‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 1 sur 496 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

(J II A R I* EN Tl EK ET O, LIBRAIRES-ÉDITEURS '

28, QUAI ȟ LOUVRE

AVERTISSEMENT

En publiant, après plusieurs années d’intervalle, une seconde édition critiqde des Poésies d’André Chénier, nous espérons accomplir, moins imparfaitement que dans la première, le vœu littéraire formé, il y a plus de vingt ans, par M. Sainte-Beuve.

La gloire a consacré irrévocablement André Chénier parmi les premiers de nos poètes ; aussi ne croyons-nous pas nécessaire de justifier l’ambition que nous avons eue de donner de ses œuvres une édition qui put, sans trop de désavantage, figurer à côté des éditions de nos classiques français, que d’habiles et doctes critiques ont illustrées de leurs notes. Dans ce but poursuivi de tous nos efforts, et dont peut-être nous avons approché, nous avons revu notre travail avec les plus grands soins ; nous l’avons corrigé, modifié en bien des points et souvent amélioré, nous l’espérons du moins. C’est donc plus et mieux qu’uue réimpression que nous offrons au public : c’est un livre tout nouveau dans plusieurs de ses parties.

AVERTISSEMENT

Dans l’Étude sur la vie et les œuvres d’André Chénier, après avoir caractérisé nettement sa tentative littéraire, tentative dans laquelle on avait d’abord cru voir un essai de renaissance gréco-latine, et qui est une renaissance éminemment nationale, nous avons cherché à faire ressortir les influences qu’exercèrent sur André Chénier les littératures antiques et la littérature française, celles qu’il reçut, au point de vue littéraire et politique, de sa famille, de ses amis, enfin des événements, nous efforçant ainsi de le suivre dans le développement de son double caractère de poète et de citoyen.

La partie biographique a reçu de nombreuses additions. Mieux informé sur les événements principaux de la vie d’André, nous avons corrigé quelques erreurs et comblé d’importantes lacunes. C’est ainsi que le lecteur trouvera dans cette édition un récit détaillé et une appréciation toute nouvelle des malheureuses circonstances qui ont amené l’arrestation de Chénier et des événements fatals qui l’ont conduit le 7 thermidor sur les gradins de Fouquier-Tinville.

A la suite de cette Étude, on trouvera, dans un premier Appendice, l’histoire complète et détaillée de la publication des Œuvres posthumes, et, dans un second, un Aperçu sur les œuvres encore inédites.

Quant au texte même des poésies, pour lequel nous avons suivi en général celui de l’édition de 1819, le plus exact et le plus pur, nous l’avons revu avec la plus grande attention et nous avons pu corriger quelques leçons manifestement vicieuses, dues sans doute à une lecture trop rapide des manuscrits. Dans l’ensemble de l’œuvre, les divisions générales

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ni

des précédentes éditions ont été conservées. Nous rappellerons qu’au titre A'Idylles nous «avons substitué celui de Poésies antiques ; celles-ci ont été subdivisées en Petits Poèmes, Élégies, Idylles ,: Èpigrammes , Etudes et Fragments, et nous y avons joint les Petits Fragments, publiés en 1 859 par M. Sainte-Beuve. Les Elégies ont été réparties en trois livres : le premier comprend toutes les pièces qu’ont inspirées l’amitié, les arts, ainsi que les joies, les souffrances intimes et les voyages du poète ; le second renferme toutes les élégies adressées à Lyeoris, à Camille, à D’.r. ; et le troisième, les pièces d’un rhythme nouveau, où le poète a célébré Fanny, la plus cliaste des Muses. Aux Êpîtres sont venues se joindre quelques pièces rangées à tort dans les Elégies, Dans l'Art d'aimer sont entrés plusieurs morceaux, qui prennent ainsi une importance qu’ils n’avaient pas dans les fragments d’élégies. Enfin, plusieurs pièces composées en grande partie à Saint-Lazare ont été réunies sous le titre do Dernières Poésies.

Quant à V Hermès, profitant du travail de M. Sainte-Beuve et de la publication récente de M. Egger, nous avons essajé, dans cette édition, d’en coordonner les fragments et de reconstruire ce poème sur le plan que paraît en avoir tracé André Chénier.

Toute classification trop absolue a été écartée, comme pouvant être contraire à la vérité ; nous avons tâché de concilier l’importance, la nature, le genre et la date présumée des différentes pièces. Il ne faut pas d’ailleurs l’oublier : ici tout est factice, comme dans toute œuvre posthume dont la publication n’a pas été préparée par l'auteur lui-même. Que

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serait-il en effet advenu des raille projets que le temps n’a pas permis à André Chénier de réaliser? Nul ne le sait ; et même aurions-nous sous les yeux ses manuscrits et les quelques indications qu’on y rencontre, qu’il serait présomptueux de décider dans quel ordre et sous quels titres il eût publié ses poésies.

Quant aux notes, nous n’en dirons que peu de mots. On verra que nous y avons relevé les variantes, et tous les passages des poêles anciens imités par André Chénier, sans oublier d’indiquer ceux qui l’avaient été, avant lui, par nos principaux poètes lyriques et élégiaques. Elles ont été l’objet d’une révision sévère et l’on en trouvera un grand nombre de nouvelles. C’est ainsi qu’une lecture plus attentive d’Aristophane nous a fait découvrir quelques imitations curieuses qui nous avaient primitivement échappé.

Ces notes se rapportent tour à tour à l’érudition, à la pensée, à la diction poétique, à la langue. Le désir d’être exact et utile nous a fait une loi de remonter toujours à la source antique et de puiser toutes nos explications, de quelque nature qu’elles fussent, dans les écrivains grecs et latins, si familiers à André Chénier, le plus érudit des poètes français.

Quant au Lexique, nous avons cru devoir le supprimer dans cette édition que son format destinait à être portative. Mais nous avons dressé un index des variantes que présentent les différentes éditions et des corrections que nous avons nousmême introduites dans le texte d’André Chénier. La table des matières elle-même a été modifiée : nous y avons donné pour chaque pièce la date de la première publication. On reconnaîtra enfin, nous l’espérons, que nous n’avons reculé devant

AVERTISSEMENT. v

aucun effort, devant aucune recherche pour rendre cette nouvelle édition digne du bienveillant accueil que la critique française avait fait à notre précédent travail.

La longue intimité dans laquelle nous avons de nouveau vécu avec ce jeune et puissant génie n'a fait que confirmer notre admiration première. Les œuvres d’André Chénier pénètrent l ame, car elles sont enflammées d’une éloquente vie. La lecture en est salutaire : elle forme, fixe ou ravive le goût, ramène au saint amour des lettres, au culte de la forme dans les arts ; et, à un point de vue plus élevé, plus grave, au milieu des inquiétudes morales et politiques de notre époque, elle doit ranimer dans tous les cœurs l’amour de la vertu et de la liberté.

Partout, au nom du poète, nous avons trouvé les plus encourageantes et les plus chaleureuses sympathies. C’est un devoir pour nous de rappeler tout ce que nous devons à l’illustre critique qui n’est plus. Nous ne pouvons oublier que les travaux de M. Sainte-Beuve, en éclairant et la route et le but, ont assuré nos premiers pas ; et que, dans un désintéressement littéraire, digne d 'être remarqué, il a mis à notre disposition le manuscrit qui contenait les précieuses notes do M. Boissonade.

Il nous est impossible encore de ne pas nous souvenir de la grâce charmante avec laquelle Madame la comtesse Hocquart nous a livré les traditions d’une noble famille, où vit encore le souvenir d’André, et nous a permis de contempler l’image adorée de Fanny, cette chaste Muse des derniers beaux jours du poète.

Plusieurs personnes ont eu la bonté de nous rappeler la

AVERTISSEMENT

promesse que nous avions faite, dans l’Avertissement de notre première édition, de nous consacrer à la publication des Œuvres en prose d’André Chénier. Malgré le désir que nous en avions, des circonstances indépendantes de notre volonté ont jusqu’ici retardé cette publication ; mais nous n’avons pas oublié notre promesse et il ne tiendra pas à nous qu’elle ne reçoive son accomplissement dans un avenir peu éloigné.

Paris, février 1870.

SA VIE ET SES ŒUVRES

Les œuvres d’André Chénier ont eu, sur la littérature de notre époque, une influence déjà maintes fois signalée ; aussi, avant de -retracer les événements auxquels André fut mêlé, comme poète et comme citoyen, est-il important de rechercher dans le passé quelles causes générales contribuèrent au développement de son génie. Ce sera en quelque sorte découvrir le secret de la renaissance de la poésie française au dix-neuvième siècle, que de montrer le vieil Homère guidant le premier pontife de cet art nouveau dans les retraites des Muses et des Grâces. Et, puisque les époques de l’esprit humain s’enchaînent l’une à l’autre, nous devrons examiner en même temps quel est le lien intime qui unit André Chénier au seizième et au dix-septième siècle, et comment il avait sa place marquée dans l’histoire de la littérature française.

Or il nous semble qu’on caractériserait nettement la tentative littéraire d’André Chénier en disant qu’au dix-huitième siècle, pour ranimer la poésie, qui dans son immortalité ne plait aux hommes que par un rajeunissement perpétuel, il fallait, sévèrement averti par Malherbe et Boileau, renouveler la tentative de Ronsard avec le

yI„ ANDRÉ CHÉNIER,

goût pur de Racine ; c’est-à-dire importer dans la poésie française les qualités de lyrisme, de grâce, de vérité, de liberté, inhérentes à la poésie grecque; en savoir discerner les véritables richesses; surtout chercher et retrouver, dans la langue nationale, tous les éléments nécessaires pour atteindre à la beauté, à la pureté, à la sensibilité de l’art hellénique, sans forcer les lèvres françaises à reparler une langue morte avec les pensées et les mœurs d'un autre âge.

En effet, sur André Chénier s’exercent deux influences constantes et également puissantes : celle des littératures antiques et celle de la littérature française.

C’est Homère qui, le premier, du haut de son Olympe poétique, lui verse la sainte inspiration. Homère domine l’œuvre d’André et la pénètre jusque dans ses replis les plus cachés. Les beautés franches et les grâces çaives, tantôt y coulent abondamment comme de la bouche même de l’aveugle divin, tantôt, plus adoucies et plus molles, s'y répandent, non plus comme les flots d’une mer retentissante, mais comme les eaux pures d'un Mincius, au milieu d’ombrages charmés. C’est ainsi que le grand art d’Homère envahit brusquement le sein du poète, ou s’y insinue par l’art savant et perfectionné de Virgile et de Théocrite. Si, dans d’autres genres encore, André cherche à se rapprocher d’Horace, son émule chez les Latins, de Catulle, de Tibulle, d Ovide, de Properce, c’est qu’il reconnaît en eux la forte empreinte d’une poésie grecque, lyrique et élégiaque, dont ils ont recueilli les débris, et qui, elle-même, avait subi l'influence homérique. C’est là, au sein même de la poésie latine, qu’il retrouve un art grec, oublié, perdu, dont l'école alexandrine avait distillé la fleur, art tout de grâce, de moUe passion, de sentiments choisis. Il se plail à recomposer une anthologie, qu'il ne recueille pas ainsi que Méléagrc, mais qu’il imagine, qu’il crée, mettant, comme un sourire, toutes les délicatesses helléniques aux lèvres de la poésie française rajeunie.

Pénétré d’Homère, de Pindare, de Théocrite, André Chénier a su plier aux grâces ioniennes et doriennes la langue à laquelle étaient restés fièrement fidèles Rabelais, Amyot, Corneille, Pascal et La Fontaine. Son but constant, son ambition était, tout en s’inspirant de l’indulgente philosophie d'Horace et de la mélancolique

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SA VIE ET SES ŒUVRES

tendresse de Virgile, de contraindre les Muses françaises à allier, aux suaves accents de Racine, le naturel et l ample grandeur d’Homère, ainsi que la poétique simplicité de Théocrite.

Si André n'a pas atteint jusqu’au poète thébain, si, comme inspiration lyrique, il n’est pas allé au delà d’Horace, en ajoutant toutefois à sa lyre la corde indignée d’Archiloque, il faut reconnaître, ce que nous démontrerons amplement plus loin, que sa Muse s’essaye à ce vol hardi, et que la poésie française, lyrique et élégiaque au seizième siècle, dramatique et didactique au dix-septième, tend, avec André Chénier, à redevenir ce qu’elle sera de plus en plus, élégiaque et lyrique.

De ces influences que nous venons de signaler, il n’en est pas une qu’André n’ait volontairement et librement recherchée. La belle forme antique est, pour ainsi dire, un moule qu’il prépare aux pensers nouveaux qu’il veut y verser et y fondre. Mais, si nous le voyons, à tous les instants de sa carrière poétique, préoccupé d’atteindre à la pureté de l’art grec, nous le voyons aussi rassembler avec soin toutes les ressources que peuvent offrir la langue et l’esprit français.

Chénier ne se fait l’imitateur des anciens que pour devenir leur rival. Tableaux, pensées, sentiments, il s’empare de tout, cherchant, poète français, à les vaincre, du moins à les égaler, sur leur propre terrain. Si Homère, Théocrite, Virgile, Horace, n’avaient eu à lui apprendre la langue, la diction poétique, à l’initier à ce qu’il y a de plus difficile, de plus exquis, de plus délicat dans tous les arts, à la forme, peut-être ne leur eùt-il donné qu’une attention d’érudit, sachant bien, lui, philosophe et moraliste, que sciences, mœurs, coutumes, tout a changé depuis l’antiquité, et que désormais la lyre ne doit prêter ses accords qu’à des pensers nouveaux.

Dans chaque genre qu’il aborde, sa préoccupation constante est donc, contrairement à ce qu’on a pu croire dans le principe, de se dégager des anciens, à mesure que, dans les luttes qu’il leur livre, il sent ses reins s’assouplir et ses forces s’accroître. C’est pourquoi il ne faut point voir dans la tentative d’André Chénier une renaissance gréco-latiue ; c’est véritablement une renaissance française, conséquence des seizième et dix-septième siècles, avec cette différence que le seizième siècle avait vu la Grèce à travers l'afféterie

X ANDRÉ CHÉNIER

italienne, le dix-septième, à travers le faste de Louis XIV, tandis qu’André Chénier a, dans l’âme de sa mère, respiré la Grèce tout entière; il parle la même langue que Racine, mais trempée d'une grâce byzantine, attique même, naturelle et innée, et dans laquelle se fondent heureusement l’ingéniosité grecque et la franchise gauloise.

Tandis qu’on croit sa pensée errante aux bords de l’Eurotas, elle est aux rives de la Seine. Disciple studieux de nos grands siècles littéraires, il poursuit dans ses changements, dans ses progrès, dans ses appauvrissements, notre vieille langue nationale, à laquelle il veut faire honneur. Toutefois, c’est surtout dans les prosateurs, dans Montaigne, dans Amyot, dans Rabelais l, qu’il la recherche et qu’il l’étudie. 11 en reçoit une influence semblable à celle qu’en reçut Régnier, dont il se rapprochera par l’énergie, tandis que, par par l’harmonie, il se rapprochera plutôt de Malherbe, fondant ces deux langues, si l’on peut parler ainsi, dans une langue nouvelle, fécondée par le lyrisme grec et plus élevée d’un ton. Quant à la poésie antérieure, c’est, le plus souvent, à travers Malherbe et Boileau qu’il la voit et la juge. Il lisait peu Ronsard ; son commentaire sur Malherbe le prouve. En effet, s’il l’eût mieux connu, il n’eût pas été sans remarquer que toutes les expressions qu’il admire comme traduites heureusement du latin, ou qui lui rappellent le grand Corneille, se trouvent aussi dans Ronsard. Mais l’étude de la poésie du seizième siècle n'était pas indispensable à André; car, remontant jusqu’à la source grecque elle-même, il y puisait un breuvage plus pur que celui dont la coupe de Ronsard aurait trempe ses lèvres. Et, d’ailleurs, sa tentative différait justement de celle de Ronsard par des qualités, essentiellement grecques, de règle, de choix, de mesure, de goût, et surtout par le fini du travail auquel l’avaient habitué les écrivains du dix-septième siècle.

1 André avait lu Rabelais en poète ; il comprenait certainement toute sa portée philosophique et littéraire. M. Sainte-Beuve, Portr. litt., nous en a transmis un témoignage. « M. Piscatorv père, qui a connu André Chénier avant la Révolution, l'a un jour entendu causer avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu’il en disait a laissé dans l'esprit de M. Piscatory une impression singulière de nouveauté et d’éloquence. s

SA VIE ET SES ŒUVRES

André Chénier est sous l’influence directe de Racine. Tous deux, ils conçoivent de la même manière l’art de la poésie ; quand ils composent, ils préparent soigneusement leur œuvre. Le vers est, pour eux, la dernière expression, la forme parfaite d’une pensée méditée que les nombres viennent animer. Aussi André préparait-il d’abord ses idylles en prose, comme Racine ses tragédies. Et il ne faut pas voir là seulement un parti pris, un caprice d’écrivain, mais, ce qui est plus important, une grande probité littéraire. Sans doute André avait remarqué les défauts de la poésie dramatique et didactique du dix-septième siècle. Les écrivains de Louis XIV n’avaient pas vu la Grèce avec ses yeux ; surtout ils n’avaient pas compris que, si le peuple d’Athènes parlait la langue de ses poètes et de ses orateurs, ceux-ci, par conséquent, parlaient la langue du peuple, langue sans restrictions ni conventions. Mais ce n’est pas le génie dramatique de Racine qui eut quelque influence sur lui : c’est le génie élé— giaque, en un mot le cœur de Racine, le côté pur et virgilieu.

Si nous voulions aussi rechercher sous quel rapport on peut rapprocher André de La Fontaine, nous dirions d’abord, à un point de vue philosophique, que, bien qu’ils sacrifient encore aux Muscs de l'Hélicon, aux Dieux, à la beauté plus divine qu' eux-mêmes, la vérité scientifique pénètre leur poésie, et que, pour eux, le soleil est immobile et la terre chemine; ensuite nous verrions comme l’art exquis d’André sait découvrir dans La Fontaine, pour en faire son profit, l’élégante précision d’Horace et les grâces champêtres du pasteur de Sicile.

On le voit, soumis à des influences diverses et multiples, le génie d’André Chénier est complexe et formé de ce qu’il y a de plus délicat, de plus subtil, de plus mollement gracieux dans cette abstraction qu’on nomme le beau. Partout, dans Virgile, dans Racine, dans La Fontaine, ce sont les secrets de l’art grec qu'il surprend. Partout il va recueillir les moindres gouttes de miel qu’ont çà et là déposées les abeilles envolées de l'Hymette ; partout, comme Horace, il respire ces légers parfums, nourriture ambrosienne, qui s’étaient dissipés dans les airs avec l’àme des Ptolémées.

Certes, l’essence même d’un tel génie était la liberté. Or, à l’époque où vint André, la doctrine littéraire de Boileau, clair reflet de I’orl-Royal, était puissante encore; et elle était d’autant plus difïi—

XII ANDRÉ CHÉNIER

cile à ébranler, quelle s’appuyait sur la raison, base essentielle de toutes les productions de l’esprit. 11 fallait donc non pas détruire, non pas nier cette doctrine, mais l’élargir, l’assouplir, lui rendre en grâces ce qu’on lui ôtait en austérité ; en un mot, retremper la raison inflexible de Boileau au libre génie d’ilorace. L’avoir osé est une des plus brillantes gloires d’André, et l’on peut dire que l 'Art poétique et l'Invention sont pour longtemps les deux livres sacrés de la littérature française. Ils se complètent, se corrigent l’un l’autre, et, présentés ainsi dans une union intime et indissoluble, ils forment un poërae didactique admirable, écrit par un sage et par un poète, et tel qu’aucune nation ancienne ou moderne ne peut en offrir un pareil. Peut-être l’influence delà littérature anglaise, celle de Pope en particulier, contribua-t-elle à le pousser dans cette nouvelle voie. Il avait, du reste, besoin pour lui-même d’une liberté plus grande au moment d’entreprendre, aux flambeaux de Lucrèce et de Newton, et sous l’influence contemporaine de Buffon, ce grand poëme de V Hermès, que devait animer l'esprit nouveau.

Au dix-huitième siècle, après Voltaire, une passion s’était emparée de tous les esprits, celle de l’universalité. André n’y pouvait échapper; aussi le voyons-nous de bonne heure appliqué à acquérir toutes les connaissances humaines. Les quelques fragments de V Hermès que nous possédons témoignent des efforts constants du poète dans cette direction. Mais, vers 1780, d’autres influences avaient modiflé celles des encyclopédistes, et des travaux purement scientifiques n’auraient pu satisfaire une âme, qui, avec Jean-Jacques Rousseau, avait bu aux sources vives de la nature. Même avant celte époque, la mode avait été aux bergeries, aux églogues ; la contagion était devenue générale, et André n’en fut pas toujours à l’abri.

En un mot, Chénier fut de son siècle par ses tendances philosophiques et par son amour pour la nature. C’est en le suivant dans cette double direction qu’on mettrait à découvert certains défauts, communs à tous les hommes de son siècle, et qui se sont insinués parfois jusque dans ses inspirations les plus poétiques.

Ainsi, pour nous résumer, avec André Chénier, les idées philosophiques du dix-huitième siècle, quelques-unes de celles du dix-neuvième déjà pressenties, vont avoir un poétique interprète ; la vieille langue nationale va de ses propres richesses se refaire une parure

SA VIE ET SES ŒUVRES

nouvelle ; et ces idées et cette langue vont se tremper d’une grâce légère, que ne nous avaient point révélée les débris de marbre de la Grèce, et que cependant alors les cendres déblayées d’Herculanum commençaient à faire revivre à nos yeux, comme pour nous dédommager de l'Anthologie perdue de Méléagre.

Telles sont, rapidement exposées, les influences qui étaient comme suspendues au-dessus du berceau du poète. A côté de ces influences, pour ainsi dire latentes, difficiles à préciser, il en est d’autres aussi puissantes, plus directes, et qui s’exercent dans tout le cours de la vie d’un homme, par sa famille, par les personnes qui l’entourent et par les événements. Celles-là sont inséparables de la biographie.

La famille de Chénier est, dit-on, originaire du Poitou ; elle aurait pris son nom d’un hameau situé sur la lisière du Poitou et de la Saintonge. Les Chénier occupèrent longtemps la place d’inspecteur des mines du Languedoc et du Roussillon. Le père d’André, Louis de Chénier, naquit, le 3 juin 1722, à Montfort, actuellement commune du canton d’Axat, arrondissement de Limoux, département de l’Aude.

Assez jeune, il quitta la France et alla à Constantinople, comme député de la nation, pour protéger les intérêts du commerce du Languedoc. Toutefois, quelques intérêts de négoce personnels durent certainement l'attirer aussi loin de sa patrie. Son caractère droit et , inflexible lui acquit, au bout de peu de temps, l’amitié du comte Desalleurs, alors ambassadeur auprès de la Sublime Porte. Celui-ci lui lit remplir les fonctions de consul général, fonctions qui lui furent bientôt confirmées par la cour de France, et qu’il conserva sous le comte de Vergennes qui, en 1755, après la mort du comte Desallcurs, fut nommé ambassadeur en Turquie.

Ce fut à Constantinople que M. de Chénier se maria ; il épousa une jeune Grecque, Mademoiselle Santi-l’IIomaka, qui était, on le sait, la sœur de la grand ’mère de M. Thiers. Pendant les dix premières années de son mariage, qu’elle passa à Constantinople, Madame de Chénier eut quatre fils et quatre filles. Trois filles

X1V ANDRÉ CHÉNIER

moururent à Constantinople ; la quatrième, Mademoiselle Hélène de Chénier, épousa, vers 1787, M. le comte Latour de Saint-lgest '.

André-Marie de Chénier naquit le 30 octobre 1762, à Galata, Perch-bazar, dans la maison du consulat de France *.

En 1765, Louis de Chénier reprit, avec sa femme et ses enfants, le chemin de la France, où il espérait continuer sa carrière diplomatique. En effet, vers 1767, il partit pour l’Afrique avec le comte de

1 Voici aussi exactement que possible le tableau généalogique de la fa ■ mille de Chénier :

I Constantin-Xavier, né le 4 août 1757,

I mort le 9 fév. 1837.

Louis de Cliénier, 1722-1795.

/ Santi-l’Uoinaka

M"* Santi-l’Homaka. '

M. Amie, député du commerce [ de Marseille à Constantinople.

Louis-Sauveur, né le 27 nov. 1761, mort le 11 déc. 1823.

And ré-Marie, né le 30 ort. 1762.

mort le 7 tlier. 1791.

Joseph-Marie, né le 11 fév. 1761, mort le lOjanv. 1811.

Hélène de Chénier, 17. .-1797, morte

& l’Ue de France.

Le comte Latour de Saint-lgest.

Marie-Madeleine.

Gabriel de Chénier, né en 1800.

Pierre-Louis Thiers.

Gustave Latour de Saint-lgest, 1797-1833.

M"* de Cliazal, morte en 1853.

Louis-Adolphe

Thiers,

né le 15 avril 1797.

s Cette maison, bâtie en énormes pierres de taille, a échappé aux incendies qui ont si souvent ravagé Constantinople et ses faubourgs. Elle porte encore l’écusson de pierre aux fleurs de lis. C’est la banque ottomane qui l’occupe aujourd’hui ; la pièce où est la caisse, grande et voûtée, est celle même où André Chénier vint au monde.

SA VIE ET SES ŒUVRES

Brugnon. Madame de Chénier resta à Paris avec ses enfants, dont elle dirigea elle-même la première éducation. Vers 1770, André alla passer quelques mois chez sa tante, à Carcassonne, sous le beau ciel du Languedoc *. Enfin, André et ses trois frères durent entrer, vers 1773, au collège de Navarre. M. de Chénier, après sa mission en Afrique, avait été nommé chargé d’affaires auprès de l’empereur du Maroc, mais Madame de Chénier resta toujours en France, auprès de ses enfants. Elle demeurait alors rue Culture-Sainte-Catherine, en face les Filles-Bleues *.

A seize ans, André savait déjà très-bien le grec ; de cette époque nous avons une traduction d’un fragment de Sappho ; et bien que depuis on ait dit le contraire, nous devons en croire André Chénier, qui nous l’affirme dans son Épître au marquis de Brazais :

A peine avais-je vu luire seize printemps.

Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sappho, des champs de Mytilène,

Avait daigné me suivre aux rives de la Seine.

On le voit ; il s’intéressait déjà par instinct à d’autres livres que ceux que l’éducation universitaire lui mettait entre les mains. Il est

* Il en conserva de longs souvenirs. Voici une note où il s’est plu à retracer une impression d'enfant et un vœu de poète : a En me rappelant les beaux pays, les eaux, les fontaines, les sources de toute espèce que j’ai vus dans un âge où je ne savais guère voir, il m’est revenu un souvenir de mon enfance que je ne veux pas perdre. Je ne pouvais guère avoir que huit ans, ainsi il y a quinze ans (comme je suis devenu vieux !) qu’un jour de fête on me mena monter une montagne. 11 y avait beaucoup de peuple en dévotion. Dans la montagne, à côté du chemin, à droite, il y avait une fontaine dans une espèce de voûte creusée dans le roc ; l’eau en était superbe et fraîche, et il y avait sous la petite voûte une ou deux madones. Autant que je puis croire, c’était près d’une ville nommée Limoux, au bas Languedoc. Après avoir marché longtemps, nous arrivâmes à une église bien fraîche, et dans laquelle je me souviens bien qu’il y avait un grand puits. Je ne m’informerai à personne de ce lieu-là, car j’aurai un grand plaisir à le retrouver, lorsque mes voyages me ramèneront dans ce pays. Si jamais j’ai, dans un pays qui me plaise, un asile à ma fantaisie, je veux y arranger, s’il est possible, une fontaine de la même manière, avec une statue aux Nymphes, et imiter ces inscriptions antiques : de Fontibus sacris, etc.

* Adresse trouvée sur le carnet de Vernet, qui appelle Madame de

XVI ANDRÉ CHÉNIER

naturel aussi de penser qu’il dut, à cette époque, s’essayer à traduire quelques passages de Virgile ou d’Homère. En 1778 il était en rhétorique1; il redoubla sans doute cette classe, fit, selon l’usage i’alors, deux années de philosophie, et sortit du collège en 1781. Il r avait contracté de précieuses amitiés ; c’est du collège, en effet, yue date sa liaison avec les Trudaine et avec les de Pange.

A peine sorti du "collège, André dut choisir une carrière. La modeste fortune de M. de Chénier le père ne permettait pas à ses enfants de s’oublier dans de trop longs loisirs ; l’aîné, Constantin-Xavier, avait embrassé la diplomatie, où son père espérait pouvoir le pousser rapidement ; les trois autres furent destinés à l’état militaire. Dans l’année 1782 *, André Chénier fut, en qualité de cadet-gentilhomme », attaché au régiment d'infanterie d'Angoumois * et envoyé à Strasbourg.

Chénier : Madame Chénier la Grecque. Voy. Les Yernet, Joseph Vernet et la peinture au dix-huitième siècle.

1 Dans la liste des élèves couronnés au collège de Navarre, le nom d'André Chénier ne parait qu'en l’année 1778, où il remporta le premier prix de discours français et un premier accessit en version latine.

4 C’est la seconde moitié de l’année 1782 qu’il passa au régiment ; au mois d’avril il était encore à Paris. Une de ses élégies porte cette mention : « Fait le 23 avril 1782, avant d'aller à l'Opéra. »

* C’est au même titre que Louis-Sauveur était entré en 1780 au régiment d’infanterie de Bassigny, et que Marie-Joseph entra en 1783 au régiment de dragons de Montmorency. Ce fut cette position de volontaire qui permit à André et à Marie-Joseph de quitter le service quand ils le voulurent. Sauveur, qui seul poursuivit sa carrière militaire, devint rapidement adjudant général. — La position de cadet-gentilhomme était une sorte de stage par lequel passaient les jeunes gentilshommes avant d’être nommés officiers. Organisés d'abord en compagnies par Louis XIV et Louis XV, les cadets-gentilshommes furent, en vertu d’une ordonnance du 25 mars 1776, répartis entre tous les régiments de France, excepté celui du roi qui n’en avait pas. Il y en avait dix dans chaque régiment, un par compagnie. Exempts des corvées, ils recevaient l’éducation militaire du soldat, puis remplissaient les fonctions de bas officiers. On ne leur devait pas obéissance, mais, ainsi que le dit la formule de réception, on devait les respecter comme s’ils avaient été officiers. Leur costume était un compromis entre celui de soldat et celui d’officier ; ils portaient pour marque distinctive une épaulette d’or ou d'argent. Ils recevaient une paye de douze sous par jour.

4 Le régiment d’Augoumois était commandé par le marquis d’Usson, et avait pour mestre de camp en second le chevalier de Narbonne, qui de-

xvn

SA VIE ET SES ŒUVRES

Dans les longues heures de liberté que lui laissaient les exercices militaires, André reprit ses études, en compagnie du marquis de Brazais. C’est à Strasbourg qu’il écrivit deux belles épîtres, en réponse à celle que lui avait adressée Le Brun, lors de son départ pour le régiment*. Strasbourg était la patrie de Brunck, le seul érudit que la France put alors opposer à l’Allemagne et h l’Angleterre. Les Analecta avaient paru en 1776. Brunck avait été officier comme André, et l’on aimerait à penser qu’ils se rapprochèrent, qu’ils se lièrent, et que ce fut Brunck lui-même qui lui mit entre les mains ce livre qui ne devait plus le quitter.

Mais André, éloigné du cercle brillant qu’il avait à peine entrevu chez sa mère, entre sa sortie du collège et son entrée au service militaire, ne pouvait se plier à l’isolement; l’ennui le gagnait parmi les occupations futiles du régiment; au milieu des camps, pouvait-il

adorer et Vertumne et Palès?

Il faut un cœur paisible à ces dieux de la paix.

Il ne put longtemps supporter cette existence. Six mois après son arrivée à Strasbourg, il quittait l’armée et retournait près des siens savourer sa libre pauvreté.

D'ailleurs, c’est vers cette époque qu’il ressentit les premières atteintes de la douloureuse maladie dont il souffrit toute sa vie. Il est à croire qu’elle ne fut pas étrangère h la prompte résolution que prit André d’abandonner le service militaire. Elle était incompatible avec les fatigues et les privations. 11 revint à Paris souffrant et se plaignant de sables brûlants. Il lui fallait une vie calme, soumise à un régime sévère, hélas ! bien difficile à un âge où s’éveillent en même temps toutes les passions d’une forte jeunesse. Aussi il n’rst pas probable qu’il ait été en Angleterre au mois de décembre 1782,

puis fut ministre de la guerre. Presque tous les grades étaient occupés par les plus grands noms de France. Dans ce régiment servait, comme lieutenant, de La Tour-d’Auvergne Corret, célèbre depuis sous le nom de premier grenadier de France.

1 On a toujours dit, à tort, que l’épître de Le Brun était une réponse à celle d'André. Vov. à ce sujet la première note d» la première épîtro, page 303.

xviii ANDRÉ CHÉNIER,

comme semblent le témoigner des vers qui portent cette date dans

les éditions précédentes, et où il se peint lui-même

Sans parents, sans amis et sans concitoyens.

Par les vagues jeté sur celte île farouche?

La date de 1782 n'cst-elle pas une mauvaise lecture; n’est-ce pas plutôt 1787! D’ailleurs, qu’cùt-il été faire à Londres? Nous étions à cette époque en guerre avec l’Angleterre.

Les premiers mois de l’année 1783 furent donc pénibles. En proie à une maladie douloureuse *, dangereuse même, il inquiéta cruellement sa famille et ses amis ; mais les soins de ceux qui l’entouraient, la sollicitude maternelle le ramenèrent à la vie. Ce n’était pas assez ; l’abandonner à sa vie studieuse et renfermée, c’était le condamner à une rechute certaine. Il fallait d incessantes distraotions h cet esprit que dévorait une activité fiévreuse ; une vie facile et libre, au grand air, la nature, les arts pouvaient seuls lui rendre le calme qui lui manquait. C’est alors que les frères Trudaine lui proposèrent de les accompagner dans un grand voyage. L’espoir de se voir bientôt transporté au milieu de cette Rome antique où il a si souvent vécu par la pensée, le ranime ; l’Italie lui apparaît comme la fin de ses maux, et il s’écrie :

C’est là qu’un plus beau ciel, peut-être, dans mes flancs,

Éteindra les douleurs et les sables brûlants,

et, dans son enthousiasme, il s’adresse à la Fortune Libératrice. Bientôt il s’enflamme du désir de revoir la Grèce, cet idéal à peine entrevu des bords de son berceau, et les voyageurs décident de s’embarquer h Marseille pour aller visiter successivement l’Italie, l’Asie Mineure et la Grèce. Ce fut un beau projet, dont André appelait la réalisation de tous ses vœux ; deux années ne devaient pas être trop pour le mettre à exécution. Près de partir, il adressa aux

1 II avait des coliques néphrétiques ; ce fut Geoffroy, le médecin de sa famille, qui lui donna d’abord des soins ; ensuite il sc borna à suivre un régime approprié à sa maladie. Dans le courant de sa carrière, on le voit tantôt en Savoie, tantôt à Forges, tantôt à Passy, où il faisait probablement usage des eaux thermales qui s’y trouvent.

SA VIE ET SES ŒUVRES

frères de Pange de touchants adieux, où son âme semble se partager entre les amis qui l’emmènent et ceux qu’il va quitter.

De ce voyage il ne reste que peu de notes d’André ; il vit beaucoup et écrivit peu. Dans les poésies qu’il composa plus tard, on aperçoit les traces d’une admiration très-vive pour la Suisse. A Rome, où il fit un long séjour, après les longues journées passées dans l’étude des monuments antiques, il allait le soir écouter, au théâtre Apollo, la musique enchanteresse de Cimarosa et de Paesieilo, ou bien il allait dans le monde, partout admis et recherché, dans cette société romaine si resplendissante alors, et que traversaient incessamment les hommes les plus considérables de l’Europe. 11 ne put fréquenter sans enthousiasme ' le salon littéraire et artistique de la signora Maria Pezelli, alors encore dans tout l’éclat de sa gloire, ce salon où l’année précédente vibrait la lyre altière d’Alfieri, et où avait passagèrement trôné la comtesse d’Albany *. Dans ce cercle brillant, sous la séduisante influence de cette Muse artiste et poète, on s'élançait vers l’espoir d’une renaissance littéraire, et André, sous le charme, comme tant d’autres, trouvait peut-être des accents émus pour célébrer la belle Florentine.

Après plusieurs mois passés à Rome dans l’enchantement, il alla à Naples. Mais, hélas! il lui fut refusé de revoir la Grèce. Sa santé, ébranlée de nouveau, lui conseilla le retour, et le voyage se borna à l’Italie. L’imagination d’André, seule, s’élança au delà des bornes qui lui étaient imposées, et de loin salua cette Grèce si longtemps espérée :

Salut, dieux de l’Euxin, Hellé, Sestos, Abide,

Et nymphes du Bosphore, et nymphe Propontide I etc.

A son retour, vers la fin de 1784, ou plutôt dans les premiers mois de 1785, il éprouva une véritable émotion en touchant le solde la France

Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir ;

et ce n'est pas sans attendrissement qu’il revit les bords où il avait laissé les meilleurs et les plus chers amis de sa jeunesse :

1 Voy. Élégies, I, xn.

* La comtesse d’Albany, par M. Saint-René Taillandier, p. 70.

y* ANDRÉ CHÉNIER,

0 des fleuves français brillante souveraine,

Salut ! ma longue course à tes bords me ramène, etc.

Les années 1785, 1786 et 1787, qui suivirent, furent des années de calme et d’étude, qu'il passa tantôt à Paris, chez sa mère, tantôt à la campagne, chez les de Pange et chez lesTrudaine. Plus tard, alors qu’il voyait déjà fuir ses jours couronnés de roses, il se souvenait avec émotion de ces premières années si doucement écoulées,

Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix,

Où Montigny s’enfonce en ses antiques bois,

Soit où la Marne, lente, en un long cercle d'iles,

Ombrage de bosquets l'herbe et K s prés fertiles ;

— beaux jours regrettés, où il avait su savourer à longs traits

Les Muscs, les plaisirs, et l'étude et la paix.

Ne devons-nous pas, nous aussi, profiter de ce moment de calme dans la jeunesse du poète, pour arrêter nos regards sur le monde au milieu duquel il est destiné à vivre, et dire sous quelles influences son caractère et son talent se formèrent et se développèrent ?

M. Louis de Chénier était d’une assez grande taille et fortement constitué; c’était un caractère énergique et droit. 11 avait à la fois dans l’esprit de la vigueur et de cette finesse nécessaire au diplomate. A une instruction étendue il joignait une élocution facile ; et ce qui dominait en lui, c’était une grande sûreté de jugement et un dévouement éclairé au pays qu’il représentait '. Mais le portrait de M. de Chénier serait incomplet si nous n’y ajoutions un liait : il avait une volonté inébranlable et inflexible. On sentait, a dit trèsjustement M. de Vigny, sa politesse à fleur d’eau et un roc au fond. C’est sans doute celte roideur de caractère qui fut cause de l’animosité des bureaux, dont quelques intrigues lui avaient fait perdre sa place vers 1 784. •

1 Les deux ouvrages qu’il écrivit ( Recherches historiques sur les Maures, 1787 ; Révolutions de Vcmpire ottoman, 1789) se distinguent par un style simple et clair; c'est un historien qu'inspire la seule vérilé, qui aime son pays et qui croit devoir le servir jusque dans ses heures de loisir.

SA VIE ET SES ŒUVRES

Madame de Chénier était belle, spirituelle et séduisante. 11 y avait en elle un peu de la poétique et gracieuse mobilité athénienne. Instruite, érudite même, parlant également bien la belle et antique langue attique et la langue dégénérée de Byzance, bientôt savante de cette langue française qui lui était pourtant étrangère, elle aimait les réunions, les plaisirs du monde, la conversation, où elle brillait par son esprit à la fois juste et vif, par son imagination riche et délicate, par son parler sonore aux douceur? souveraines, qu’elle devait à sa langue maternelle. Son âme était facilement impressionnable, sensible aux plaisirs et aux jouissances des arts et des lettres. Jeune, elle aimait le chant et la danse; plus âgée, elle s’abandonnait volontiers aux plaisirs de l’esprit. Il semblait qu’à travers les siècles elle eût conservé cette fleur de poésie éclose au penchant d’Hélicon, dans le jardin des Muses, dont André, en grandissant dans ses bras, devait respirer l’antique et brûlant parfum. De tous ses enfants, André fut le mieux partagé ; ce fut à ses lèvres qu’elle versa la goutte de lait sacré.

André tint de sa mère la sensibilité, l’enthousiasme, la vivacité d’esprit et d’intelligence, l’amour passionné du beau ; il eut l’énergie et la roideur de son père.

A l’âge d’homme, il était de taille moyenne ; ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement à partir des oreilles, surtout derrière la tête ; il les portait courts. Son front était vaste et complètement chauve. Ses yeux étaient gris bleu, petits, mais très-vifs. Madame la comtesse Hocquart, qui l’avait beaucoup connu et dont nous reparlerons dans la suite, disait qu’il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.

De bonne heure il avait fait deux parts de sa vie : l’une appartenait aux plaisirs, au monde, aux réunions brillantes, aux relations politiques ; l’autre, plus renfermée, appartenait tout entière à la poésie, à l’étude, à la méditation. 11 avait à la fois la pudeur du poète et la fougue du publiciste. Mais ce n’est que plus tard, vers 1791, que les événements doivent éveiller le publiciste. Poète, il s’enveloppa de silence, chercha le calme, le repos de la campagne ; il évita toute célébrité, le bruit qui se serait facilement fait autour de son nom. Son père, sa mère, quelques amis furent les seuls initiés. Il n’y eut pas, du reste, un instant d’hésitation dans le talent d’André. Le génie

XXII ANDRÉ CHÉNIER

de la poésie se développa en lui spontanément, Il eut conscience de lui-même, de son but, de ses efforts, de sa valeur.

On se tromperait singulièrement si l’on voyait en lui un inconnu dont il devait être réservé à notre siècle de découvrir le génie. Plus d'un de ses contemporains devina et présagea sa gloire poétique. Lié avec tout ce que les arts, les sciences, les lettres, la politique avaient de noms éminents, André Chénier fut un homme considéré à son époque, et presque considérable. Un moment il fut, sans qu’il l’eût cherché, la tète d’un parti et l’organe de l’opinion publique ; son nom cul du retentissement en Allemagne, jusqu’à la cour du roi do Pologne.

Ce ne fut qu’à force de volonté qu’il parvint à faire le silence autour de ses travaux poétiques. L’obscurité fut chez lui le résultat d’une résolution inébranlable. S’il l’eût voulu, ses vers, publiés dans tous les recueils, lui eussent donné, comme à Le Brun, une cour de flatteurs et d’ennemis ; mais il visait plus haut qu’à une gloire contemporaine, trop souvent éphémère.

Son éducation se continua bien au delà du collège. Quand il en sortit, à dix-neuf ans, ce fut chez sa mère qu’il entra de plain-pied dans le monde. L’avenir était sombre, et bien des pressentiments agitaient et troublaient les esprits. On sentait le besoin de se rapprocher, de s’unir, de causer ; chaque salon était un foyer d’où s’échappaient quelques étincelles, précurseurs de l’incendie prochain. Les deux grandes ombres de Voltaire et de Rousseau semblaient présider aux réunions d’alors. Tout le monde, les femmes surtout, avaient un peu et de Pâme de Jean-Jacques et de l’esprit de Voltaire.

Lorsque Madame de Chénier se fut fixée à Paris, il se forma rapidement autour d’elle uu cercle choisi ; son salon fut recherché. Au milieu de diplomates, de magistrats, qui tous devaient jouer un rôle dans la Révolution, on y rencontrait Le Brun, David, Lavoisier, Palissot, Vigée, le musicien Lesucur, Guys, qui, pour son Histoire de la Grèce, dut à Madame de Chénier deux lettres charmantes où la grâce déguise l’érudition. Alfieri dut y être présenté quand il vint à Paris en 1787.

Le poêle Le Bran y trônait un peu ; on l’encensait : c’était le Pindare de l’époque. Plus âgé qu’André de trente-trois ans, il joua avec lui, de bonne foi du reste, le rôle d’un maître, d’un initiateur, et

SA VIE ET SES (EUVKES

son influence est souvent visible. On peut en remarquer de nombreuses traces dans les œuvres d’André ; mais presque toujoui’S ce sont des défauts qui étaient aussi ceux de l’époque.

Il y avait entre David et André une moins grande différence d’âge. Si ce ne fut pas David qui lui donna les premières leçons de peinture, il dut certainement aider de ses conseils les premiers essais d’André 1 ; car celui-ci était peintre, comme il nous l’apprend en plusieurs passages de ses œuvres. Il avait le sentiment exquis de tous les arts. C'est de sa mère qu’il tenait ce goût pour la musique, que développa encore son voyage en Italie.

On aimerait à rester plus longtemps sous le charme de ces premières amitiés. David et Le Brun, causant dans le salon de Madame de Chénier, regardant avec intérêt se développer le talent naissant d’André, ne pensaient pas aux terribles revirements des choses humaines, et David ne prévoyait pas que ce jeune homme qu’il accueillait en protecteur devait bientôt le rappeler au respect de soimême et à des sentiments plus humains.

Les personnes dont nous venons de parler formaient, surtout dans ces premières années, le cercle de Madame de Chénier. André avait le sien composé de jeunes gens de son âge : le marquis de Brazais, avec lequel il se trouvait à Strasbourg, poète aussi, « et des leçons d’Ascra studieux interprète ; » les deux Trudaine *, conseillers au parlement, dont l’un s’essayait parfois, mais sans beaucoup de succès, dans la poésie ; les deux frères de Pangc, François, l’ainé, qui

1 André visitait souvent l’atelier de David ; et celui-ci parfois ne négligeait pas ses avis. Voici un fait rapporté dans l’ Histoire (les peintres, par M. Charles Blanc. Dans son tableau de la Mort de Socrate, David avait d’abord représenté Socrate tenant la coupe que lui ofTrait l’esclave en pleurs : a Non, non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que lorsqu'il aura fini de parler, a

1 L’ainé des Trudaine avait épousé une demoiselle de Courbeton ; il avait peut-être moins de moyens et d’esprit que le plus jeune, Trudaine de la Sablière, mais son caractère était aussi attachant. Ce dernier tirait son nom de son aïeule, petite-fille de Madame de la Sablière, l’amie de La Fontaine. Ils étaient fils tous les deux de Trudaine de Montigny (Jean-Charles-Philibert, 1733-1777;, et de Mademoiselle de Fourqueux, et petits -fils de Trudaine (Daniel-Charles, 1703-1769;, relui qui avait été directeur des pouls et chaussées sous Louis XV (voy. l'Hymne à la France, v. 40-50).

xxiv ANDRE CHENIER,

avait abandonné la poésie légère pour l’étude de l’histoire, attiré sans doute vers la tragédie*, et Abel, le second, « doux confident de ses jeunes mystères; » enün Marie-Joseph. Us avaient les uns pour les autres une amitié antique que semblait animer le souffle de Platon. Toutes ces liaisons avaient leurs racines dans l’enfance. Ils formaient un étroit cénacle littéraire que présidait Le Brun. On lisait des vers, on se faisait part de mutuelles espérances, on s’encourageait. Marie- Joseph s’en affranchit trop tôt ; avide de célébrité, n’ayant pas l’expérience prématurée qu’ André puisait dans l'étude, il devint le jouet de fausses idées littéraires, et s'abandonna trop tôt aux séductions de la popularité. Plus tard, désillusionné et douloureusement averti par de tragiques malheurs, il se releva digne, grand et vraiment I poète. André, au contraire, se recueillit, se renferma dans son ate- 1 lier de fondeur. Même avec ses amis, il était réservé dans ses confidences littéraires, et sc faisait souvent prier pour leur lire « des vers, non sans peine obtenus de sa voix. »

Patient et laborieux, il se levait avant le jour, reprenant chaque matin ses projets de la veille, achevant une ébauche, esquissant une idylle ou une élégie. Scs papiers témoignent de la multiplicité et en même temps de la diversité de ses travaux*. Sans cesse il revenait à ses chers auteurs grecs s, à son Homère, à son Pindare, à son Aristophane, pour lequel il avait une prédilection. 11 les étudiait, les annotait, se promettant d’imiter ce passage, de développer cette pensée, de s’approprier telle ou telle expression ; souvent il en faisait des extraits : c’est ainsi qu’on a plusieurs pages de sa main qui

1 Voy. Élégies, I, ni. — Joubert était lié avec M. de Pange. Voici ce qu'à la date du 26 avril 1795 il écrivait à Madame de Beaumont ( Pensées , essais el maximes, t. II, p. 239) : a Je vois à Passy M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant, je pense volontiers à tout ce qu’il m'a dit ; mais, en allant, je me sens plus pressé du désir de l’entendre que de celui de lui parler, s Voy. une notice sur François de Pange dans 1er Œuvres de Hœderer, t. IV, p. 19 t.

* Voy. V Appendice II.

1 Dans l’étude qu’il faisait de la langue grecque, qui était réellement sa langue maternelle, il descendait jusqu’aux détails de la métrique.

Un a conservé dans ses papiers une liste très-netlemem rédigée des trente-huit principaux mètres en usage chez les poètes grecs. Voy.Egger, Ihst. de l'Iielténismc, II, p. 339.

SA VIE ET SES ŒUVRES

contiennent de nombreux extraits de Daphnis et Chloé1. Mille projets le tentaient : dans ses notes on distingue le plan bien arrêté d’écrire des bucoliques italiennes, halieutiques, etc.; pour ces derniers il devait puiser dans les Dialogues maritimes de Lucien *. Abeille diligente, il butinait partout, chez les Grecs et les Latins, chez les Anglais et les Italiens, dans les traductions d’auteurs allemands et même chinois.

Ce n'est pas toujours en vers français que s’exhalaient les sentiments divers de son âme, souvent agitée « d’ardeurs inquiètes. » Tantôt rival de Méléagre, tantôt de Tibulle, il a laissé maints brouillons de vers grecs, qui à la vérité ne sont guère que des pastiches de Y Anthologie, et des vers latins écrits avec une verve déjà plus libre des entraves de l’imitation *. Mais il revenait toujours à cette langue française, à laquelle il voulait faire honneur. 11 en poursuivait l’étude avec le soin, l'exactitude qu’on met à approfondir une langue ancienne. Ses Commentaires sur Malherbe étaient commencés en 1781, et il est présumable qu’ il ne s’en tint pas là. Son Rabelais, son Montaigne, son Corneille, son Racine, devaient être couverts de notes semblables *. Il s’abandonna d’abord à T ivresse de compositions épiques et didactiques ; il nous le dit lui-inéme :

Jadis, il m’cn souvient, quand les bois du Permesse Recevaient ma première et bouillante jeunesse,

Plein de ces grands projets, ivre de chants guerriers.

Respirant la mêlée et les cruels lauriers.

Je me couvrais de fer, et, d'une main sanglante.

J’animais au combat ma lyre turbulente.

Ce fut aussi à cette époque de sa première jeunesse qu'il conçut ce grand poème de Y Hermès, qui devait occuper le restant de sa vie. Et que d’autres encore dont il a esquissé le plan : Suzanne, l'Art d'aimer, l'Amérique, la Superstition, etc. ! Tous les genres le

1 Egger, Hist de thell., II, p. 34t.

* Ibid., p. 342.

s C’est le jugement qu’en porte M. Egger, Hist. de l’hell., II, p. 346.

* Si d’ailleurs, bibliophile et homme de goût, André n’écrivait pas sur tous ses livres, il plaçait dans tous, ce qui revient au même, quantité de fiches de papier où il consignait ses notes, ses réflexions, scs projets et parfois ses imitations mêmes.

xxv! ANDRÉ CHÉNIER,

tentaient. On a retrouvé dans ses papiers l’indication d’un sujet de tragédie, et l’on sait qu’il traça quelques projets de comédie. On peut douter qu’il eût réussi dans ce dernier genre ; mais il ne se méprenait pas sur les conditions mêmes du grand art des Aristophane et des Molière. Dans un fascicule de projets et de pièces ébauchées, se trouvent ces lignes, nouvellement publiées1, qui en sont un curieux témoignage : « 11 n’y a guère eu que Molière, chez les modernes, qui eût un véritable génie comique, et qui ail vu la comédie en grand. Plusieurs autres ont fait chacun une ou deux excellentes pièces ; mais lui seul était né poète comique... U faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs personnes s’imagineraient que je veux dire par là qu’il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. » On voit que cette manière de sentir, très-juste et très-line, rentre dans les théories générales qu’il a développées dans son poëme de l Invention.

André ne s’adonna pas seulement b la lecture des poètes antiques; les historiens, les philosophes, furent pour lui l’objet d’une étude constante et sérieuse. De bonne heure Platon et Socrate animent les pensées de cette jeune âme, ardente au bien et b la vertu ; c’est par Tacite, « le sage et le vertueux Tacite, » qu’il pénètre dans l’histoire. Ces mâles lectures font d’André un homme antique, amant de la liberté, et prêt b fuir volontairement l’esclavage jusque dans la mort. Inflexible comme les héros qu’il admire, ayant comme eux une foi inébranlable dans l’amitié, il veut sur de grandes âmes façonner la sienne. Ses antiques modèles, c’est « Brutus, le plus grand des Romains ; Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres ; Phocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu. »

André, nous l’avons déjb dit, est entraîné par un désir commun aux hommes de son époque, le désir du savoir, la passion de l’universalité. 11 lisait et retenait tout. Jamais il ne se reposa. Après les littératures anciennes, qu’il épuisa jusqu’aux Catastdrismes d'Ératostliène, après les littératures de l’Angleterre, de l’Italie, de l’Aile—

1 Egger, H Ut. de l'hell., Il, p. 340.

SA VIE ET SES ŒUVRES

magne, il accorda de longues heures aux écrits contemporains de BufTon, de Mably, ;de Bailly, de Raynal, de Condorcet, de Burke, de Payne, etc.; mais, dans ces innombrables lectures, il n’est pas emporté par un désir confus d’érudition ; un but logique, fixe, l’attire, le maintient toujours dans la même ligne, et ce but, il nous l’a dévoilé lui-mêine. « Savoir lire et savoir penser, préliminaires indispensables de l'art d'écrire. » Du reste, une des qualités d’André Chénier, qualité qu’il possédait à l’égal des plus grands esprits, était une rectitude de jugement remarquable.

Durant ce travail obstiné qui altérait parfois sa santé, il sortait souvent de sa solitude. Il aimait le monde distingué, et il le trouvait chez sa mère. Ce qu’il recherchait dans les réunions, c’était une conversation instructive ; il y voulait de l’intimité, de la franchise, et haïssait ce que dans les sociétés polies on appelait le bon ton, qui, disait-il, n’était que « des épigrammes sentimentales ».

L’amour devait, on s’en doute, jouer un rôle dans cette première jeunesse du poète. • Amoureux, avec l’âme et la voix de Tibulle, » il cherchait de molles inspirations aux pieds de Lycoris.

C est aussi pendant ces belles années de liberté qu’il s’éprit d’une passion très-vive pour une charmante et spirituelle personne qu’il chanta sous le nom de Camille. C’était, comme l’a dit M. Labittc, Madame de Bonneuil *, dont la fille épousa, en 1795, Régnault

1 On trouve beaucoup de renseignements sur la famille do Bonneuil dans les Souvenirs d’un sexagénaire par Arnault (1833, 3 vol. in— 8). Madame de Bonneuil, sœur de Madame d’Espréménil, avait épousé un homme beaucoup plus âgé qu’elle, M. de Bonneuil, premier valet de chambre de Monsieur. Elle eut trois filles qui devinrent Madame Buflaut (la mère de Madame de Cubières), Madame Arnault et Madame Régnault de Saint- Jean-d’Angely. Au deuxième volume, p. 178, Arnault raconte le fait suivant : « Peu de jours après les événements de vendémiaire, an III, Régnault, qui était compromis dans la révolte des sections, alla à l’Opéra-Comique eu loge découverte avec sa femme, dont la beauté attirait tous les regards. Chénier (c’est Marie-Joseph) fit appeler au foyer Arnault, qui était dans la loge de Régnault : « N’êtes-vous pas, dit-il, avec Régnault de Saint- Jeau-d'Angely ? — Oui — Quel intérêt prenez- vous à lui ? — Celui que je n’ai jamais cessé de porter à la famille où il est entré en épousant une demoiselle de Bonneuil. — Cette belle personne qui est avec lui? — Oui, la fille d'une dame que votre frère André a éperdument aimée. — Allez donc dire à son mari de sortir d’ici sans perdre un moment. — Et pourquoi? — Ignorez-vous qu’il est gravement compromis dans l'affaire des

xxviii ANDRÉ CHÉNIER,

de Saint-Jean d’Angely. Cette passion fut traversée, au moins dans le cœur du poète, par de continuels orages. Il convient, d’ailleurs, de dire que toutes les élégies où se trouve le nom de Camille ne doivent pas se rapporter à Madame de Bonneuil. Il y a là une distinction délicate, qu’il n’est pas toujours aisé de faire, mais dont il est juste que le lecteur soit prévenu. Le nom de Camille cache plus d’une passion, et si parmi les pièces de ce recueil il nous fallait citer une de celles qui s’adressent évidemment à Madame de Bonneuil, nous désignerions l’élégie vin du livre II, écrite pendant une absence momentanée de Camille. Non loin de la forêt de Sénart se trouvait la terre de Bonneuil . C’est là qu’André se rendait souvent pendant la belle saison, là que peut-être il faisait des séjours plus ou moins prolongés. A cette date (178C) il faut s'imaginer André Chénier, à vingt-quatre ans, dans toute l’ardeur et dans tout l’enthousiasme de la jeunesse, en costume Louis XVI, peut-être l’épée au côté, et (tableau charmant que le temps a vieilli) agenouillé presque aux pieds de Madame de Bonneuil, qui soupire,- en s’accompagnant de la harpe, la nouvelle romance de Dalavrac :

Quand le bien-aimé reviendra

Près de sa languissante amie...

A cette époque, l’étude et les plaisirs se partageaient la vie d’André. Quand il s’arrachait à ses travaux, ce n’était pas toujours aux pieds de Madame de Bonneuil qu’il portait ses vœux et ses fictions de poète ; Glycère, Rose, Amélie étaient souvent les passagères rivales de Camille. 11 faisait alors de soudaines apparitions dans un monde étrange d’artistes, de grands seigneurs, de grandes dames et de courtisanes, dont Rétif était l’indiscret historien, et qu’allait bientôt décimer la hache révolutionnaire. Dans ce monde mélangé et bizarre, André rencontrait la marquise de Clermont-Tonnerre, la duchesse de Mailli, la princesse de Chalais, la comtesse d’Argenson, Madame de Luynes, la comtesse Beauharnais 1 ; le duc de Mailli, le

sections? II y a ordre de l’arrêter partout où on le trouvera... » Régnault se hâta de profiter de l'avis que lui donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas.

1 Fanny Beauharnais, celle que Le Brun désigne dans son épigramme . Églé, belle et poète, etc.

SA VIE ET SES ŒUVRES

duc de Montmorency, le prince Czarloriski, le comte Potocki, le prince de Gonzague, le marquis de la Grange, des abbés grands seigneurs ; enfin des artistes, des poètes, Beaumarchais, Pons de Verdun, Sénac de Meilhan, Pelletier des Forts, Mercier, Fontanes, Joulierl, Andrieux, Dorat-Cubières, etc. La Reynière * donnait alors des soupers fameux, et souvent d'amoureuses orgies, où se trouvaient des courtisanes et parfois de grandes dames (dont quelques-unes étaient, dit-on, légères). Chénier et les Trudaine y assistaient avec plusieurs de ceux que nous venons de nommer. On s’excitait avec du café; Mercier politiquait, Fontanes récitait des vers; l’amour sc glissait entre la politique et la poésie, et André oubliait Camille dans les yeux de Glycère. Toutefois ce n’étaient que de passagers éclairs déplaisir au milieu de sa vie studieuse et souvent tourmentée par la douleur *. De grandes pensées l'animaient et l’inspiraient. La Liberté, la plus belle de ses idylles, date du mois de mars 1787.

C’est vers la fin de cette même année qu’André Chénier se lia avec Alfieri. Le poète venait d’arriver à Paris et s’était fixé momentanément sur le boulevard extérieur, au bout de la rue Montparnasse. A peine installée, et avant même d’avoir une résidence plus digne

1 Rétif, après avoir peint lui-même ce monde étrange et si divers, a inséré, dans plusieurs de ses ouvrages, des correspondances de la Reynière, où les noms des Trudaine et de Chénier reviennent souvent. Dans Monsieur üicolas, tome XI, «• partie, p. 3078, la Reynière dit que Chénier et les Trudaine avaient assisté au second souper qu’il donna en février 1784. Dans le Drame de la vie, p. 1307, on retrouve encore Chénier et les Trudaine à souper chez la Reynière, le 9 mars 1780.

1 M. Gabriel de Chénier, mettant en avant la mauvaise santé d’André, a voulu infirmer ce que nous disions ici des soupers de la Reynière. Chacun est libre évidemment de révoquer en doute les témoignages de Rétif et de la Reynière ; mais il est certain, ce qui est ici l’important, qu’André Chénier, qui à table était éiiicuricn, se livrait volontiers, dans les intervalles de la maladie, à tous les plaisirs d’une jeunesse qu’agitaient les passions. Sur ce point nous en appellerons à André lui-même. Les passages de scs poésies qui s’y rapportent sont si nombreux qu’il est inutile de les citer. Mais on trouve, à la page 25'2 des Œuvres en prose, ces lianes qui, tombant au milieu d’un ouvrage médité et sérieux, emportent pleine et entière conviction ; « Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse, s Plus bas, continuant à parler de lui-même, il mentionne «les chaleurs de l'âge et des passions s.

XXX ANDRÉ CHÉNIER

d’elle, la comtesse d'Aibauy avait ouvert ses salons, impatiente de créer une cour autour de son poète. André Chénier et Alfieri s’apprécièrent; tous deux, amants enthousiastes de la liberté, devaient plus tard se rencontrer encore dans leur haine commune pour la tyrannie populaire : André, calme et réfugié dans les hauteurs sereines d’une philosophie platonicienne; Alfieri en proie à toute la démence d’une haine dans laquelle il enveloppait indistinctement tous les Français. L'affabilité, l'instruction de la comtesse d’Albany plurent à André. 11 fréquenta sans doute assidûment le salon de cette reine sans trône, qui, malgré les airs de souveraine qu’elle affectait avec ses inférieurs, joignait à une simplicité native une liberté de manières tout étrangère, contractée pendant son séjour en Italie.

Mais les nécessités d’une existence peu fortunée l’enlevèrent encore à sa chère indépendance. En décembre 1787, il partit pour Londres, où il devait rester trois années. En janvier 1788, il fut attaché à M. de la Luzerne, qui venait d’être nommé à l’ambassade d’Angleterre, et qui bientôt eut à s’apercevoir de l’excès de fierté d’André. 11 y avait peu de travail à l’ambassade, les affaires de France étant partagées entre M. Barthélemy, ministre plénipotentiaire, et M. de la Luzerne, ambassadeur du roi. André, n’ayant presque aucune occupation, crut devoir ne pas toucher son traitement. M. de la Luzerne lui adressa quelques paroles sévères à cet effet, tout en admirant sans doute ce fier désintéressement*.

André Chénier ne se plut jamais en Angleterre. Tout en estimant les Anglais, tout en appréciant leur génie positif et leur gouvernement, il eût voulu une grandeur plus désintéressée à cette nation « avide, entreprenante, calculatrice et constante dans ses projets. » Il ne put jamais complètement se plier à ses mœurs et à ses usages aristocratiques. Il souffrit beaucoup de l’orgueil des grands, et, blessé dans ses sentiments et dans ses pensées, il s’attacha plus fortement encore à la cause de la liberté. Cependant il y avait en Angleterre, à cotte époque, un grand mouvement libéral; beaucoup d’écrits philosophiques respiraient un ardent amour de l'humanité.

' C’est M. Aragon, premier secrétaire de M. do la Luzerne, qui a raconté ce fait au beau-père de M. Gérusez.

SA VIE ET SES ŒUVRES. mi

André, blessé par la hauteur de l’aristocratie anglaise, conçut, au contraire, une grande sympathie pour quelques philosophes, entre autres pour les docteurs Priestley et Price.

Ce fut pendant son séjour à Londres qu’il étudia à fond la littérature anglaise. En général, il goûtait peu les poètes anglais : il les trouvait incultes, sombres et pesants. Toutefois son poëme de Suzanne témoigne de son admiration pour Milton,

Grand aveugle dont l’âme a su voir tant de choses I

Il lut Shakspeare, peu goûté en France à cette époque. Le drame tel que le conçoit Shakspeare, si éloigné de la tragédie grecque et de la tragédie française, ne devait pas plaire complètement à l’esprit d’André; cependant il en remarqua les beautés de premier ordre. Marie-Joseph, dans une lettre datée du mois de février 1788, le trouvait même indulgent pour Shakspeare.

Son existence à Londres était régulière et monotone : le jour il travaillait, le soir il allait dans le monde ou dans les clubs. Absent de Paris, il n'en suivait pas avec moins d’intérêt le mouvement politique et littéraire ; son père et son frère lui envoyaient les publications nouvelles. Il est à remarquer qu’il ne s’isola jamais des productions de son temps. Son frère lui adressait les ouvrages qu’il composait, et, de son côté, André envoyait parfois à son père et à Marie-Joseph quelques vers, « de ces beaux vers (disait Marie-Joseph) comme vous savez les faire. »

Mais le séjour de Londres, au bout de deux longues années, commençait à peser à André, dont l’âme ardente ne pouvait se passer d'affections. Toujours seul, souvent froissé, dédaigné dans la haute société par des gens qui valaient moins que lui, il devint triste et chagrin. Un soir, dans une taverne, il confia à une feuille de papier t les sentiments amers dont il semblait se plaire à ranimer le fiel. C’est un monument curieux qui atteste à la fois sa candeur et sa fierté.

On était au 3 avril 1789 ; tous les esprits étaient dans l’attente des événements qui se préparaient en France. La réunion des états généraux semblait devoir ouvrir à la France une ère de bonheur et de liberté au delà de laquelle on n’apercevait que peu de points noirs. André Chénier était resté en relation avec Alfieri et avec la comtesse d'Albany. Les deux poètes appelaient également de leurs vœux cet

xxxu ANDRÉ CHÉNIER,

avenir prochain de prospérité, si riant à son aurore de brillantes promesses : « Tout Paris solonise (lui écrit Alfieri 1 dans le courant d’avril) ; ils crient pour les états, et quand ils auront leurs étals et qu’ils gagneront en persévérance, le règne du despotisme pourra arriver à sa fin. Je ne sais pas ce qui adviendra ; mais le soir le plus sombre ne peut pas être plus sombre que la nuit qui enveloppait la France. » Trois mois plus tard, ajoute le biographe allemand de la comtesse d’Albany, comme Pindemonte et comme André Chénier, il chantait Paris débastillé.

A la veille d’un événement si considérable, on comprend l'impatience patriotique d’André Chénier. 11 souffrait, dans ces circonstances graves, d'être éloigné de Paris, où s'agitaient les destins de la France. Mais son attente ne fut pas longue : tout se précipita. La réunion des étals généraux, la séance du Jeu de paume, l’ouverture de l’Assemblée nationale le transportèrent. La Révolution ne le prit pas à l’improviste : il était prêt, il avait étudié, réfléchi, médité ; depuis de longues années, il était imbu des grandes idées de liberté. Mais trop têt il devait s’apercevoir que • le moment des révolutions n’est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes. »

Depuis les événements du mois de juin, André supportait péniblement l’éloignement. 11 obtint un congé de quelques jours, à l’expiration duquel il dut encore retourner à son poste. Le 18 novembre, il s'embarqua pour Londres, où il ne devait plus rester que quelques mois. La lettre suivante qu’il écrivit à son père après son arrivée témoigne bien de l’état d’inquiétude dans lequel il vivait loin de Paris, où tant d’événements pouvaient chaque jour menacer les siens :

« Londres, 24 novembre 1789.

« Je suis arrivé ici le 19, mon très-cher père, après un voyage qui a n’a rien eu de remarquable, et le plus douloureux passage de mer que « j’aie encore eu; je n’ai pas tardé h regretter Paris, car ici les inquié- « tudes sur nos affaires ne sont pas moindres et sont plus désagréables, « parce qu'elles sont plus vagues et qu'on est plus longtemps à savoir à

1 Die Gi afin von Alliany, von Alfred von Reumont, tome I,r, page 313.

SA VIE ET SES ŒUVRES

<i quoi s'en tenir. Ajoutez que les mauvaises nouvelles sont toujours grosà sies et exagérées, non-seulement par la mauvaise volonté des Anglais, « mais encore par la plupart des Français qui sont ici, et qui ne voient « pas que leur odieuse animosité envers leur patrie les rend méprisables • et ridicules.

« Hier on nous a annoncé que des lettres en date du 19 ou du 20, ar- >' rivées par un courrier extraordinaire, portaient que, ce jour-là même, « tout Paris était en combustion, que les tocsins sonnaient de toutes « parts, etc. Je fais tout ce que je peux pour douter de ces funestes nou- « voiles, et il me tarde bien d'être éclairci, car ceux qui nous ont annoncé « ce soulèvement ne disaient aucun détail, ni ne lui assignaient aucune « cause, ni enfin n'ajoutaient rien qui pût donner un objcL déterminé a aux alarmes qu’ils faisaient naitre. 11 n’y a ici aucune nouvelle qu’on a puisse vous mander. Les affaires de France sont, ici comme en France, a l’objet qui occupe seul la conversation.

a Adieu, mon très-cher père ; je prie ma mère d'agréer l’assurance a de mon respect. J’embrasse mes frères de tout mon cœur, et vous « prie de compter à jamais sur ma respectueuse tendresse*.

a Chémeb de Saixt-Axdré. »

Le 19 janvier 1790, il est encore h Londres; mais dans le commencement de février il vient à Paris, dont il repart de nouveau du 15 au 20. Enfin c’est au printemps de celle année qu’il paraît avoir quilté définitivement son poste diplomatique, soit qu’il ait élé mis en disponibilité, soit qu’il ait obtenu un congé illimité a ; il revient à Paris, bien décidé à vivre désormais dans la retraite. Le 9 juillet, nous le retrouvons sur les bords du Rhône ; il contemple avec émotion ces illustres cités du Dauphiné, Vienne, Romans, Valence, qui donnèrent avant 1789 le signal de la liberté.

* Nous devons cette lettre à l’obligeance de M. Feuillet de Conches. le cachet est un camée antique, un peu effacée. La lettre est adressée à M. de Chénier, ancien chargé d'affaires à Maroc, rue du Sentier, n* 24, Paris. — On remarquera la signature. Dans la famille on n’appelait jamais André Chénier que Saint-André.

* Le moment précis de son retour définitif en France est un point encore douteux pour nous. Tout nous porte à croire que c’est au printemps de 1 790 qu'il rentra dans la vie privée ; cependant M. Eggcr, Hist. de l'hellénisme, II, p. 554, vient de signaler parmi les œuvres inédites d'André une lettre adressée à de Pange l'aîné, et datée de Londres, fin mai 1791.

De retour h Paris, rentré parmi les siens, heureux de sa médiocrité ', il reprit avec ses amis les entretiens, les courses et la vie d’autrefois que la politique allait trop tôt détourner de son cours. Après la longue solitude de Londres, il retrouva avec joie cette société parisienne si vive, si enjouée, bien qu’assombrie déjà par les préoccupations de l’avenir. Aimant le inonde, non pour les fades galanteries qui s’y débitent, mais pour l’esprit qui s’y répand et la science qui parfois s’y fait jour, il était partout attiré et recherché. Tantôt c’était chez Le Brun, qui lisait parfois à ses amis assemblés les fragments de son Poëme de la Nature ; tantôt dans l’atelier de David, au Louvre, au milieu des toiles et des esquisses dont la vue enflammait l’imagination d’André ; souvent chez les Trudaine, qui demeuraient place Vendôme ; dans la belle saison, à Cernay, chez Madame Broutin ; là il se rencontrait avec Lacretelle, de Tracy, Desmeuniers et Morellet*. Enfin, il fréquentait les salons de la comtesse d’Albany, alors installée dans son hôtel de la rue de Bourgogne : là se réunissait l’élite de la société parisienne s; à côté des IS'ecker, des Monlmorin, on y rencontrait les représentants de toutes les puissances de l’Europe. Madame de Staël y venait assidûment: elle venait alors de publier ses Lettres sur Jean-Jacques. C'est chez la comtesse d’Albany que Mulesherbes fit la connaissance d’André Chénier et apprit à apprécier sa nature sympathique et pleine de charme. La littérature italienne était représentée d’abord par Alfieri et ensuite par Pindemonte, le poète de Vérone. Vicq-d’Azyr y développait les merveilles et les découvertes de la science. Ce fut au milieu de cet auditoire choisi qu’en février 1791 Beaumarchais lut son drame de la Mère coupable. André Chénier dut certainement assister à cette lecture, car il était de ces hommes pour qui le cœur n’est pas une chimère, tel enfin que Beaumarchais avait désiré que fussent ses auditeurs.

Mais déjà la destinée d’André Chénier s’accomplissait. Ce n’était plus l’heure des molles élégies, des chimères d’amour; déjà se dres-

* Son père lui faisait une petite pension de 800 francs à 1,000 francs par an. C'est lui-même qui nous apprend ce détail dans l’interrogatoire que lui fit subir Guénot lors de son arrestation.

* Morellet, Mémoires sur le dix-huitième siècle, I, p. 380.

3 Im Comtesse d' Alliant), par M. Sa'nt-Rcné Taillandier, p. 00 et suiv.

SA VIE ET SES ŒUVRES

saient à l’horizon les bourreaux barbouilleurs de lots', bientôt toutes les forces du poète allaient s’épuiser à la défense d’une royale infortune.

C’est de l’année 1790 que date Y Avis aux Français; le Jeu de paume est de 1791. On le voit, la politique n’est pas longue h arracher le poète au calme d’une vie vouée aux lettres et à l’amitié, et à animer les cordes de sa lyre.

Quelle était alors la pensée politique d’André et quelle ligne allait-il suivre !

Voici un document très-curieux, qui en quelques lignes nous trace un tableau frappant de la situation morale des membres de la famille. C’est un passage d’une lettre que M. de Chénier adresse, à la date du 24 décembre 1791, à sa fille Madame Latour de Saint-lgest, alors à l’ile de France. La préférence que Madame de Chénier avait pour Marie-Joseph, ainsi que celle de M. de Chénier pour André, s’explique par une communauté d’opinions politiques. Des quatre frères, on va le voir, Sauveur et Constantin n’étaient pas les mieux partagés ; il leur manquait cette chaleur, cette enthousiasme de l’âme qui fait les grands caractères.

« Votre mère (écrit M. de Chénier) a renoncé à toute son aristocratie « et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph. Saint-André et moi,

« nous sommes ce qu’on appelle modérés, amis de l’ordre et des lois.

( G... * est employé dans la gendarmerie nationale, mais je ne sais ce qu’il c pense, ni s’il pense. Constantin trouve qu’on n’a rien changé, et que, i quoiqu’il n’y ait plus de parlements, c’est comme du temps qu'il y en a avait ; il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange,

« et par conséquent il n’y a rien de changé. »

Ainsi, M. de Chénier vient de nous le dire : André était ce qu’on appelait alors un modéré, ami de l’ordre et des lois. Élevé au milieu du mouvement philosophique qui survécut à Voltaire, partageant les sentiments des nobles défenseurs de l’insurrection d’Amérique, il

' C’est un surnom peu lisible de Sauveur. Il était en effet depuis peu de temps dans la gendarmerie. Le mémoire qu’il adressa au directoire du département de Paris, pour demander la commission de capitaine dans la gendarmerie nationale de ce département résidant à Paris, est daté d» 23 mai 1791.

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