I.E BERCER
Tu le plais mieux sans doute aux bois, à la prairie;
Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie ;
Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,
Je me plais sur le roc à voir passer le jour. 10
LE CHEVRIER
Mais Gérés a maudit cette terre âpre et dure ;
Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;
Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,
Brûlent et font hâter les pas du voyageur.
Point de fleurs, point de fruits; nul ombrage fertile 15 N’y donne au rossignol un balsamique asile.
Quelque olivier au loin, maigre fécondité,
Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.
Comment as-tu donc su d’herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? 20
LE BERGER
Que m’importe? est-ce à moi qu’appartient ce troupeau ?
Je suis esclave. /I j
LE CHEVRIER
Au moins un rustique pipeau
V. 1 1-20. Rapprochez de ce passage quelques vers de Sénèque, ad Corsicam.
V. 19. « D'herbes accoutumées, u Virgile, Ég l. 1, 50, a dit : « Insueta paliula. » Ovide, Met. Vil, 119 : « Insuetuni rampum. *> Pascal, Penséesf XXIV, \ : « Qu’est-ce que uns principes naturels, sinon mis princi|>es accoutumés ? »
IDYLLES
A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage?
Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.
Prends : sur ce buis, fertile en agréables sons , 25
Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.
LE BERGER
Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,
La chouette et l’orfraie, et leurs accents funèbres ,
Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter ;
Voilà quelles chansons je voudrais imiter. 30
Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée :
Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,
Et de vos rossignols les soupirs caressants,
Rien ne plaît à mon cœur, rien ne flatte mes sens ;
Je suis esclave.
LE CHEVRIER
Hélas ! que je te trouve à plaindre ! 35
Oui, l’esclavage est dur ; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi,
De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.
Protége-moi toujours, ô Liberté chérie !
O mère des vertus, mère de la patrie ! 40