu sage.
Il pleure : « O mes amis ! vantez bien votre ouvrage, Dit-il, vous me tuez. Votre art empoisonneur Guérissant ma folie, a détruit mon bonheur. »
FRAGMENT VIII
Est-ce la main d’Achille ou celle de Thersite Qui, du sage Centaure exerçant les leçons, D’Orphée aux Grecs oisifs fait entendre les sons? Phœbus près d’Alexandre a respiré la guerre ;
César peut négliger le sceptre de la terre.
Au trône des talents sans crime il sera roi.
Aux Gaulois belliqueux les muses font la loi.
Par Tespoir de leurs chants Athène est transportée. Sparte suit aux combats la lyre de Tyrtée.
POÈMES. 279
Eschyle, dans le’ sein de son docte repos,
Entend frémir Bellone et le cri des héros.
Il part : et quand Neptune a chassé
Ces flots de bataillons que vomissait l’Euphrate, Toujours de gloire avide et d’honneur amoureux.
Il vole, il offre aux Grecs, que rassemblent leurs jeux. Sa jeune Melpomène, éclatante de charmes.
Elle pleure ; on admire, et la Grèce est en larmes ; Et sur ce front blanchi sous les casques guerriers. De la docte victoire attache les lauriers.
Les tyrans sont vainqueurs ; leur audace hautaine Va, sous des jougs de fer, accabler Mitylène :
Que fais-tu, fier Alcée ? Elle attend ton secours.
Il a vu sa détresse ; il quitte ses amours.
Ses muses et ses bois et ses fraîches naïades :
Son bras secoue au loin le thyrse des ménades ;
Le bouclier, l’épée, et la lance et le dard.
Éclatent dans ses mains et servent d’étendard.
Déjà tout est vaincu ; déjà la tyrannie Sous un glaive pieux meurt honteuse et punie. Tout trempé de sueurs et tout poudreux encor. Couvert de son armure, il prend sa lyre d’or :
Il dit ces fiers Titans, leurs fureurs orgueilleuses. Les meurtres, le carnage et les morts glorieuses ; Aux citoyens tombés les justes deux ouverts.
Et Tardent Phlégéton dévorant les pervers ;
Et l’avenir fameux promis à la vaillance.
On se presse, on accourt. Tout Lesbos, en silence, Admire son génie égal à sa vertu,
Et l’écoute chanter comme il a combattu.
FRAGMENT IX
Même à la cour des rois, peu soucieux du trône. Le vieillard de Téos de roses se couronne ;
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Toujours amant, toujours des Grâces entouré,
Et de vin, et de joie, et d'amour enivré.
Porte après le banquet, voluptueux Socrate,
Un front riant et libre aux jeux de Polycrate.
A Rome, il est trop vrai, de sublimes talents Au second des Césars prodiguèrent l’encens ;
Mais Auguste à leurs yeux fit oublier Octave.
Tous furent ses amis, nul ne fut son esclave.
Horace près de lui d’un emploi fructueux Sut refuser la pompe et le joug fastueux;
Virgile sans regret, loin des palais du Tibre,
Se choisit, près de Naple, une retraite libre.
Beaux lieux ! que de ses feux encor dissimulés Le Vésuve en fureur n’avait point désolés !
Mais, attachés aux grands par un lien crédule. Combien tous deux, pourtant, sont loin de mon Tibul Il ignore l’encens ; l’amour et l’amitié De son cœur, de ses vers, occupent la moitié.
Messala, Némésis, et Néère, et Délie,
Sont les rois, sont les dieux qui gouvernent sa vie. Riche, il jouit sans faste, et non pour éblouir ;
De la pauvreté même il sait encor jouir.
Sans regretter cet or, ni ces vastes richesses.
Ni de ces longs arpents les fécondes largesses.
Auprès de son foyer la molle oisiveté Endort dans les plaisirs sa douce pauvreté.
Vrai sage, non, jamais tu n’as pu te résoudre D’aller au Capitole et d’adorer la foudre.
Les césars, ni les dieux n’ont de foudre pour toi.
Sur un lit amoureux, doux témoin de ta foi.
Tu te ris de l’orage et des ven*ts en furie.
Et presses sur ton sein le sein de ton amie.
Seule, de ta carrière elle embellit le cours ;
Son souvenir, loin d’elle, a soutenu tes jours ;
Elle -même fila de sa main fortunée Cette trame si belle et sitôt terminée.
Elle sut, quand la mort te frappait de ses traits.
POÈMES
Sous d’amoureuses fleurs déguiser tes cyprès ;
Ses baisers suspendaient ton âme chancelante,
Et tu tenais sa main de ta main défaillante.
Hélas ! qu’ainsi ne puis-je obtenir du destin A cette douce vie une si douce fin !
Toi, que le Pinde admire, et que Sulmo vit naître.
Des leçons de Paphos et l’exemple et le maître.
Quand aux glaces du Pont il éteint ton flambeau. Oses-tu sur l’autel élever ton bourreau ?
Tes muses à genoux vont t’avouer coupable ;
Elles vont, caressant sa main inexorable.
Trahir ton innocence, et ta gloire, et l’honneur.
Ces Scythes qui t’aimaient, qui plaignaient ton malheur, A recevoir son joug c’est toi qui les prépares.
Ta lyre apprend les sons de leurs lyres barbares ;
Et^ d’un vers étranger au Parnasse romain.
Consacre ta bassesse aux rives de l’Euxin !
Vois Gallus, de la cour comme toi la victime.
Préférer à l’opprobre une mort magnanime.
Vois Catulle, de fiel abreuvant ses pinceaux.
Défier de César la haine et les faisceaux.
Plus qu’eux tous outragé, ton courroux dissimule.
Tu peux contre un tyran armer le ridicule ;
Ou du fier Archiloque exhaler les fureurs,
Et teindre de son sang tes ïambes vengeurs ;
Non, sans pouvoir t’atteindre, il te glace de crainte.
Tu le hais ; et ta haine est bornée à la plainte.
Tu pleures, sans savoir, trop digne de ton sort. Souffrir, ou te venger, ou te donner la mort !...
Oui, te venger. Je sais que nul ne peut, sans crime. Braver les justes lois d’un pouvoir légitime ;
Non ; mais il ne faut pas qu’un injuste oppresseur, Qu’éleva sous le dais le meurtre et la noirceur,
Puisse à son gré lancer ou l’exil ou les chaînes ;
Du nom sacré des moeurs autoriser ses haines,
Flétrir la probité, les grâces, les talents ;
D’un faible infortuné proscrire les vieux ans ;
202 POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Savourer ses douleurs, ses craintes, son silence,
Et se rire à loisir de sa lâche -innocence.
Qui que tu sois, mortel pour TOlympe formé.
Et d'un rayon plus pur en naissant animé, Souviens-toi qu’un cœur libre est l’ami de la gloire. La tache d’un opprobre obscurcit sa mémoire Aux pieds de la fortune et de ses fiers époux Avilir ses exploits, c’est les effacer tous.
Respecte la vertu, les lois, le diadème ;
Mais sache aussi toujours te respecter toi-même.
POÉSIES DIVERSES