‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 192 sur 424 · LIVRE I— MÉDITATIONS — VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE I— MÉDITATIONS — VOYAGES

Je suis en Italie, en Grèce. O terres ! mères des arts favorables aux vertus. O beaux-arts! de ceux qui vous aiment délicieux tourments ! Seul au milieu d’un cercle nombreux, tantôt

De vivantes couleurs une toile enflammée

s’offre tout à coup à mon esprit,

Et ma main veut fixer ces rapides tableaux,

Et frémit et s’élance et vole à ses pinceaux ;

Tantôt, m’éblouissant d’une clarté soudaine,

La sainte poésie et m’échauffe et m’entraîne, s

Et ma pensée, ardente à quelque grand dessein,

En vers tumultueux bouillonne dans mou sein ;

Ou bien dans mon oreille un fils de Polymnie,

A qui Naple enseigna la sublime harmonie,

A laissé pour longtemps un aiguillon vainqueur, 10

Et son chant retentit dans le fond de mon cœur.

Alors mon visage s'enflamme, et celui qui me voit me dit que

XIV. — L'édition de 1839 a joinl à tort cette élégie à la précédente. Ce n’est ni le même ton ni la même pensée.

V. 3. Voici un des passages ()ui prouvent qu’André se livrait à des essais de peinture; les vers qui suivent trahissent aussi son goût pour la musique.

V. 8. « Un fils de Polymnie. » l’n élève de la célèbre école de Naples, dont sans doute il entendait chanter la musique sur les théâtres d’Italie.

V. 10. Imité d’Eupolis le Comique, qui, en parlant de Périclès (Schol. Aristoph. A char n. ,S30 et Pac. 120-1), avait dit que :

povo; twv

xè xivrpov èYxerr&ems toi; ixpocopsvoi;.

Cette expression a souvent été remarquée ; voy. Diodore de Sic. XII, xl; Cicéron , firutus, IX.

ÉLÉGIES

ma raison a besoin d’ellébore. Mais des choses bien plus importantes... je parcours le Forum, le sénat; j’y suis entouré d’ombres sublimes. J'entends la voixdes Gracchus, etc... Cincinnatus, Caton, Brutus... Je vois les palais qu’ont habités Germanicus et sa femme... Thraséas, Soranus, Sénécion, Rusticus. En Grèce, tous les peuples différents, chacun avec son front, son visage, sa physionomie, passent en revue devant mes yeux. Chacun est conduit par ses héros qu'il faut nommer. (Comme l’énumération d’Homère.) (i) Périssent ceux qui traitent de préjugé l’admiration pour tous ces modèles antiques , et qui ne veulent point savoir que les grandes vertus constantes et solides ne sont qu'aux lieux où vit la liberté. H os utinam inter heroas tellus me prima tulisset! (a) Si j'avais vécu dans ces temps...

Des belles voluptés la voix enchanteresse N’aurait point entraîné mon oisive jeunesse.

Je n’aurais point en vers de délices trempés,

Et de l’art des plaisirs mollement occupés, 15

Plein des douces fureurs d’un délire profane,

Livré nue aux regards ma muse courtisane.

J’aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats,

Usé pour la patrie et ma voix et mon bras ;

Et si du grand César l'invincible génie 20

A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie,

(I) Homère, Iliade , II. Longue et magnifique énumération, dont plus d’un poète s’est inspiré. Cf. Val. Flaccus, Arg. VI, 33; Virgile, Énéide, VI ; Manilius, Astron. I, 735 ; Le Tasse, Ger. lih. I, xxxvi ; Milton, Par. perdu , I, les légions de Satan ; Thomson, Sais. Hiver .

(?) André cite de mémoire ; Horace, Sat. II, u, 93 :

(lus utinam inter

Heroa» natuui icllu» uie prima tulisset.

V. 12 et suiv. Voici le canesas en prose de tout ce passage : « Si j’avais vécu dans ces temps, je n’aurais point fait des Art d’aimer , des poésies molles, amoureuses; ma muse courtisane n’aurait point... j’aurais mené la vie d’un jeune Romain, au barreau, dans le sénat. J’aurais défendu la liberté, ou je serais mort à (Jtiqtie d’un coup de poignard! » Voy. M. de Latouche, Vallée aux loups.

LIVRE I — MÉDITATIONS — VOYAGES 181 .l’aurais su, finissant comme j’avais vécu.

Sur les bords africains, défait et non vaincu.

Fils de la Liberté, parmi ses funérailles,

D’un poignard vertueux déchirer mes entrailles ! 25

Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes;

Que ma mort fut d’un lâche, et que le bras divin 30

M’a gardé des tourments qui 11’auront point de fin.

Mais, mes deux amis, mes compagnons, je ne veux point souhaiter un monde meilleur où vous ne seriez pas ! Plût au ciel que nous y eussions été ensemble. Nous aurions formé un triumvirat plus vertueux que celui... Mais vivons comme ces grands hommes. Que la fortune en agisse avec nous comme il lui plaira : nous sommes trois contre elle (1).

ü délices d’amour! et toi, molle paresse,

Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse !

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