L’AMÉRIQUE
Sur les flots, son domaine, à jamais promenée,
D’ouragans ténébreux bat le sinistre bord 10
Où son nom, ses vertus, n’ont point fléchi la mort.
J 'accuserai les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-ctre a ravi La Peyrousc.
11 partit. L’amitié, les sciences, l’amour Et la gloire française imploraient son retour. ib
Six aus sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée.
Malheureux ! un rocher inconnu sous les eaux A-t-il, brisant les flancs de tes hardis vaisseaux,
Dispersé ta dépouille au sein du gouffre immense? 20
Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance,
Au, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s’apprêter l’exécrable festin?
Ou plutôt dans une île, assis sur le rivage,
Attends-tu ton ami voguant de plage en plage ; 25
Ton ami qui partout, jusqu’aux bornes des mers Où d’éternelles nuits et d’éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace,
Aux flots de l’Océan court demander ta trace?
Malheureux ! tes amis, souvent dans leurs banquets, ?0 Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais? »
Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée,
Doutant de son veuvage ou de son hyrnénée.
N'entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs.
Se reproche un sourire, et, tout entière aux pleurs, 35
V. 9. L’âme de Cook, sur les flots, son domaine, à jamais promenée, rappelle l’ombre errante de Polydore, au début de l 'Uécube d’Euripide.
V. lü. Toutes les éditions, par suite d'une lecture inattentive de M. de I atouebe :
I)n ans sont écoulés sans que la renommée.
V. 25. D’Entrecasteaux, qui était parti en 1791 à lu recherche de La Pérouse.
POEMES
Cherche en son lil désert, peuplé de ton image,
Un pénible sommeil que trouble tou naufrage.
Un Inca, racontant la conquête du Mexique par les Espagnols, que le peuple prenait pour des dieux, s’exprime ainsi :
Pour moi, je les crois (ils de ces dieux malfaisants Pour qui nos maux, nos pleurs, sont le plus doux encens. Loin d’être dieux eux-même, ils sont tels que nous sommes, Vieux, malades, mortels. Mais, s’ils étaient des hommes,
Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté 5
Un tel excès de rage et de férocité?
Chez eux peut-être aussi qu’une avare nature M’a point voulu nourrir cette race parjure.
Le cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d’habiter leurs bois infructueux. 10
Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes Mûrir le doux coco, les mielleuses bananes.
Leurs champs du beau maïs ignorent la moisson,
La mangue leur refuse une douce boisson.
D’herbages vénéneux leurs terres sont couvertes. vs
Noires d’affreux poisons, leurs rivières désertes M'offrent à leurs filets nulle proie, et leurs traits Me trouvent point d’oiseaux dans leurs sombres forêts.
II. — Dans le développement de sa pensée, peut-être André se serait-il souvenu d’un passage de Valérius Flaeeus, Ai g., 1, 598, où Borée s’écrie :
Pangæa quoi! ab arce nefas, ait, Æole, vidi !
Graia novam ferro molem commenta juventus Pergit, et ingenti gaudens domat æquora vélo.
V, 3. Cette pensée est imitée de Malherbe, dans sa paraphrase du psaume cxlv :
Ce qu’ils peuvent n’est rien; ils sont ce que nous sommes, Véritablement hommes.
Et meurent comme nous.