‹ Poesies de Andre Chenier edition critiqueChapitre 440 sur 496 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

On vient la chercher... Elle marche au supplice... la tète penchée sur son sein ; pâle, mais tranquille comme l’innocence. Ses esclaves, sa sœur, son père... Les vieillards lui lancent des regards de vile méchanceté satisfaite... Mais Joachim a trouvé ses richesses ; il revient avec des chameaux chargés de trésors... Les présents qu’il destine à sa femme... 11 arrive... 11 voit une grande foule... Le premier qu’il interroge

voudrait pouvoir lui taire :

« Joachim! une épouse, une épouse adultère !... »

Joachim s’éloigne : « Malheureuse, dit-il,

Sans doute, son époux ne l’aura pas aimée,

(1) Ici encore :

Et nous nous vengerons sur tout ce qui t'est cher.

(2) l'nc simple inversion donne ce vers •

C'est en les maudissant que je veux y mourir.

SUZANNE

ne lui aura pas été fidèle, comme Joachim à sa belle Suranné .. Peut-être un autre époux aurait ch en elle une autre Suzanne... » Il approche... Il voit la belle innocente...; il tombe à terre, demiinort, en s’écriant : « Âh! malheureux!... » On l’emporte. Elle le suit des yeux en disant :

« Toi, Joachim, aussi tu méjugés coupable? »

— « Non, dit la jeune sœur, non, peuple; on vous abuse...'

Ce sont ces vieillards eux-mémes qui ont voulu la séduire. » Ils l’interrompent : « Peuple, nous vous l’avons déjà dit... Nous sommes entrés dans la maison de Joachim (1)... — Pour nous informer de lui, ajoute le second vieillard. — Nous avons trouvé son épouse avec un jeune homme, reprend le premier... — Dans ses bras, ajoute le second. — 11 nous a échappé, malgré nos efforts, dit le premier. — Des vieillards, reprend le second, ne peuvent lutter contre un jeune homme, ni vouloir séduire une femme... Suzanne est adultère!... et la loi que le Seigneur a donnée à Moïse sur l’ardent sommet du Sinaï... 0 Joachim! tu méritais une autre épouse!... » A ces mots, l’innocente condamnée tourna la tète vers les vieillards et les regarda. Us voulurent la fixer (2), mais ils ne le purent. Ils détournèrent la tète l'un vers l’autre, de peur que le regard divin de cette chaste accusée n’arraehàt leur âme de ses ténèbres, et ne la forçât à paraitre sur leur visage... Le peuple environnait la jeune sœur... Les uns auraient voulu douter...; les autres admiraient le

(1) Daniel, un, 30 : « Et dixerunt presbyleri : Cum deambularcinns in pomario soli, in pressa est hec cum duabus piiellis : et clausit ostia pomarii, et dimisit a se puellas. Venitque ad cam adolesccns, qui erat absconditus, et concubuit cum ea. Porro nos cum ess mus in angulo pomarii , videntes iniquitatem, concurrimus ad eos, et vidimus eos pariter commisceri. Et ilium quidem non quivimus comprclicndere, quia fortior nobis erat, et apertis ostiis exsilivit. liane autem cum apprehendissemus, interrogavimus, quisnam esset adolesccns, et noluit indicare nobis : hujus rei testes suinus. Crcdidit cis multitudo, quasi senibus et judicibus ;>opuli, et condemnaverunt eam ad mortem. »

(2) u Ils voulurent la fixer. » [Cette, faute a été faite fréquemment et par de bons écrivains. Ainsi, J. -J. Rousseau a dit, dans une lcltre à M. Hume : « Je m'aperçois qu’il me fixe... j'essayai de le fixer à mon tour... Où, grand Dieu ! ce bonhomme eftiprunte-t-il les yeux dont il fixe tes amis?... » Boissoxade.]

I.’on naturel de cette enfant... ; d’autres, de la basse populace, disent que c’est signe qu’elle a un penchant à suivre l'exemple de Suzanne... ; les autres s’indignaient qu'un si beau visage cachât un cœur vicieux...

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