‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 18 sur 496 · L XXX VII · texte numérisé non relu

L XXX VII

d’nne importance capitale, et les lecteurs nous sauront certainement gré de leur en rendre un compte exact et détaillé, aidé que nous serons de nos propres souvenirs et de l'article de M. Francisque Sarcey, inséré dans le Journal de Paris du 9 février 18G9.

Nous devons d’abord dire qu'il ne faut pas s'attendre à voir surgir de ces cartons une seule pièce finie, achevée dans son ensemble et dans ses détails et égalant en importance le Mendiant, le Jeune Malade, la Liberté, la Jeune Tarentine, la Lampe, l'élégie à Versailles ou la Jeune Captive. Non ; aujourd'hui l’œuvre d’André est complète ; et cependant quelques-unes de ces pièces inédites, encore à l'état d’ébauche, renferment des vers d’une incomparable beauté qui, lorsqu’ils seront publiés, ajouteront encore à la gloire du pocte. De plus ces plans et ces fragments viendront confirmer, d’une façon éclatante, ce qu’on savait déjà touchant la fécondité et les ressources de cet esprit puissant et toujours en travail, ce que M. Guizot, par une expression très-heureuse, a appelé chez André l’intensité de la vie poétique.

L' Hermès, cette gigantesque composition encyclopédique qui ne cessa de préoccuper André Chénier, est, on peut le dire, entièrement connu du public. Au travail de M. Sainte-Beuve viendront se joindre dans cette édition les différents morceaux publiés par M. Egger; plus tard il ne restera plus qu’à y introduire quelques notes et quelques fragments négligés d’abord, et qu'à rectifier sans doute sur plusieurs points le texte de quelques notes déjà publiées.

Le poème, intitulé l’Amérique, dont on connaît deux fragments, n'avait pas été poussé très-loin. Il devait être divisé en trois chants dont il reste le plan succinct. Ce projet, très-vaste dans l'esprit du poète, devait embrasser l'histoire des découvertes successives, des conquêtes et des guerres qui ensanglantèrent le sol vierge du nouveau monde. La description de toutes les races diverses, réparties sur ce vaste continent, y aurait tenu une large place. Des vues scientifiques devaient s’y ajouter : animaux, végétaux, minéraux auraient trouvé dans André un Buffon poétique.

Hais ce travail était peu avancé ; il n’était guère qu’à l’état embryonnaire de projet ; et, s’il faut dire toute notre pensée, nous croyons que Chénier n'eût jamais achevé l’Amérique, pas plus peut-être que l’ Hermès, et que d'autres poèmes qui semblent le produit ou la suite de la première effervescence poétique de sa jeunesse.

Ce que nous disons s’applique également au poème de la Superstition, dont on connaît le fragment sur Alexandre YI. André Chénier, esprit droit et net, savait que depuis la constitution des sociétés l’humanité avait toujours été sacrifiée aux vues ambitieuses de sectes religieuses ou politiques, régnant sur elle par le moyen de la superstition et du charlatanisme religieux, politique et littéraire. De là l'idée de son poème, fort peu avancé d’ailleurs, qui aurait subi profondément l'influence de Voltaire et des encyclopédistes ; de là les fragments inédits contre Swedenborg et Cagliostro.

A ce même ordre d'idées on peut aussi rattacher une grande satire

lixxvui DEUXIÈME APPENDICE.

intitulée : les Cyclopes littéraires. Sous ce titre bizarre il avait l’intention de peindre la vie et les mmnrs des hommes de lettres pendant la période qui précéda la Révolution. Elle devait avoir trois chants ; et le plan parait en être entièrement achevé. André, selon sa manière ordinaire de travailler, développait ses idées en prose, à mesure qu’elles se produisaient dans son esprit; mais, dans le courant de ce travail, plein du dieu qui s'agitait en lui, quittant soudain la prose pour le vers, il écrivait d'un jet d’admirables morceaux, complets en eux-mêmes et dont quelques-uns ont pu être insérés dans les éditions de 1819 et de 1833 parmi les Fragments d'élégies et les Poésies diverses. Cette satire, autant qu'on peut en juger, est une œuvre considérable dont le canevas en prose est ainsi parsemé de beaux fragments qui peuvent fournir un total d'à peu près deux à trois cents vers.

Après celte satire et les poèmes dont nous avons parlé plus haut, nous devons, dans un autre genre signaler un fragment de comédie. André Chénier avait beaucoup lu et longuement médité Aristophane ; on peut dire qu'il en avait fait une étude toute particulière, et les lecteurs en trouveront de nombreuses preuves d;ins cette édition. Il paraît s'être laissé séduire à l'idée de flageller les sottises et les vices de son temps, en ressuscitant en quelque sorte aux yeux de ses contemporains la Muse d’Aristophane. C’était là, je crois, une idée littéraire, pouvant sembler heureuse au premier abord, mais qui, réellement transportée sur le théâtre auquel Beaumarchais venait d’ouvrir un avenir tout nouveau, n'avait aucune chance de réussir. Sur la scène en effet des personnages fictifs, et pour ainsi dire abstraits, ne peuvent intéresser le spectateur. Or, dans le fragment, assez court d'ailleurs, dont nous parlons, et qui n'est qu'un début de comédie auquel le poète n'a pas donné suite, il voulait faire revivre aux yeux des spectateurs les personnages mêmes du théâtre antique ; c'était eux qui, mêlés à l'action, devaient, armés de la verve d'Aristophane, flageller les sycophantes d’alors, les Cléons, les orateurs brouillons, les sans-culottes qu’il désigne d’un nom composé de deux mots grecs à la façon des poètes d'Athènes.

C’est au sujet d'Aristophane que M. Guizot a lu quelques vers d’André à l’adresse de Voltaire. Celui-ci s'était permis d’égratigner Aristophane en passant ; la réponse du poète à cette boutade du philosophe est charmante, pleine de malice et de grâce. Elle est en vers de dix pieds, et se termine par le reproche flatteur fait à Voltaire de s’être sou fileté luimême sur la joue d’Aristophane*.

A côté des fragments de comédie les cartons du poète contiennent aussi quelques essais tragiques. On avait dit, trompé qu’on était par une lettre mal interprétée de Marie-Joseph, qu’André Chénier avait composé des

* C’est une idée qu'il avait déjà exprimée à la fin de l'Épltre à Le Brun :

Le critique imprudent qui se croit bien habile Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile,

H ceci (tu peux voir si j’observe ma loi J Montaigne, ü t‘en souvient, l’avait dît avant moi.

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