‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 103 sur 424 · I.E BERCER · texte numérisé non relu

I.E BERCER

Tu le plais mieux sans doute aux bois, à la prairie;

Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie ;

Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,

Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10

LE CHEVRIER

Mais Gérés a maudit cette terre âpre et dure ;

Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;

Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,

Brûlent et font hâter les pas du voyageur.

Point de fleurs, point de fruits; nul ombrage fertile 15 N’y donne au rossignol un balsamique asile.

Quelque olivier au loin, maigre fécondité,

Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.

Comment as-tu donc su d’herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20

LE BERGER

Que m’importe? est-ce à moi qu’appartient ce troupeau ?

Je suis esclave. /I j

LE CHEVRIER

Au moins un rustique pipeau

V. 1 1-20. Rapprochez de ce passage quelques vers de Sénèque, ad Corsicam.

V. 19. « D'herbes accoutumées, u Virgile, Ég l. 1, 50, a dit : « Insueta paliula. » Ovide, Met. Vil, 119 : « Insuetuni rampum. *> Pascal, Penséesf XXIV, \ : « Qu’est-ce que uns principes naturels, sinon mis princi|>es accoutumés ? »

IDYLLES

A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage?

Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.

Prends : sur ce buis, fertile en agréables sons , 25

Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

LE BERGER

Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,

La chouette et l’orfraie, et leurs accents funèbres ,

Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter ;

Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30

Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée :

Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,

Et de vos rossignols les soupirs caressants,

Rien ne plaît à mon cœur, rien ne flatte mes sens ;

Je suis esclave.

LE CHEVRIER

Hélas ! que je te trouve à plaindre ! 35

Oui, l’esclavage est dur ; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi,

De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.

Protége-moi toujours, ô Liberté chérie !

O mère des vertus, mère de la patrie ! 40

Page 1