‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 266 sur 496 · LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I. — MÉDITATIONS. — VOYAGES

Sur d’arides sommets le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d’âge en âge entassée En flots âpres et durs brille une mer glacée.

A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. io

Il entend retentir la voix du précipice.

Il se tourne, et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis.

Fils du vaste mont Blanc, sur leurs tètes assis,

Et qui s’élève autant au-dessus de leurs cimes 15

Qu’ils s’élèvent eux-mème au-dessus des abîmes.

Mais bientôt à leurs pieds qu’il descende; à ses yeux S’étendent mollement vallons délicieux,

Pâturages et prés, doux enfants des rosées,

Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, 20

Frais coteaux, oîi partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts.

Ainsi, lorsque souvent le gouvernail agile De llouvre ou de Tanger fend la route mobile,

Au fond du noir vaisseau sur la vague roulant Le passager languit malade et chancelant.

V. 10. <t Énfnnt de... » La Harpe ne pouvait souffrir cette expression ; il l a reprise dans Voltaire. Elle est peut-être mieux employé;' quand on l'applique poétiquement à des sentiments. Chénier lui-même en offre de très-heureux exemples; voy. plus haut, Élégies, I, iv, 82.

XXVII. — Le début de cette pièce indique que cette longue comparaison dans l’esprit d’André devait s'appliquer à quelque pensée saisissable de son âme, comme celle-ci : Souvent dans la vie l'homme est saisi par le dégoût de toutes choses ; il ]ierd alors toute force, tout courage, et n’a plus même celui de vivre. Ainsi, etc. Cette pièce, on 1e voit, est du genre de la précédente, où il développe une. pensée au moyen d’une comparaison longue et détaillée.

ELEGIES

Son regard obscurci meurt. Sa tête pesante 5

Tourne comme le vent qui souffle la tourmente,

Et son cœur nage et Hotte en son sein agité Comme de bonds en bonds le navire emporté.

11 croit sentir sous lui fuir la planche légère.

Triste et pale, il se couche, et la nausée amère «

Soulève sa poitrine, et sa bouche à longs Ilots Inonde les tapis destinés au repos.

Il verrait sans chagrin la mort et le naufrage :

Stupide, il a perdu sa force et sou Courage.

Il ne retrouve plus ses membres engourdis. is

Il ne peut secourir son ami ni son fils,

Ni soutenir son père, et sa main faible et lente Ne peut serrer la main de sa femme expirante.

Fait en partie dans le vaisseau, en allant à Douvres, le 6, couché et souffrant. Ecrit à Londres, le 10 décembre 1787.

Page 1