SUZANNE
Poème en six chants.
FRAGMENT I
Je dirai rinnocence en butte à l’imposture,
Et le pouvoir inique, et la vieillesse impure.
L’enfance auguste et sage, et Dieu, dans ses bienfaits.
Qui daigne la choisir pour venger les forfaits.
O fille du Très-Haut, organe du génie.
Voix sublime et touchante, immortelle Harmonie,
Toi qui fais retentir les saints échos du ciel D’hymnes que vont chanter, près du trône éternel.
Les jeunes séraphins aux ailes enflammées ;
Toi qui vins sur la terre aux vallons Idumées Répéter la tendresse et les transports si doux De la belle d’Égypte et du royal époux ;
Et qui, plus fière aux bords où la Tamise gronde.
As, depuis, fait entendre et l’enfance du monde.
Et le chaos antique, et les anges pervers.
Et les vagues de feu roulant dans les enfers.
Et des premiers humains les chastes hyménées.
Et les douceurs d’Éden sitôt abandonnées.
Viens; coule sur ma bouche, et descends dans mon cœur, Mets sur ma langue un peu de ce miel séducteur Qu'en des vers tout trempés d’une amoureuse ivresse Versait du sage roi la langue enchanteresse;
Un peu de ces discours grands, profonds comme toi. Paroles de délice ou paroles d'effroi
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
Aux lèvres de Milton incessamment écloses, l
Grand aveugle dont l’âme a su voir tant de choses ! 5
{Premier chant.)
FRAGMENT II
Et quand la nuit tranquille »
Commençait de s’asseoir sur les tours de la ville,
Tous les deux, se glissant par des chemins divers. Retournent vers ce toit où leur âme est aux fers. t: Au seuil de Joachim ils arrivent ensemble.
Se rencontrent. Chacun veut fuir, recule, tremble, i Craint les regards de l’autre, inquiet, incertain, ; Confus de son silence. Et Manassès enfin : ç
« Mais, Séphar, je croyais qu’au sein de ta famille Tu pressais dans tes bras et ta femme et ta fille. J’attendais peu qu’ici, pour ne te rien celer...
— Toi-même, dit Séphar, qui peut t’y rappeler ? Joachim est absent, tu le sais... Dans ton âme. Peut-être penses-tu que l’amour de sa femme
L’a déjà, malgré lui... - Non, non, dit Manassès, ' Pour un plus long séjour j’ai vu tous ses apprêts. : Je venais... Sur ce seuil c’est lui qui rfie rappelle.
Il se peut que déjà quelque esclave fidèle ■
Soit venu. » Mais Séphar sourit et l’interrompt,
Et d’un regard perçant, et secouant le front : ;
« Va, je sais quel projet t’amène et te tourmente ; j
Joachim est absent, mais Suzanne est présente. ' Suzanne !... Manassès, tu l’aimes, je le voi.
Mais j’ai des yeux aussi; et j’aime comme toi.
— Oui, tu dis vrai, Séphar ; oui, je l’aime. Et je doul Que pour toi contre moi .. — Tiens, Manassès, écout Nous régnons sur le peuple, unis jusqu’aujourd’hui; ■ C’est par là, tu le sais, que nous régnons sur lui.
Tu me hais, je te hais. Si tu veux me détru’re.
POÈMES
Tu le peux. Si je veux, je puis aussi te nuire,
Mais, ennemis secrets ou sincères amis.
Toujours même intérêt nous force d’être unis.
Les attraits d’une femme ont fasciné ta vue !
A ces attraits aussi mon âme s’est émue.
Nous sommes vieux tous deux ; mais quel œil peut la voir Sans pétiller d’amour, de jeunesse, d’espoir?
Ne soyons point jaloux. Faut-il qu’un de nous pleure? Pour qu’elle soit à l’un, faut-il que l’autre meure?
Quand j’aurai de ma soif dans ses embrassements Rassasié les feux et les emportements,
Envîrai-je qu’un autre, altéré de ma proie.
Aille aussi dans ses bras chercher la même joie ?
Va, tu peux sur sa bouche éteindre tes ardeurs.
J’y peux de mon amour épuiser les fureurs.
Sans qu’elle ait rien perdu de sa beauté suprême.
Nous la retrouverons tout entière la même.
Aidons-nous : ce trésor peut suffire à tous deux ;
Elle possède assez pour faire deux heureux. »
I 11 dit, et sur les plis de leurs sombres visages I Éclate un noir sourire. « Oui, Séphar, soyons sages, i Dit Manassès. Aimons, ne soyons point amis ; j Et, pour tromper toujours, soyons toujours unis.
Laissons à l’inquiète et vaine adolescence De ces amours jaloux l’enfantine im*prudence.
Viens fau sortir du temple où ces temps malheureux Attirent plus souvent les timides Hébreux,
Nous irons concerter chez moi, dans le mystère.
Les moyens de séduire et de nous satisfaire. »
(Premier chant.)
258 POÉSIES d'aNDRÉ CHENIER.
FRAGMENT III
Le soir, comme dans rÉcriiure, elle vient se baigner. Elle renvoie une esclave. . . « Va, laisse-moi ici chanter a Dieu... » L esclave obéit...
Et s’éloigne. A loisir les infâmes vieillards S’enivrent quelque temps d’impudiques regarda.
Ils attendent qu’au ciel la belle vertueuse Offre les doux transports de son âme pieuse,
Qu’elle rêve â l’époux cher à son souvenir,
Que son esclave enfin n’ait plus à revenir ;
Puis, comme deux serpents â l’haleine empestée, Quittant les noirs détours d’une rive infectée^
Fondent sur un enfant qui dort au coin d’un bois. Ainsi de leur retraite ils sortent à la fois.
Et sur elle avançant leur main vile et profane :
« Viens, sois à nous, ô belle, ô charmante Suzanne ! Viens. Nul mortel ne sait qu"en ce bois écarté ;
Nous avons... » A ce bruit, l’innocente beauté Rougit, tremble, pâlit, se retourne, s’étonne.
Se courbe, au fond de l’eau se plonge, s’environne.
Et mourante, ses bras contre son sein pressés.
Et ses yeux, et ses cris vers le ciel élancés :
« Dieu ! grand Dieu ! sauve-moi ; grand Dieu ! Dieu secoui Couvre-moi d’un rempart, d’un voile impénétrable ; Tonne, ouvre-moi la terre, ouvre-moi les enfers. Cache-moi dans ton sein. Sur eux, sur ces pervers. Jette l’aveuglement, la nuit, la nuit subite Dont tu frappas jadis une ville maudite.
Dieu ! grand Dieu !... » Les vieillards, inquiets, frémissa Lui murmurent tout bas vingt discours menaçants.
Ils iront ; des jardins ils ouvriront la porte ;
Ils sauront appeler une nombreuse escorte ;
Ils diront qu’en ce lieu conduits par des hasards, Suzanne dans le crime a frappé leurs regards.
POÈMES
« Oui, crains notre vengeance ; obéis, tais-toi, cède, » Mais sans les écouter : « Grand Dieu ! viens à mon aide. Dieu juste, anges du ciel, criait-elle toujours,
Joachim ! Joachim ! oh ! viens à mon secours ! »
(Troisième chant.)
l’art d’aimer
FRAGMENT I
Flore met plus d’un jour à finir une rose.
Plus d’un jour fait l’ombrage où Palès se repose ; Et plus d’un soleil dore, au penchant des coteaux. Les grappes de Bacchus, ces rivales des eaux. Qu’ainsi ton doux projet en silence mûrisse.
Que sous tes pas certains la route s’aplanisse. Qu’un œil sûr te dirige ; et de loin, avec art. Dispose ces ressorts que l’on nomme hasard.
Mais souvent un jeune homme, aspirant à la gloire De venir, voir, et vaincre, et prôner sa victoire. Vole, et hâte l’assaut qu’il eût dû préparer.
L’imprudent a voulu cueillir avant l’automne L’espoir à peine éclos d’une riche Pomone ;
Il a coupé ses blés quand les jeunes moissons Ne passaient point encor les timides gazons.
Le danger, c’est ainsi que leur bouche l’appelle. D’abord effraye ou semble effrayer une belle ; Prudence, adresse, temps, savent l’accoutumer A le voir sans le craindre et bientôt à l’aimer.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
FRAGMENT II
De ses traits languissants observe la pâleur ;
Si telle est des amants l’amoureuse couleur.
Procris, pâle et mourante, aux bois suivait Céphale. Vois, pour Endymion, Phœbé mourante et pâle. Vois d’Alphée éploré pâlir le front vermeil,
Et la pâle Clytie, amante du soleil.
FRAGMENT III
Quand l’ardente saison fait aimer les ruisseaux,
A l’heure où, vers le soir, cherchant le frais des eaux, La belle nonchalante à l’ombre se promène ;
Que sa bouche entr’ouverte et que sa pure haleine. Et son sein plus ému de tendresse et de vœux. Appellent le baiser et respirent ses feux ;
Que l’amant peut venir, et qu’il n’a plus à craindre La raison qui mollit et commence à le plaindre ; Que sur tout son visage, ardente et jeune fleur.
Se répand un sourire insensible et rêveur ;
Que son cou faible et lent ne soutient plus sa tête ; Que ses yeux, dans sa course incertaine et muette, Sous leur longue paupière à peine ouverte au jour Languissent mollement et sont noyés d’amour ;
FRAGMENT IV
. Mais, quelque soin jaloux et vigilant Dont ton amour ait vu sa poursuite éludée. Fuis d’employer jamais ces armes de Médée, Des herbes de Colchos ces philtres embrasés.
POÈMES
Sous un sucre menteur ces poisons déguisés,
Qui, lui soufflant un feu mécanique et rapide^ Offusquent sa raison d’un nuage perfide ;
Victoire fausse et lâche, indigne et vil détour Que l’orgueil désavoue encor plus que l’amour ! Quelle gloire^ en effet, quel plaisir, quand on aime. De tenir une belle absente d’elle-même.
Qui, ne voyant plus rien, livre sans le savoir Un cœur que tyrannise un aveugle pouvoir !
N’est-ce pas avouer que ton mérite habile Craignait, pour se montrer^ un œil libre et tranquille ? Et que tu n’eus jamais cet aimable poison Qui sait si doucement enivrer la raison ?
Certes, quand une belle en mes bras s’abandonne^ Je veux qu’elle reçoive un baiser que je donne :
Que le sien y réponde, et, soumise à ma loi. Qu’elle soit elle-même et sente que c’est moi.
FRAGMENT V
Ah ! tremble que ton âme à la sienne livrée Ne s’en puisse arracher sans être déchirée.
Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit Garde ce qu’autrefois les sages ont écrit :
« Une femme est toujours inconstante et futile.
Et qui pense fixer leur caprice mobile.
Il pense, avec sa main, retenir l’aquilon.
Ou graver sur les flots un durable sillon. »
FRAGMENT VI
. . . . Mes plaisirs veulent un peu de gloire.
J’aime qu’à votre amour je doive ma victoire. Votre bouche dit non ; votre voix et vos yeux Disent un mot plus doux, et le disent bien mieux.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Craignant de vous livrer, craignant de vous défendre, Vous ne m'accordez rien et me laissez tout prendre. La molle résistance, aux timides refus.
Est pour un cœur sensible une faveur de plus.
FRAGMENT VII
Que sert des tours d’airain tout l’appareil horrible? Que servdt à Junon cet Argus si terrible.
Ce front, de jalousie armé de toutes parts.
Où veillaient à la fois cent farouches regards ?
Mais quoi que l’on oppose et d’adresse et de force. Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon ravir l’or de ses bois,
Et du Triple Cerbère assoupir les abois ;
On t’aime, garde-toi d’abandonner la place.
Il faut oser. L’amour favorise l’audace.
Si l’envie à te nuire aiguise tous ses soins.
Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes ; Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes ;
Semer toi-même un bruit d’attaque, de danger ;
Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger.
Et tandis que par toi leur prudence égarée Rit, s’applaudit de voir ton attente frustrée.
Aveugles, auprès d’eux ils laissent échapper Tes pas, qu’ils défiaient de les pouvoir tromper.
Tel, car ainsi que toi c’est l’amour qui le guide.
Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d’Élide,
Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr. Parmi les flots salés garde un flot doux et pur, Invisible, d’Enna va chercher le rivage.
Et l’amer Téthys ignore son passage.
POÈMES
FRAGMENT VIII
Viens près d’elle au matin, quand le dieu du repos Verse au mol oreiller de plus légers pavots,
Voir, sur sa couche encor du soleil ennemie.
Errer nonchalamment une m.ain endormie ;
Ses yeux prêts à s’ouvrir, et sur son teint vermeil Se reposer encor les ailes du sommeil.
FRAGMENT IX
Nulle heure n’est oisive et nul instant n’est vide : Le temps vole, pour eux, d’une aile si rapide ! Tous deux muets, tous deux tranquilles à l’écart. S’étonnent à la fin qu’il soit déjà si tard.
Ils se parlent d’amour dans leur silence même. L’àme sans le vouloir rêve de ce qu’elle aime.
FRAGMENT X
Mais surtout, sans les yeux quels plaisirs sont parfaits ? Laissez, près d’une bouche ainsi voluptueuse. Veiller, discret témoin, la cire lumineuse :
Elle a tout vu la nuit, elle a tout épié ;
Dès que le jour paraît, elle a tout oublié.
(Pris de Pétrone.)
FRAGMENT XI
O crédules amants, écoutez donc au moins De vos baisers secrets ces mobiles témoins.
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
Ces flots d’azur errant sous vos belles dryades, Byblis, Œnone, Alphée et tant d’autres naïades, Qui murmurent encor de doux gémissements.
Tous furent autrefois de crédules amants
Qui, se fondant en pleurs, et changés en fontaines.
Par la pitié des dieux serpentent dans vos plaines.
FRAGMENT XII
L’amour croît par l’exemple, et vit d’illusions.
Belles, étudiez ces tendres fictions
Que les poètes saints, en leurs douces ivresses.
Inventent dans la joie aux bras de leurs maîtresses :
De tout aimable objet Jupiter enflammé.
Et le dieu des combats par Vénus désarmé.
Quand, la tête en son sein mollement étendue.
Aux lèvres de Vénus ^on âme est suspendue.
Et dans ses yeux divins oubliant les hasards.
Nourrit d’un long amour ses avides regards ;
Quels appas trop chéris mirent Pergame en cendre ; Quelles trois déités un berger vit descendre.
Qui, pour briguer la pomme abandonnant les deux De leurs charmes rivaux enivrèrent ses yeux ;
Et le sang d’ Adonis, et la blanche hyacinthe Dont la feuille respire une amoureuse plainte ;
Et la triste Syrinx aux mobiles roseaux,
Et Daphné de lauriers peuplant le bord des eaux ; Herminie aux forêts révélant ses blessures ;
Les grottes, de Médor confidentes parjures ;
Et les ruses d’Armide, et l'amoureux repos Où, sur des lits de fleurs languissent les héros :
Et le myrte vivant aux bocages d’Alcine.
Les Grâces, dont les soins ont élevé Racine,
Aiment à répéter ses écrits enchanteurs.
Tendres comme leurs yeux, doux comme leurs faveurs Belles, ces chants divins sont nés pour votre bouche.
POÈMES. 265
La lyre de Le Brun, qui vous plaît et vous touche,
Tantôt de l’élégie exhale les soupirs.
Tantôt au lit d’amour éveille les plaisirs.
Suivez de sa Psyché la gloire et les alarmes ;
Elle-même voulut qu'il célébrât ses charmes,
Qu’Amour vint pour l’entendre ; et dans ces chants heureux Il la trouva plus belle et redoubla ses feux.
Mon berceau n’a point vu luire un même génie ;
Ma Lycoris pourtant ne sera point bannie.
Comme eux, aux traits d’Amour j’abandonnai mon cœur. Et mon vers a peut-être aussi quelque douceur.
FRAGMENT XIII
Du céleste voyage à mon char confié En deux courses son vol a franchi la moitié. Descendons, sous nos pas la nuit couvre les plaines. De mes cygnes fumants je détache les rênes ; Demain même trajet s’ouvre devant mes yeux ; Mon char avec le jour regagnera les deux.
FRAGMENT XIV
Non ; même sans chercher d’amoureuses promesses. Sans vouloir de Vénus connaître les caresses.
D’être belle toujours vous prenez quelques soins ; Vous voulez plaire même à qui vous plaît le moins. O chaste déité qu’adore le Pirée,
Tu jettes l’instrument, fils de ta main sacrée.
Tu brises cette flûte où^ pour charmer les dieux. Respire en sons légers ton souffle harmonieux ;
Tu rougis de la voir dans une onde fidèle Altérer la beauté de ta joue immortelle.
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
FRAGMENT XV
Quand Junon sur l’Ida plut au maître du monde, (Canathus) l’avait tenue au cristal de son onde,
Et sur sa peau vermeille une savante main Fit distiller la rose et les flots du jasmin.
Cultivez vos attraits ; la plus belle nature Veut les soins délicats d’une aimable culture, " Mais si l’usage est doux, l’abus est odieux.
Des parfums entassés l’amas fastidieux.
De la triste laideur trop impuissantes armes,
A d’indignes soupçons exposerait vos charmes.
Que dans vos vêtements le goût seul consulté N’étale qu’élégance et que simplicité.
L’or ni les diamants n’embellissent les belles ;
Le goût est leur richesse, et, tout puissant comme Il sait créer de rien leurs plus beaux ornements ;
Et tout est sous ses doigts l’or et les diamants. J’aime un sein qui palpite et soulève une gaze. L’heureuse volupté se plaît, dans son extase,
A fouler mollement ces habits radieux Que déploie au Cathay le ver industrieux.
Le coton mol et souple, en une trame habile.
Sur les bords indiens, pour vous prépare et file Ce tissu transparent, ce réseau de Vulcain^
Qui, perfide et propice à l’amant incertain.
Lui semble un voile d’air, un nuage liquide.
Où Vénus se dérobe et fuit son œil avide.
FRAGMENT XVI
Si d’un mot échappé l’outrageuse rudesse A pu blesser l’amour de sa délicatesse.
Immobile il gémit : songe à tout expier. Sans honte, sans réserve, il faut s’humilier,
POÈMES
Tombe même à genoux, bien loin de te défendre ; Tu le verras soudain plus amoureux, plus tendre, Courir et t’arrêter, et lui-même à genoux Accuser en pleurant son injuste courroux.
Mais souvent malgré toi, sans fiel ni sans injure.
Ta bouche d’un trait vif aiguise la piqûre ;
Le trait vole, tu veux le rappeler en vain ;
Ton amant consterné dévore son chagrin.
Ou bien d’un dur refus l’inflexible constance De ces feux tout un jour a trompé l’espérance.
Il boude ; un peu d’aigreur, un mot même douteux Peut tourner la querelle en débat sérieux.
Oh ! trop heureuse alors si, pour fuir cet orage.
Les grâces t’ont donné leur divin badinage, ,
Cet air humble et soumis de n’oser l’approcher. D’avoir peur de ses yeux et de t’aller cacher.
Et de mille autres jeux l’inévitable adresse.
De mille mots plaisants l’aimable gentillesse.
Enfin tous ces détours dont le charme ingénu Fait éclater un rire à peine retenu.
Il t’embrasse, et te tient, plus que jamais il t’aime ; C’est ton tour maintenant de le bouder lui-même. Loin de s’en effrayer, il rit, et mes secrets L’ont instruit des moyens de ramener la paix.
Sache inventer pour lui mille tendres folies.
Il faut, en le grondant, le serrer dans tes bras ;
Lui dire, en le baisant, que tu ne l’aimes pas ;
Et les reproches feints, la colère badine;
Et des mots caressants la mollesse enfantine ;
Et de mille baisers l’implacable fureur.
FRAGMENT XVII
Crains que l’ennui fatal dans son cœur introduit Puisse compter les pas de l’heure qui s’enfuit.
268 POÉSIES d'aNDRE CHENIER.
Il est, pour la tromper, un aimable artifice : Amuse-la des jeux qu’invente le caprice ;
Lasse sa patience à mille tours malins ;
Ris et de sa faiblesse et de ses cris mutins.
Tu braves tant de fois sa menace éprouvée !
Elle vole, tu fuis ; la main déjà levée.
Elle te tient, te presse ; elle va te punir :
Mais vos bouches déjà ne cherchent qu’à s’unir.
Le ciel d’un feu plus beau luit après un orage. L’amour fait à Paphos naître plus d’un nuage;
Mais c’est le souffle pur qui rend l’éclat à l’or :
Et la peine en amour est un plaisir encor.
Le hasard à ton gré n’est pas toujours docile?
Une belle est un bien si léger, si mobile !
Souvent tes doux projets, médités à loisir.
D’avance destinaient la journée au plaisir;
Non, elle ne veut pas. D’autres soins occupée.
Tu vois avec douleur ton attente échappée.
Surtout point de contrainte. Espère un plus beau jour. Imprudent qui fatigue et tourmente l’amour !
Essaye avec les pleurs, les tendres doléances.
De faire à ses desseins de douces violences ;
Sinon, tu vas l’aigrir; tu te perds. La beauté,
Je te l’ai fait entendre, aime sa volonté.
Son cœur impatient, que la contrainte blesse.
Se dépite : il est dur de n’être pas maîtresse. Prends-y garde : une fois le ramier envolé Dans sa cage confuse est en vain rappelé.
Cède, assieds-toi près d’elle ; et, soumis avec grâce. D’un ton un peu plus froid, sans aigreur ni menace, Dis4ui que de tes vœux son plaisir est la loi.
Va, tu n’y perdras rien, repose-toi sur moi. Complaisance a toujours la victoire propice.
Souvent de tes désirs l’utile sacrifice.
Comme un jeune rameau planté dans la saison.
Te rendra de doux fruits une longue moisson.
POÈMES
FRAGMENT XVII
Flore a pour les amants ses corbeilles fertiles ;
Et les fleurs^ dans leurs jeux, ne sont pas inutiles. Les fleurs vengent souvent un amant courroucé Qui feint sur un seul mot de paraître offensé.
Il poursuit son espiègle, il la tient, il la presse ;
Et fixant de ses flancs l’indocile souplesse.
D’un faisceau de bouquets en cachette apporté. Châtie, en badinant, sa coupable beauté,
La fait taire et la gronde, et d’un maître sévère Imite, avec amour, la plainte et la colère ;
Et négligeant ses cris, sa lutte, ses transports. Arme le fouet léger de rapides efforts.
Frappe et frappe sans cesse, et s’irrite et menace.
Et force enfin sa bouche à lui demander grâce. Telle Vénus souvent, aux genoux d’ Adonis,
Vit des taches de rose empreintes sur ses lis.
Tel l’Amour, enchanté d’un si doux badinage. Loin des yeux de sa mère, en un charmant rivage. Caressait sa Psyché dans leurs jeux enfantins.
Et de lacets dorés chargeait ses belles mains.
Fontenay ! lieu qu’Amour fit naître avec la rose. J’irai (sur cet espoir mon âme se repose),
J’irai te voir, et Flore et le ciel qui te luit.
Là je contemple enfin (ma déesse m’y suit).
Sur un lit que je cueille en tes riants asiles.
Ses appas, sa pudeur, et ses fuites agiles.
Et dans la rose en feu l’albâtre confondu.
Comme un ruisseau de lait sur la pourpre étendu.
FRAGMENT XIX
Une jeune beauté par lui seul affermie.
Quand la troupe aux cent yeux est enfin endormie,
POÉSIES d’aNDRÉ CHÉNIER.
De son lit qui pleurait l’absent trop attendu Fuit, se glisse, et d’un pied muet et suspendu Au jeune impatient va, d’aise palpitante.
Ouvrir enfin la porte, amie et confidente ;
Et sa main, devant elle, interroge sans bruit Et sa route peureuse et les murs et la nuit.
(Traduit de Tibulle, ÎI, i.)
FRAGMENT XX
Quand, à la porte ingrate exhalant ses douleurs, Tibulle lui prodigue et l’injure et les pleurs,
La grâce, les talents, ni l’amour le plus tendre D’un douloureux affront ne peuvent le défendre. Encore si vos yeux daignaient, pour nous trahir. Chercher dans vos amants celui qu’on peut choisir. Qu’une belle ose aimer sans honte et sans scrupule. Et qu’on ose soi-même avouer pour émule !
Mais, dieux ! combien de fois notre orgueil ulcéré A rougi du rival qui nous fut préféré !
Oui, Thersite, souvent, peut faire une inconstante. Souvent l’appât du crime est tout ce qui vous tente. Et nous savons à qui de coupables moitiés Immolèrent Astolfe et Joconde oubliés.
Souvent de tous les dieux une Vénus chérie. Par les décrets jaloux d’un bizarre destin,
A reçu dans son lit quelque absurde Vulcain.
FRAGMENT XXI
On ne vit que pour soi ; l’amitié n’est qu’un nom Je veux que mon ami soit hors de tout soupçon ; Mais je vais, tout rempli de mon enchanteresse, Lui conter mes plaisirs, sa beauté, mon ivresse.
POÈMES
De ces récits d’amour l’éloquente chaleur,
•• En me disant heureux, a fait tout mon malheur. Peut-être sur ma foi dévorant ma conquête,
Il vole, en m’accusant, assurer ma défaite,
Me bannir de mon règne, et d’un récit d’amour .' Devenir, s’il se peut, le héros à son tour ;
Et, fier de me devoir une si belle proie.
Ma colère fera la moitié de sa joie.
Pâris fut ravisseur; mais les nœuds d’amitié Au jeune Atride, au moins, ne l’avaient point lié. Patrocle à Briséis aurait été rebelle ;
Et Pylade ignorait qu’Hermione fût belle.
Tout change. Il est passé, ce temps des vrais amis; - Et le parjure utile est honnête et permis..
Il se rit de ma honte et de sa perfidie.
Moi seul, en mes moissons je soufflai l’incendie ; Moi seul, en lui vantant mon trésor clandestin.
J’ai du voleur nocturne aiguillonné la main.
(Imité d'Ovide, Art d'aimer^ 1.)
FRAGMENT XXII
Belles, le ciel a fait pour les mâles cerveaux L’infatigable étude et les doctes travaux.
Pour vous sont les talents aimables et faciles.
Oh ! le sinistre emploi pour les grâces. . . .
De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux. Ou du sec A plus B les sentiers ténébreux !
Quelle bouche immolée â leurs phrases si dures Aura jamais la nuit les suaves murmures.
Et pourra s’amollir à soupirer : Mon cœur !
Mon âme, et tous ces noms d’amoureuse langueur ?
POÉSIES d’ ANDRÉ CHÉNIER.
FRAGMENT XXIII
Aux bords où Ton voit naître et l’Euphrate et le jour, Plus d’obstacle et de crainte environne l’amour. Aussi
. Sans se pouvoir parler même des yeux,
On se parle, on se voit. Leur cœur ingénieux^ Donne à tout une voix entendue et muette.
Tout de leurs doux pensers est le doux interprète. Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs. Leurs dons savent tout dire ; ils s’écrivent des fleurs. Par la tulipe ardente une flamme est jurée ; L’amarante immortelle atteste sa durée ;
L’œillet gronde une belle; un lis vient l’apaiser. L’iris est un soupir ; la rose est un baiser.
C’est ainsi chaque jour qu’une sultane heureuse Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse.
Elle pare son sein de soupirs et de vœux ;
Et des billets d’amour embaument ses cheveux.
FRAGMENT XXIV
OlTrons tout ce qu’on doit d’encens, d’honneurs suprên Aux dieux, à la beauté plus divine qu’eux-mêmes. Puisse aux vallons d’Hémus, où les rocs et les bois Admirèrent d’Orphée et suivirent la voix,
L’Hèbre ne m’avoir pas en vain donné naissance !
Les muses avec moi vont connaître Byzance ;
Et si le ciel se prête à mes eflbrts heureux.
De la Grèce oubliée enfant plus généreux.
Sur ses rives jadis si noblement fécondes.
Du Permesse égaré je ramène les ondes.
Pour la première fois de sa honte étonné.
Le farouche turban jaloux et consterné.
POÈMES. 273
D’un sérail oppresseur, noir séjour des alarmes,
Entendra nos accents et l’amour et vos charmes.
C’est là, non loin des flots dont l’amère rigueur ■ Osa ravir Sestos au nocturne nageur,
: Qu’en des jardins chéris des eaux et du zéphire.
Pour vous, rayonnant d’or, de jaspe et de porphyre,
C Un temple par mes mains doit s’élever un jour.
Sous vos lois j’y rassemble une superbe cour,
Où de tous les climats brillent toutes les belles :
Elles régnent sur tout et vous régnez sur elles.
Là des filles d’indus l’essaim noble et pompeux.
Les vierges de Tamise, au cœur tendre, aux yeux bleus, De Tibre et d’Eridan les flatteuses sirènes.
Et du blond Eurotas les touchantes Hélènes,
Et celles de Colchos, jeune et riche trésor,
^ Plus beau que la toison étincelante d’or, f Et celles qui, du Rhin l’ornement et la gloire,
^ Vont dans ses froids torrents baigner leurs pieds d’ivoire, f' Toutes enfin ; ce bord sera tout l’univers.