LIVRE III — FANNY
Que n’est-ce encor ce temps et d’amour et de gloire , 55 Qui de Pollux, d’Alceste, a gardé la mémoire,
Quand un pieux échange apaisait les enfers !
Quand les trois sœurs pouvaient n’être point inflexibles,
Et qu’au prix de scs jours, de leurs ciseaux terribles
On rachetait des jours plus chers ! 30
Oui, je voudrais alors qu’en effet toute prête,
La Parque, aimable enfant, vint menacer ta tête,
Pour me mettre en ta place et te sauver le jour ;
Voir ma trame rompue à la tienne enchaînée,
Et Fanny s’avouer par moi seul fortunée, 35
Et s’applaudir de mon amour.
Ma tombe quelque jour troublerait sa pensée.
V. 26. Sur Pollux , voyez Y É pitre à Le Brun et au marquis de B ratais, v. 93. Alceste, femme d’Admète, se dévoua pour sauver les jours de son mari. Voy. la belle tragédie d’Euripide, bien digne d’animer le tendre génie de Racine.
V. 34. Cette pensée a été mille fois exprimée par les poètes. Sénèque, Brevit. vit se, VIII, dit que les hommes sont ainsi toujours prêts à donner leur vie , parce que le temps n’est pas une chose dont on connaît et dont on pèse la valeur exacte. Mais il est juste de dire que cette pensée marque chez les poètes un instant d'expansion , d'amour, d’enthousiasme, qui n’a rien de fictif 9 et qui honore dans le poète ou l’amant ou l’ami. Les passages où celte pensée se reucontre sont nombreux ; nous nous contenterons d’en indiquer quelques-uns. (X Ovide, Met. VII, 1G8, et Mit . X, 202 (Apollon à Hyacinthe); Tibulle, I, VI, 63; Pétrone, Mulierculte epitaphium ; Stace, Sitves , III, lit, 192 (Ëtruscus devant les cendres de son père fait aussi allusion à Alceste); Stace, Silv. V, I, 176, etc. Puis Segrais, Égl. VII; Racine, Birin. II, il (Titus à Béfénice); et Racine encore, Idylle sur la j>aixt brûlant un grain d’encens aux pieds de la majesté royale :
O ciel, 6 s.iin t«*s destinée*
Qui prenez «>in de ses Jours florissant*,
Retranche* de nos an*
Pour ajouter à ses années.
Voy. encore La Fontaine, Epitaphe ttHomonie (cf. Brunck, Analecta, III, p. 310, dccxxxii), et Pamy, Pois. irot. II, IV. Molière n’a pas manqué de mettre cette pensée dans la bouche de Tartufe, et de lui faire dire à Elmire :
On ne peut trop chérir votre chère unté,
F.» pour la rétablir J'aurais donné la mienne.
286 ÉLÉGIES
Quelque jour, à sa fille entre ses bras pressée,
L’œil humide peut-être, en passant près de moi :
« Celui-ci, dirait-elle, à qui je fus bien chère, 40
Fut content de mourir, en songeant que ta mère N’aurait point à pleurer sur toi. »