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POEMES
11 n’est sot traducteur, de sa richesse enflé, 305
Sot auteur d’un poème, ou d’un discours sifflé,
Ou d’un recueil ombré de chansons à la glace,
Qui ne vous avertisse, en sa fière préface,
Que si son style épais vous fatigue d’abord,
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort, 3 10
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,
11 n’en est point coupable : il n’est pas sans génie ;
Il a tous les talents qui font les grands succès;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français.
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, 315
L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide.
Mais serait-ce la; Brun, Racine, Despréaux Qui l’accusent ainsi d’abuser leurs travaux ?
Est-ce à Rousseau, Buffon, qu’il résiste infidèle?
Est-ce pour Montesquieu, qu’impuissant et rebelle, 320 Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux,
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux,
Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
S’y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes ?
Un rimeur voit partout un nuage, et jamais 325
D’un coup d’œil ferme et grand n'a saisi les objets ;
La langue se refuse à ses demi-pensées,
De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées ;
Il se dépite alors, et, restant en chemin,
Y. 325. Cf. Horace, Eft. ad Pis. 40, 311. — Boileau, Art poêt. 1 ;
Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d‘uo nuage épais toujours embarrassées ;
Le Jour de 1a raison ne les saurait percer.
Atrant donc que d’écrire apprenez à penser.
Selon que notre Idre est plus ou moins obscure.
L’expression la suit ou moins nette ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s'énonce clairement.
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
L’INVENTION
Il sc plaint qu elle échappe et glisse île sa main.
Celui qu’un vrai démon presse, enflamme, domine,
Ignore un tel supplice : il pense, il imagine.
Un langage imprévu, dans son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit.
Les images, les mots que le génie inspire, *35
Où l’univers entier vit, se meut et respire,
Source vaste et sublime et qu’on ne peut tarir,
En foule en son cerveau se hâtent de courir.
D’eux-mème ils vont chercher un nœud qui les rassemble: Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble. 340
Sous l’insecte vengeur envoyé par Junon,
Telle lo tourmentée, en l’ardente saison,
Traverse en vain les bois et la longue campagne,
Et le fleuve bruyant qui presse la montagne ;
Tel le bouillant porte, en ses transports brûlants, 345 Le front échevelé, les yeux étincelants,
S’agite, se débat, cherche en d’épais bocages S’il pourra de sa tète apaiser les orages Et secouer le dieu qui fatigue son sein.
V 341. « /», » fille d'Inaclius, aimée de Jupiter et métamorphosée en vache. Junon jalouse lui attacha aux Haut s mi insecte vengeur, sous les morsures duquel lu fuyait en proie à une fureur terrible , franchissant les fleuves, les monts et les meus. Colulhus, Rapt. JtHél. 41, a une comparaison semblable pour peindre la Discorde. V. 349. C’est la sibylle de Virgile (Én. VI, 77) en proie à la fureur prophétique : At Phtrbi nondum patient, ImmanW In antro Haccluitur va tes, magnum si pectore posiit Exclusif te drutn : tanto rang!» ille fatigat
rabidum, fera corda domans, flugltque prrmendo.
J. -B. Rousseau, dans Y O Je au comte du Imc :
U s'étonne et combat l’ardeur qui le possède.
F.t voudrait secouer du démon qui l’obéir Le Joug injurieux
Pope, le Temple Je la Renommée :
And scem’d Pindar) to labour with Ils* inspiring (loti.
POEMES
De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein 350 bientôt en vers nombreux s’exhale et se déchaîne;
Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.
Iæs tours impétueux, inattendus, nouveaux,
L’expression de flamme aux magiques tableaux
Qu’a trempés la nature en ses couleurs fertiles, 355
Les nombres tour à tour turbulents ou faciles ,
Tout porte au fond du cœur le tumulte et la paix ;
Dans la mémoire au loin tout s’imprime à jamais.
C’est ainsi que Mineïve, en un instant formée,
Du front de Jupiter s’élance tout armée, 360
Secouant et le glaive, et le casque guerrier,
Et l’horrible Gorgone à l’aspect meurtrier.
Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante :
Cire molle, à tout feindre habile et complaisante,
Qui prend d’heureux contours sous les plus faibles mains. Quand le Nord, s’épuisant de barbares essaims,
Vint par une conquête en malheurs plus féconde,
Venger sur les Romains l’esclavage du monde,
De leurs affreux accents la farouche âpreté
Du latin en tous lieux souilla la pureté. 370
On vit de ce mélange étranger et sauvage
V. 350. « Ce dieu dont il es! plein. • l.ucaiu, IX, 564, nous di-print ainsi Caton : Die ilro plenus. taclta qurm inrntr grrrbat,
Kffudit .liguas ad) lis r pectorr tore».
Et Racine, iph. V, VI, nous montre Calchas :
Terrible, plein du dieu qui l'agitait sans doute.
V. 362. André désigne ici ie bouclier de Minerve, sur le centre duquel était gravée la tétc de Méduse (Iliade, V, 740), une des Gorgones (Hésiode, Théo g. 270).
V. 3C4. « A tout feindre, » à tout façonner; c’est le fingerc des Latins. Yoy. celte comparaison de la mollesse de la cire dans Stace, Ach. I, 332. Malherbe, p. 50 : L’àmr de celle ingrate est une âme de cire.
Matière a loule forme
Il faut relire, en regard de tout ce passage, le mémoire de Ritarol sur l'uni -
L’INVKNTION
Naître des langues sœurs, que le temps et l’usage,
Par des sentiers divers guidant diversement,
D’une lime insensible ont poli lentement,
Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, 376 De la rouille barbare effacer les vestiges.
De là du castillan la pompe et la fierté,
Teint encor des couleurs du langage indompté Qu’au Tage transplantaient les fureurs musulmanes.
La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes 380
Fixèrent leur empire, et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix.
Mais ce langage, armé d’obstacles indociles,
Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles.
Est-ce un mal ? Eh ! plutôt rendons grâces aux dieux. 385 Un faux éclat longtemps ne peut tromper nos yeux,
Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire,
L’avertit dès l’abord que s’il y veut monter
Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter, 3»o
Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange,
S’élever jusqu’au faite ou ramper dans la fange.
vénalité de la langue française , et surtout ce qu’il dit de la langue italienne. V. 372, 373, 374. £d. 1826 et 1830 :
Naître dru langues sœurs, dont le tetnp* et l’u*;ige, t'oiiMc-ratit par degrés l'idiome naissant,
Illustrèrent la source et polirent l’acrent.
Kt range manie que celle d'altérer les textes!