CHANT III
Le soir, comme dans l’Écriture (I), elle vient se baigner... Elle renvoie une esclave... « Va, laisse-moi ici chanter à Dieu... » L’esclave obéit...
Et s’éloigne à loisir. Les infâmes vieillards S’enivrent quelque temps d’impudiques regards.
Ils attendent qu’au ciel la belle vertueuse Offre les doux transports de son âme pieuse;
Qu’elle rêve à l’époux cher à son souvenir, 5
Que son esclave enfin n’ait plus à revenir ;
Puis, comme deux serpents à l'haleine empestée,
Quittant les noirs détours d’une rive infectée,
Fondent sur un enfant qui dort au coin d’un bois.
Ainsi de leur retraite ils sortent à la fois, 10
Et sur elle, avançant leur main vile et profane :
« Viens, sois à nous, ô belle! ô charmante Suzanne!
Viens. Nul mortel ne sait qu’en ce bois écarté Nous avons... » A ce bruit, l’innocente beauté Rougit, tremble, pâlit, se retourne, s’étonne, 15
Se courbe, au fond de l’eau se plonge, s’environne,
(1) Daniel, xtn, 15 : « Factum est mit cm, eum observarent diem nptum, ingressa est aliquando sient heri et nudiustertius, cum duabus solis puellis, voluitque lavari in pomario : æstus quippe erat : et non erat ibi quisquam, pneter duos senes absconditos, et contemplantes eam. Dixit or go puellis : Aflertc mihi oleum, et smigmata, et ostia pomarii elaudite, ut laver. Et feccrunt sicut præceperat, clauseruntque ostia pomarii, et egressæ sunt per posticum, ut afferrent quse jusserat : nesciebantque senes intus esse absconditos. a
V. 13. Daniel, xm, 19 : « Cum autem egressæ essent pucllæ, surrexerunt duo senes, et accurrerunt ad eam, et dixerunt : Ecce ostia pomarii clausa sunt, et nemo nos videt, et nos in concupiscentia tui sumus : quam oh rem assentire nobis, et commiscere nobiscum. »
POÈMES
Et mouvante, ses bras contre son sein pressés,
Et ses yeux, et ses cris vers le ciel élancés :
« Dieu ! grand Dieu ! sauve-moi ; grand Dieu ! Dieu secourable! Couvre-moi d’un rempart, d'un voile impénétrable ; 20
Tonne, ouvre-moi la terre, ouvre-moi les enfers,
Cache-moi dans ton sein. Sur eux, sur ces pervers Jette l'aveuglement, la nuit, la nuit subite Dont tu frappas jadis une ville maudite.
Dieu ! grand Dieu !... » Les vieillards, inquiets, frémissants, ta Lui murmurent tout bas vingt discours menaçants.
Us iront ; des jardins ils ouvriront la porte ;
Ils sauront appeler une nombreuse escorte ;
Ils diront qu’en ce lieu, conduits par des hasards,
Suzanne dans le crime a frappé leurs regards. r,o
« Oui, crains notre vengeance; obtus, tais-toi, cède. »
Mais sans les écouter : « Grand Dieu ! viens à mon aide,
Dieu juste, anges du ciel, criait-elle toujours,
Joachim! Joachim! oh! viens à mon secours! »
Son esclave fidèle vole...; mais un des vieillards avait déjà ouvert la porte (1), il était revenu, et tous deux... « Nous venions nous informer de Joachim...; nous t’avons trouvée dans les bras d’un jeune homme... La loi (2)... 0 malheureux Joachim ! » Ils partent... La belle accusée baisse la tête et ne verse point de larmes... Son
V. 24 Avant la destruction de Sodoine par la pluie de l'eu, les deux anges qui avaient été reçus chez Loth frappèrent le peuple d’aveuglement ( Genèse , xix, 41).
V. 20. Daniel, mi, 21 : « Quodsi nolueris, dicemus contra te teslimonium, quod fuerit terum juvenis, et ob banc causam einiseris puellns a te. a
(1) Daniel, xm, 24 : « Et exclamavit voce magna Suzannn : exclamaverunt nutem et senes adversus cam. Et cucurrit unus ad ostia pomarii, et apcruit. Cum ergo audissent clamorem f'amuli domus in pomnrio, irruerunt per posticum, ut vidèrent quidnam esset. Postquam autcm senes locuti sunt, erubuerunt servi vehementer : quia nunquam dictus fuerat serino hujuscemodi de Susanna... »
(2) l/vitique, xx, 10 : a Si mœchatus quis fuerit cum uxore allerius, et adulterium perpetraverit cum conjuge proximi sui, morte morian-
SUZANNE
esclave, anéantie, sans voix, s’approche pour la soutenir... « Eh quoi! veux-tu encore me rendre ce service à moi, malheureuse accusée, surprise dans le crime (1)?... » Ici les larmes, les sanglots... « Non, non ! fille d’Helcias, dit l’esclave, non, tu n’es point coupable» (2)... « Elles marchent... La jeune sœur, qui les voit arriver, l’une laissant tomber quelques larmes, l’autre noyée de pleurs, pleure aussi et s’informe... Suzanne se renferme... Son esclave lui lit, dans le volume sacré, Joseph vendu (3) et devenu grand, Moïse sauvé des eaux, et d’autres exemples qu’elle écoute en silence, les yeux au ciel...