ŒUVRES INÉDITES
tragédies. C'était aller trop loin et outre-passer la vérité. Il ne se trouve dans ces papiers aucune tragédie, aucun plan même de tragédie, mais seulement quelques indications de scènes historiques, propres selon lui i recevoir un développement dramatique, et qui ont pu i la vérité le séduire un instant à l’idée de composer quelques tragédies. Parmi ces scènes historiques, une surtout semble l’avoir vivement frappé : c’est un épisode de la vie de saint Ambroise qui se détache par sa grandeur sur l’histoire sanglante du Bas-Empire. Le massacre de Thessalonique(ann. 390) venait de jeter l’épouvante dans le monde chrétien, et Théodose avait, dit-on, l’intention de recommencer les persécutions à Antioche, qui trois ans auparavant (ann. 587) avait maltraité les officiers de l’empereur. C’est à l’arrivée de l’empereur à Milan que se passe la scène qui avait frappé André. Au moment où Théodose se présente au seuil de la cathédrale, devant lui se dresse saint Ambroise indigné qui lui interdit l’entrée du temple et lui lance au visage ce magnifique vers 1 :
Hosannah n’est point fait pour des lèvres sanglantes !
A cette superbe et audacieuse apostrophe de l’évèquc, André voulait peindre les sentiments divers qui agitent Théodose et les courtisans qui l'entourent, la joie des uns, la colère et la confusion des autres. Et il semble, d’après ce fragment, qu' André Chénier avait l'intention de disposer les masses sur la scène en demi-chœurs comme chez les poètes anciens. Ce dont on peut être sûr, c'est qu’il sc proposait d'introduire le chœur antique sur le théâtre moderne. Mais, nous devons le répéter, il ne donna pas suite à ces projets dramatiques.
Les manuscrits contiennent encore un certain nombre de fragments divers, écrits à difiérentes époques, au collège de Navarre, en Angleterre, i Passy, à Versailles. On devra naturellement y trouver quelques traductions d’Homère, de Virgile, de Lucrèce, et qi et là de très-beaux vers, mais aussi des vers faibles, médiocres*. On doit penser que, dans ces cartons du poète, il est beaucoup de fragments que d’une lime insensible il eût polis lenlemcnl, d’autres qu’il aurait rejetés dans l’oubli, et l’impression de plusieurs pourra donner raison aux personnes qui voudraient qu'on gardât une certaine mesure dans la publication des œuvres posthumes.
Mais il est encore deux pièces dont il nous reste à prier. Ce sont des ïambes qui datent de Saint-Lazare, et appartiennent au dernier période du talent d’André, alors que transfiguré pr la grandeur de son infortune,
' C'est dans l’ Histoire ecclesiastique de Théodore! (livre V, cap. xvm), que Chénier avait lu cette scène. Dans le discours assez développé que Théodor. t met dans h bouche de l'évêque se trouve cette phrase qu'André a eu l’art de résumer en uu seul vers : • Comment prteras-tu le sang précieux du Christ à ta bouche, qui d'un mot dans sa fureur a fait répandre injustement le sang ée tant d'hommes ! •
* Comme complément de ce que nous disons ici, voy. plus haut, p. xxtv, quelques nouveaux renseignements récemment publiés par M. Egger.
DEUXIÈME APPENDICE
inspiré par les malheurs de ta France, et eu proie à de patriotiques fureurs, il s'élevait d’un vol hardi jusqu'aux plus fougueux poètes de l'antiquité el, animant son génie d'un essor inattendu, allait ravir le fouet vengeur aux mains de la tardive Némésis. A cette époque, le poète de Suzanne, de l'Amérique, de VBermèt semble rejeté bien loin dans l’oubli ; au chantre des molles élégies et de l'Art d’aimer allait succéder le plus audacieux de nos poètes lyriques par la pensée et par l’expression. Ce n’eût point été unPindare au calme majestueux, associé aux triomphes pacifiques de la Grèce ; ce n'eût point été un Jérémie jetant une voix désolée au milieu d'une civilisation empoisonnée ; ce n’eût point été un Juvénal, satirique éloquent, mais à qui il manque la saignante blessure reçue dans les combats de la liberté,4 c'eût été un Aristophane indigné, seul osant, aux yeux des Athéniens assemblés, frapper au visage un Cléon tout-puissant ; c'eût été un Aristophane, celui des Chevaliers, devenu poète lyrique, plus ardent, plus courroucé, plus implacable encore, et dans l'âme duquel les Muses sans refuge eussent de nouveau trouvé un asile. Bien plus encore, il eût en quelque sorte donné un corps à cette grande figure d’Archiloque, pour nous totalement évanouie ; et notre âge, par un étrange phénomène littéraire, eût pour ainsi dire vu revivre à scs yeux ce génie qui, après avoir mérité l'admiration de l’antiquité tout entière, disparut, ne laissant dans la mémoire des hommes que le bruit de sa renommée et la mesure de son vol. Mais la hache vint anéantir d’un seul coup la plus belle espérance peut-être de la poésie moderne. Ce qu'eût été André Chénier, on ne peut que le deviner par des fragments incomplets ; c'est ainsi que l’imagination est nécessaire à restaurer les beaux marbres mutilés de la Grèce.
Parmi les ïambes composés à cette époque dans la prison de Saint- Lazare, les lecteurs connaissent celui qui commence avec un calme majestueux :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre Animent la fin d’un beau jour...
et qui se termine par ce vers de toute beauté :
Toi, vertu, pleure si je meurs!
C’est le plus parfait, le plus complet malgré deux lacunes qui trahissent des vers plus faibles supprimés par le premier éditeur.
Les manuscrits de deux autres pièces semblables existent encore. Elles sont moins longues, moins développées ; quelques parties sont encore à l’étut d’ébauche.
Dans celui de ces ïambes que nous examinerons le premier, André a tracé de Saint Lazare et de la vie étrange qu’on y menait une description qui concorde avec tout ce qu’ont raconté dans leurs mémoires ceux qui plus heureux ont survécu à la tourmente i évolutionnaire.
ŒUVRES INÉDITES. xci
Après avoir décrit ce monde léger et voluptueux qui a transporté dans les murs d’un cachot de futiles vanités et des galanteries de boudoir, ce monde, dit-il,
Et qui rit, et qui joue, et qui lève des jupes ;
il peint l’insouciance des prisonniers jouant au ballon dans les préaux, leur terreur quand le greffier du tribunal, assisté du geôlier, jette à travers les portes les noms des victimes destinées à l’ échafaud du lendemain, et leur égoïste joie quand la liste épuisée leur promet encore un jour. André, dont l'âme est animée d'un ardent amour de l'humanité et qui pleure sur les maux de la patrie plus encore que sur les siens, ne peut retenir son mépris et s’écrie :
Ton tour viendra demain, insensible imbécile !
Le second de ces ïambes (et c’est le dernier fragment dont nous avons â parler] est de beaucoup le plus beau et le. plus accentué. Ici surtout nous regrettons qu’à une seule audition notre, mémoire n’ait pu saisir que quelques traits épars. Toute l’indignation patriotique d'André se fait jour dans ces vers, qui furent écrits à l’occasion de la fête de l’Etre suprême, le jour même où, sur les places publiques, des chœurs, ivres d une joie trompeuse, jetaient les fades et trop candides accents de Marie-Joseph aux pieds de la divinité que daignait restaurer Robespierre. C'est aussi à ce Dieu que, du fond de son cachot, s'adresse André Chénier affamé de justice.
0 Dieu, s’écrie-t-il, te voilà donc remonté sur ton trône 1 En ressaisissant ta puissance tu vas ressaisir aussi la foudre qui frappe les coupables, toi, grand Dieu, qui semblais avoir abandonné le soin de punir les pervers à ce pauvre poète,
Sur le seuil même de la mort,
Attachant à ses vers les ailes enflammées 1 De ton tonnerre qui s’endort !
Mais maintenant tu vas, je l’espère, dans ta justice et dans ta puissance, atteindre enfin et ch&tier ces délateurs, ces juges assassins,
. . .... Ce tribunal impie
Qui mange, boit, rote du sang * !
' Aristophane, Ois., 1706 :
ni//£uv xijSauvèv, itripoyopov Atoç jScâoj.
’ Trait qui surpasse, en l'imitant, celui de Virgile, Énéidt, III, 632 :
.... Saniem erurtans ac trusta cruento
Fer lomnum commuta mero
DEUXIÈME APPENDICE
Et devant cette audace de langage, inconnue à la poésie française, il s’arrête lui-même. Mais de quels mots, de quels nobles termes se servir, ajoute-t-il, pour flétrir, pour percer ces bourreaux :
Ils sont infects, impurs ; la lance qui les perce Sort impure, infecte comme eux !
Ce sont là de ces traits acérés, de ces virulentes apostrophes qui, nous le répétons, font comprendre le génie, jusqu'alors insaisissable, d'un Archiloque. Rien dans notre langue ne peut se comparer, pour la grandeur, la force et la véhémence, à ces derniers vers d'André Chénier. C’est par eux que nous terminerons ce que nous avions à dire sur les manuscrits inédits du poète.
Après avoir expliqué au commencement de cet appendice par quelle heureuse circonstance nous avons pu en avoir connaissance avant la publication de cette seconde édition, il nous reste à remercier M. Guillaume Guizot, au nom de tous les amis du poète, car c’est à lui que le public doit d’avoir au moins une fois entendu ces beaux fragments dont i jamais s’enorgueillira la poésie française.
POÉSIES
DE