‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 355 sur 424 · H EK MES · texte numérisé non relu

H EK MES

ai.»

Cherchant loin de nos murs les temples, les palais Où la Divinité me révèle ses traits,

Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre, 15 Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre.

Les pleurs des malheureux n’ont point teint ces lambris. D’un feu religieux le saint porte épris Cherche leur pur éther et plane sur leur cime.

Mer bruyante, la voix du poète sublime 20

Lutte contre les vents ; et tes flots agités

Sontmoins forts, moins puissantsque ses vers indomptés.

\ l’aspect du volcan, aux astres élancée,

Luit, vole avec l’Etna, la bouillante pensée.

Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand ! 25

Seul il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne ;

Son esprit en torrent et s’élance et bouillonne.

IJi je vais dans mon sein méditant à loisir

Des chants à faire entendre aux siècles à venir; 30

Là, dans la nuit des cœurs qu’osa sonder Homère,

Cet aveugle divin et me guide et m’éclaire.

Souvent mon vol, armé des ailes de Buffon,

Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,

La ceinture d’azur sur le globe étendue. 35

V. 24. C’est la même image que dans les premières strophes de l 'Ode au Vengeur, de I au Brun. — « Aujc astres élancée. » Hyperbole, hardie qu’on rencontre souvent dans Virgile.

V. 35. Lucrèce la franchissait au flambeau d’Cpicurr (111 , l). On peut comparer avec les vers d’André le fragment du livre 111 du poème de Le Brun:

Qu'il nt beau de franchir, loin des vulgaire» yeux.

Ce» abîme» d'azur où nagent tant de deux ! etc.

.Mais si Le Brun et Chénier sont dans le même courant scientifique et philosophique, qui est relui de leur époque, C.hénier, sous le rapport poétique, laisse I r Brun bien loin

340 POÈMES

Je vois l’être et la vie et leur source inconnue,

Dans les fleuves d’éther tous les mondes roulants;

Je poursuis la comète aux crins étincelants;

Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;

Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. 40

Comme eux, astre, soudain je m’entoure de feux ;

Dans l’éternel concert je me place avec eux :

En moi leurs doubles lois agissent et respirent ;

Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirent ;

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. 45

Les éléments divers, leur haine, leur amour,

Les causes, l’infini s’ouvre à mon œil avide, bientôt redescendu sur notre fange humide,

J’y rapporte des vers de nature enflammés,

Aux purs rayons des dieux dans ma course allumés. 50 Ecoutez donc ces chants d’Hermès dépositaires,

Où l’homme antique, errant dans ses routes premières, Fait revivre à vos veux l’empreinte de ses pas.

Mais dans peu, m’élançant aux armes, aux combats,

Je dirai l’Amérique à l’Europe montrée; 55

J’irai dans cette riche et sauvage contrée Soumettre au Mançanar le vaste Maranon.

derrière lui. l,a Fontaine apparaît parfois comme un des génies inspirateurs d'André ; ainsi qu’André, il avait abordé et dégagé des fables antiques ces grands mystères de la nature. Il est bon de mettre en regard de tout ce passage ces beaux vers de I^a Fontaine, Fab. VU, xvill :

J ‘aperçois le soleil ; quelle en est la figure ?

Iri-bas ce grand corps n'a que trois pieds de four ;

Mai* si Je le voyais la-haut, dans son séjour,

Que serait-ce a mes you» que l'tril de la nature?

Sa dislance me fait Juge de sa grandeur ;

Sur ( angle et les côte» ma main le détermine.

L'ignorant le croit plat ; j'épaissis sa rondeur :

Je le rends immnhllr: et la terre chemine.

V. 57. Le Mançanar , c’est le ruisseau qui jwsse à Madrid; le Maranon , c’est le fleuve des Amazones.

HERMÈS 3i7

Plus loin dans l’avenir je porterai mon nom,

Celui de cette Europe en grands exploits féconde,

Que nos jours ne sont loin des premiers jours du monde. 60

Avant que des États la base fût constante.

Avant que de pouvoir, à pas mieux assurés,

Des sciences, des arts monter quelques degrés,

Du temps et du besoin l’inévitable empire

Dut avoir aux humains enseigné l’art d écrire. s

D’autres arts l’ont poli ; mais aux arts, le premier,

Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier.

Sur la feuille d’Égypte ou sur la peau ductile,

Même un jour sur le dos d’un albâtre docile,

Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, 10

Une main éloquente, avec cet art divin,

Tient, fait voir l’invisible et rapide pensée,

L’abstraite intelligence et palpable et tracée ;

Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois

V. 58. « Plus loin... que nos jours . » I.e que, rejeté deux vers plus loin, donne à la phrase une construction embarrassée.

11. — V. I. Cf. Lucrèce, V, 1439. On peut rapprocher de Lucrèce et d’Audré le début des Astronomiques de Manilius et les vers de Boileau, Art poët. IV, sur la nais sauce et l'influence première de la poésie, lequel débute avec le ton d’André :

Avant que la raison, s’expliquant par la voix.

Kùt instruit les humains, eût enseigne les lois. etc.

Voyez aussi l’ode de J. -B. Rousseau, 11, X, sur la mort du prince de Conli.

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