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salua avec enthousiasme l’ère nouvelle de la liberté qu’il avait appelée de tousses vœux. Lorsque les événements de 1789 éclatèrent, il comprit aussitôt qu’il ne s’agissait pas seulement de réformes momentanées, mais que toute l’Europe allait en sentir le contre-coup.
« La révolution est grosse des destinées du inonde, » disait-il. Mais, dès 1791, les événements avaient dépassé ses prévisions, et sa politique devint surtout une politique de générosité et de sentiment. Toutefois, s’il avait jugé la Révolution en philosophe, il se conduisit en citoyen : avec l’àmc de l’iaton il défendit les lois. « Heureux (disait-il) l’homme sage et droit qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque, ne connaît d'autres liens parmi les hommes que la justice et les lois ! — Rien n’est plus humain, plus doux, que la sévère inflexibilité des lois justes. *
La liberté, telle qu’Audré la concevait, devait être large et sans restrictions. Pour y atteindre sans verser une goutte de sang, il comptait trop sur la sagesse humaine et sur la modération des partis. 11 voulait « la liberté de penser ce que l'on veut et d’écrire ce que l’on pense ; » en fait de religion, pour tout citoyen, « la liberté de suivre et d’inventer celle qu’il lui plaira. » C’était l'indifférence religieuse de Voltaire. On a dit qu’il était athée ; on cite même ce mot de Chénedollé : * André était athée avec délices ! » C’est aller trop loin ; ce qui est la vérité, c’est qu’André sépare nettement le culte religieux et la foi en Dieu. Averti par « dix-huit siècles ensanglantés par des inepties théologiques ; — n’estimant aucun collège de prêtres à quelque communion qu’ils appartiennent ; » sachant « que depuis longtemps tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine ; — que les prêtres se tiennent tous par la main pour confondre en eux l’homme avec le prêtre, pour faire envisager leurs discours comme une partie de la doctrine, » il veut briser ce joug despotique et théocratique, réduire à leur véritable valeur les subtiles distinctions de secte ; et, dit-il, « attaquer les prêtres, réduire leur opulence usurpée, mépriser leurs fables corruptrices, n’est pas attaquer le ciel, ni être ennemi de Dieu et de la vertu. »
André, par cela même qu’il connaissait l’antiquité, ne rêvait pas une république semblable à celle de Rome et d’Athènes, car il savait qu’elles étaient basées sur l’esclavage et gouvernées par l’esprit de
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caste. Il voulait la même liberté pour tous, l’égalité des droits et des devoirs, mais non pas une influence égale de la part de tous les citoyens. « La bourgeoisie, dit-il, fait la masse du vrai peuple, » et cela signifiait que deux choses contraires égarent le jugement des hommes, l’extrême richesse et l’extrême misère; qu’il ne fallait pas retomber du despotisme aristocratique dans le despotisme populaire. Quant au gouvernement, il le veut constitutionnel, c’est-à-dire basé sur une constitution qu’une assemblée, représentant réellement le pays, peut modifier et mettre ainsi toujours d’accord avec les besoins nouveaux, de façon que « l'insurrection devienne illégitime contre la loi qu’on peut réformer légalement. »
On a dit, mais à tort, qu’il s’était fait recevoir membre de la Société de 1789, appelée d’abord la Société des amis de la constitution, et qui, après s’être séparée des Jacobins, avait créé le Journal de la Société de 1789. André Chénier lui-même déclare qu’il n’a jamais fait partie d’aucun club, qu’il n’a jamais fait secte même avec des amis. 11 fallait, d’ailleurs, être relativement assez riche pour faire partie de cette société. Seulement les principaux rédacteurs du journal, Malouet, Condorcet, le chevalier de fange, Grouvelle, Dupont de Nemours, de Kersaint, Pastoret, Gniraudet et Chéron, étaient presque tous ses amis politiques ; et c’est là, en effet, qu’il publia l’.lw's aux Français.
Parmi les hommes que la Révolution avait déjà rendus célèbres, ceux qui avaient surtout les sympathies d’André, c’étaient Bailly « qui doit tout au mérite et à la vertu; » — Sieyès, dont il admirait « les écrits énergiques et lumineux, la forte et éloquente raison; » — # le brave La Fayette, qui a exécuté de grandes actions pour une belle cause, à un âge où la plupart des autres hommes se bornent à connaître les grandes actions d’autrui ; » — Condorcet, « qui depuis vingt ans n’a cessé de bien mériter de l’espèce humaine par de nombreux écrits profonds, destinés à l’éclairer et à défendre tous ses droits. » Mais les événements et les passions modifient le jugement des hommes. André, souvent emporté jusqu’à la fureur, mettra plus tard autant de véhémence dans l’injure qu’il avait mis de chaleur dans la louange, et de vieilles amitiés ne trouveront même pas grâce devant lui.
L’orage déjà point à l’horizon. Le 2 4 août, à Passv, il signe l’Ai/tî
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nu peuple français sur ses véritables ennemis , qui parait dans le n" 13 des Mémoires de la Société de 1789 (c’était le nouveau nom que le Journal de la Société de 1789 venait de prendre au n° 12), ce qui cause une scission dans la rédaction. Condorcet se sépare de ses collègues et le journal cesse de paraître. L’.lw's aux Français eut un succès européen. Réimprimé en brochure, il fut traduit en anglais, en allemand et en polonais, sur l’ordre du roi Stanislas, qui envoya à l'auteur une médaille 1 accompagnée d’une lettre flatteuse, à laquelle André lit une réponse pleine de grandeur et digne d’un homme libre.
A partir de celte époque nous entrons dans la période politique de l’existence d’André; elle a été étudiée dans tous ses détails* ; nous n’insisterons que sur quelques points négligés ou sur quelques inexactitudes involontaires. Au surplus, depuis 1791, la biographie d’André devient précise, à cause des dates de ses lettres au Moniteur et au Journal de Paris.
L’année 1790 et la première moitié de 1791 appartiennent encore au poète ; mais les jours de calme passeront vite. Bientôt, dégoûté des hommes et des choses, il s’écriera, avec un vif sentiment d’amertume et de regret : « Inconnu et pauvre, et content de l’être, je vivais dans la retraite, dans l’étude et dans l’amitié! « et dans l’amour, aur.iit— il pu dire; car alors le poète n'avait point ajouté à sa lyre une corde d’airain, et la muse lui inspirait encore de suaves et douces élégies. Il avait conçu de l’ainour, très-passagèrement, il est vrai, pour une jeune femme qui ne s’en douta probablement pas. Madame Gouv d’Arsv, et qu’il a célébrée dans une élégie en enveloppant son nom d'un demi-mystère. Madame Gouy d’Arsy faisait partie de la brillante société de Lucienne, dont nous parlerons plus
• Cette médaille lui fut remise par M. Mazzaï, envoyé du roi de Pologne auprès de la cour de Versailles. Elle devait être semblable à celle que reçut Barère {Mcm . , U, p. 192), pour son journal le Point du jour, et porter d'un côté l'efligic du roi, de l'autre cette inscription : Bene meritis.
* Notice historique sur le procès d’André Chénier, par le bibliophile Jacob. — Dans cette étude nous nous sommes plus attaché ou poète qu’au publiciste; l'Introduction qui précédera les Œuvres en prose nous permettra d'entrer dans de plus longs détails sur la vie politique d’André Chénier.
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loin ; son mari, qui périt le 5 thermidor, était député à la Constituante et dirigeait avec les banquiers Pourrat et Lecoulteux la célèbre compagnie des eaux.
Mais bientôt la politique lui fit oublier l’amour, et chassa^ien loin ses rêves d’indépendance et de travail. Depuis plusieurs années, il nourrissait le projet de revoir la Suisse, d'y vivre même, au milieu des monts, d’v chercher un réduit à sa Muse. C’est là qu’il aurait voulu continuer sa carrière diplomatique ; et l’on peut croire que, dans l’année 1791, il avait manifesté le désir d’y être envoyé en qualité d’ambassadeur
André, a-t-on dit, s’était présenté aux élections de 1791 comme candidat à l’Assemblée nationale. C’est évidemment une erreur; cor cette phrase d’André, datée du 12 mai 1792 : « Ai-je jamais été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale? » prouve qu’il n’a jamais eu l’intention de se présenter aux élections de 1791. Ce fut Marie-Joseph qui se présenta comme candidat à la députation et qui fut évincé. André Chénier était même résolu tout d’abord à rester à l’écart de toute polémique. Bientôt, il est vrai, en présence de tant de violations du droit et de la raison, il ne put garder le silence. Mais s’il sortit de son obscurité, ce ne fut jamais pour briguer aucun poste, aucun emploi ; il le fit par devoir, parce qu’il croyait « tout citoyen obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses vues pour le bien commun. » Au milieu de tous les partis, il garda son libre arbitre ; il ne se fit le courtisan d'aucun, et surtout il ne chercha pas à flatter le peuple, disant, au contraire, « qu’on doit braver le peuple pour lui être utile. » André, repoussant toute association, n’appartint qu’à luimême, à la raison, à la vertu, et se fit le champion solitaire de la vérité et de la liberté.
Dans les derniers mois de 1791, il écrivit quelques articles,
1 Annales politiques et littéraires de la France, 11 mai 1792 (extrait d'une lettre de Bâte) : « André Chénier désirait beaucoup l’année dernière d'être envoyé ambassadeur en Suisse ; il vient de remplir les journaux de longues déclamations au sujet des C hât eau vieux ; il est l’ami desTrudaine, ceux-ci le sont de Montmorin, et les Montmorin le sont de la reine. Ce sont là les amis de l’ordre, que j’ai toujours appelés les amis des ordres. »
adressa une lettre à Thomas Rayiinl et trois lettres au Mo iiteur. L'année 1792 fut entièrement consacrée à la politique; il abandonna l’étude et la poésie. Pendant les mois de février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, ses lettres au Journal de Paris se succédèrent de huit jours en huit jours, et quelquefois à des intervalles plus rapprochés. Il demeurait alors tantôt h Paris, tantôt à Passy.
C’est pendant cette année 1792 qu’éclatèrent de tristes et déplorables débats entre les deux frères, André et Marie-Joseph. Sans entrer dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, il convient cependant (pie nous disions un mot du fond même de cette querelle. Au mois de février, dans un article du Journal de Paris, André Chénier démasqua les menées des Jacobins, les accusa d’étre la cause des désordres qui troublaient la France, et conclut en disant qu’ils étaient un danger pour la sûreté publique, et qu’il fallait supprimer cette société qui formait un État dans l’Etat. Marie-Joseph crut devoir prendre la parole au nom des Jacobins, et répondit dans le Moniteur que ces sociétés existaient en vertu du droit constitutionnel (ce que ne niait pas André), et que les écarts de quelquesuns de leurs membres ne pouvaient entraîner leur dissolution illégale. Tout le débat reposait, comme on le voit, sur une question d’appréciation, et l’avenir a prouvé qu’ André Chénier voyait juste en dénonçant la solidarité de tous les membres de ces sociétés, qui, répandues par toute la France, formaient une puissance à côté de la puissance souveraine exercée par l’Assemblée, ce qui constituait une violation du pacte constitutionnel *. Cette discussion entre les deux frères n’avait pas d’issue; aussi la famille et les vrais amis d’André
* Toute la défense de Marie-Joseph reposait sur l’article 1" de la constitution de 1791 : « La constitution garantit, comme droits naturels et civils..., la liberté aux citoyens de s’assembler paisiblement et sans armes en satisfaisant aux lois de police. » André Chénier, d’accord sur ce point, s’efforçait de prouver, et il avait raison, que la société des Jacobins cherchait et avait déjà réussi à s’emparer d’une partie de la souveraineté, ce qui était une violation de l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane ; » et de l’article 1 du titre III : « La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la nation ; aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s’eu attribuer l’exercice, b
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c! de Marie-Joseph intervinrent, et elle fut close au mois de juin, après l’échange de quelques lettres. Elle prouve l’aveuglement de Marie-Joseph, et la clairvoyance, en même temps que le sens politique très-net d’André Chénier.
Néanmoins, quoique Marie-Joseph ait eu le tort très-grave et presque impardonnable de se faire l’agresseur en se constituant le champion des Jacobins, André eut celui de relever la discussion après cette malencontreuse entrée en scène de son frère. « Je n’ai jamais fait secte même avec les gens que j’estime, » nous dit-il lui-même; il n’était donc ni poussé, ni circonvenu par un parti, par des amis maladroits. Marie-Joseph, au contraire, plus faible, plus facile à se laisser entraîner, n’avait pas le libre exercice de sa volonté ; il agissait excité par les ennemis d’André, les Brissot, les Manuel, les Condorcet, etc. André parlait du fond d’une solitude c il il devait pèsera loisir, loin de toute influence, ses attaques et leurs effets; Marie-Joseph parlait du milieu d’un camp où tous les regards étaient tournés vers lui pour exciter son zèle et pour ne pas le laisser faiblir. André était, en outre, l’ainé de deux ans, différence, d’àgc rendue plus grande encore par l’habitude de la réflexion et du travail, et il devait à son frère l’exemple de la modération. Mais, en voulant être juste, plus que juste peut-être, ne nous égarons pas. Bans celte polémique publique, le caractère d’André se dévoile dans toute sa rigueur, et ce n’est pas sur le côté hautain, roide, dédaigneux, qu’il convient d’appuyer. André n’avait, dans le commerce habituel de la vie, ni hauteur ni dédain pour Marie-Joseph ; loin de là, il jugeait en frère et avec indulgence l’auteur de Brutus et Cassius ; il lui prêtait et lui croyait plus de talent qu’il n’en avait, ou plutôt qu’il n’en avait montré jusqu’alors. Ce qu’il faut surtout remarquer, c’est le caractère patriotique de cette lutte fraternelle. L’àmc des Brutus respire dans André : la voix du sang se tait quand la patrie élève la sienne.
Au mois d’avril, la fête que les Jacobins donnèrent aux Suisses du régiment de Châteauvieux, amnistiés par un décret de l’Assemblée nationale, donna amplement raison à André et fit déborder son indignation. « Des soldats qui pillent la caisse de leur régiment, qui tu nt leurs officiers, qui sont justement condamnés aux galères, et à qui l’Assemblée nationale accorde l’amnistie ; à qui, sur une mo-
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lion de ColIot-d'Herbois <, au club des Jacobins, le maire de Paris, le « vertueux Pétion, » prépare une entrée triomphale ! » Dans ses lettres au Journal de Paris, il revient sans cesse sur la bonté de cette scandaleuse ovation et parvient à animer de son courage quelques libres rédacteurs comme lui du journal. C'est un Romain qui juge la révolution naissante et qui la rappelle à la discipline, qui fait la gloire des armées et la force des nations ; ou plutôt c’est une âme qui a médité Tacite et Montesquieu. Le jour même de cette ignominieuse cérémonie, preuve visible et éclatante du pouvoir inconstitutionnel que le club des Jacobins exerçait sur la municipalité, le publiciste se change soudain en poète lyrique ; Y Hymne aux Suisses de Châteauvieux parait dans le Journal de Paris, le 15 avril 1792 ; et il le signe, sans souci de la colère des Jacobins. Pour ne pas être témoin de cette fête, à laquelle David et Marie-Joseph ont prêté l’éclat de leurs noms et de leurs talents*, il part, il va respirer l’air pur de la campagne et refaire dans la solitude ses forces épuisées.
Quelques jours après, le 27 avril, une nouvelle lettre au Journal de Ports signale son retour; désormais il ne connaît plus de bornes. « Il est bon, il est honorable, il est doux de se présenter par des vertus sévères à la haine des despotes insolents qui tyrannisent la liberté au nom de la liberté même. » Il s'enivre du danger; il semble avec délices aspirer à mériter la mort : « C’est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, s’écrie-t-il, sont dangereux et difficiles, qu’ils sont accompagnés aussi d’inappréciables délices. C’est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions, c’est dans les cachots, c'est sur les
1 Dans la séance du 4 avril, Collot-d’Herbois se déchaîne contre Rouclier et André Chénier (ce n’est pas Chénier-Gracchm, dit Collot-d'Herbois, c'est un autre, oh! tout à fait un autre). Il traite André de prosateur stérile, et se promet de l'attaquer devant les tribunaux comme lâche calomniateur.
1 Dans le programme de la fête des ChAtcauvieux, publié dans deux numéros du Patriote français, il est dit que MM. David et Hubert se sont chargés du dessin et de la composition tant du char que des divers trophées et emblèmes; que M. Chénier a bien voulu se charger de la composition de tous les morceaux de poésie, inscriptions, devises, etc. — I.e 20 mars, Marie-Joseph et David avaient déjà signé la pétition présentée au conseil général de la commune poui l’inviter à la fête, pétition que le Patriote français inséra dans son numéro du 28 mars.
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échafauds que la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d’une conscience orgueilleuse et pure. » Ses attaques deviennent directes et sanglantes ; il désigne ses ennemis, les nomme, les délie, les couvre d’injures. Brissot, c’est « ce libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français; » Rœderer, « un homme d'une ambition rusée et versatile. » 11 dénonce « la cruauté niaise de Pétion. » Jadis il vantait les vertus de Condorcet... « L’honnète homme que ce Condorcet, s’écrie-t-il, qui a cherché le profit et trouvé la honte à devenir l’ami, le compagnon, l’émule de Brissot et de Marat ! » Bientôt même David et Le Brun, les amis de son enfance, ne trouveront pas grâce devant lui; mais il n’imprimera pas le nom de Le Brun dans ses vers satiriques et laissera douter la postérité. Ce n'était point du reste sans danger pour lui que ses attaques se multipliaient ainsi. Des listes de proscriptions, disait-on *, circulaient dans la capitale; on y plaçait les noms de L’esineuniers, de Boucher, d’André Chénier, de Duport et de Régnault de Saint-Jean-d’Angely.
Il s’épuise bientôt dans cette lutte. Vers les premiers jours d’août, pendant que de tragiques événements se préparent, il va se rafraîchir aux riantes images de la nature ; il oublie un instant ses préoccupations dans les vallées de la Normandie. A Catillon, aux sources de l’Andelle, il resonge aux idylles de sa jeunesse. Mais ce n’est qu’un éclair de bonheur et de calme.
11 revient à Paris. Le 8, le. 9, le 10 août, c’est à l'Assem blé nationale elle-même qu’il veut faire entendre sa voix ; elle se perd comme au milieu d’un ouragan. Soudain éclate l’insurrection du 10 qui renverse la royauté et disperse ses défenseurs ; le parti d’André est vaincu. Hors de l’arène, il dévore son ressentiment. Après un court séjour à Rouen dans le commencement d’octobre, il revient h Paiis. C’est alors qu’il reçut de l’illustre Wieland un témoignage d’estime et de sympathie, par l'entremise de M. Brodelet, dont la fille, fixée à Gœttingue, lui avait fait part du désir exprimé par Wieland de savoir ce que devenait André Chénier dans le monde et dans la Révolution. On voit, par la réponse que fit André, combien
1 Régnault de Saint-Jean-d’Angely, dans le n° 41 de l’Ami des jiatriotes.
son caractère était solidement trempé. A cette date, après les douloureux événements auxquels il avait été mêlé, il a retrouvé tout son calme et toute sa sérénité d'esprit. Mais d’autres événements s’apprêtaient et allaient encore ravir le poète à sa muse.
Dans les derniers mois de 1792 commence le procès de Louis XVI. Muleslierbcs, qui avait été choisi dans cette grave circonstance, craignit que ses forces ne fussent pas à la hauteur de sa tâche. Il désira voir André, qu'il avait souvent rencontré chez la comtesse d’Albany, et dont les lettres au Journal de Paris avaient pu lui faire apprécier la saine et droite raison ; il voulut se donner l'appui de ce jeune et indomptable courage. Tous deux ils se concertèrent sur les moyens de présenter la défense, et, pendant tout le temps que dura le procès, André, avec une infatigable persévérance, ne cessa de soutenir celte noble cause dans les journaux du temps. C’est une période bien curieuse de sa vie, peu connue, et sur laquelle nous ne pouvons malheureusement nous arrêter longtemps ici. Il y combattit en héros obscur et désintéressé.
Chose singulière et bien digne d’étre remarquée à l'honneur de la poésie1: les trois premiers poètes de l’Europe eu 1792, les trois poètes le plus noblement inspirés, André Chénier, Alfieri, Schiller, tou? les trois également opposés h l'arbitraire de l’ancien régime, dévoués tous les trois aux principes qui triomphèrent en 1789, conçurent en même temps le projet de défendre Louis XVI et d’épargner un crime à la Révolution.
On sait que Schiller envoya à la Convention une lettre en faveur du roi. Alfieri, qui certainement était resté en relations avec André Chénier, composa une Apologie de Louis XVI. Et André, après les articles nombreux et multipliés qu’il adressa aux journaux, rédigea la lettre que Louis XVI devait lire à la Convention, et dans laquelle il demandait l’appel au peuple*. Cette lettre, écrite après le là janvier 1795, fut bientôt suivie du Manifeste à tous les citoyens français. Tant d’héroïques tentatives furent inutiles. Le 21 janvier, la sentence de la Convention reçut son exécution.
* Nous emp. unions ici les paroles mêmes de M. Saint-René Taillandier, dans la Comtesse d'Albfmy, p. 120.
* linns ses Eludes littéraires ri poétiques, II, p. 1)1, Roissy d’Anglas lit que Louis XVI n’a jamais dù lire cotte lettre.