‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 5 sur 424 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

André tint de sa mère la sensibilité, l'enthousiasme, la vivacité d'esprit et d’intelligence, l’amour passionné du beau; il eut l’énergie et la roideur de son père.

A l’âge d'homme, il était de taille moyenne; ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement à partir des oreilles, surtout derrière la tète ; il les portait courts. Son front était vaste et complètement chauve. Ses veux étaient gris-bleu, petits, mais très-vifs. Madame la comtesse llocquart, qui l’avait beaucoup connu et dont nous reparlerons dans la suite, disait qu’il était à la fois rempli de charme et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme.

De bonne heure il avait fait deux parts de sa vie : l'une appartenait aux plaisirs, au monde, aux réunions brillantes, aux relations politiques; l'autre, plus renfermée, appartenait tout entière à la poésie, à l’étude, à la méditation. Il avait à la fois la pudeur du poëtc et la fougue du publiciste. Mais ce n’est que plus tard, vers 1790, que les événements doivent éveiller le publiciste. Poète, il s’enveloppa de silence, chercha le calme, le repos de la campagne; il évita toute célébrité, le bruit qui se serait facilement fait autour de son nom. Son père, sa mère, quelques amis, furent les seuls initiés. 11 n'v eut pas, du reste, un instant d’hésitation dans le talent d’André. Le génie de la poésie se développa en lui spontanément. 11 eut conscience de lui-même, de son but, de ses efforts, de sa valeur.

On se tromperait singulièrement si l'on voyait en lui un inconnu dont il devait être réservé à notre siècle de découvrir le génie. Plus d'un de scs contemporains devina et présagea sa gloire poétique. Lié avec tout ce que les arts, les sciences, les lettres, la politique avaient de noms éminents, André Chénier fut un homme considéré à son époque, et presque considérable. Un moment il fut, sans qu’il l’eût cherché, la tète d'un parti et l’organe de l'opinion publique; son nom eut du retentissement en Allemagne, jusqu’à la cour du roi de Pologne.

Ce ne fut qu’à force de volonté qu'il parvint à faire le silence

autour de ses travaux poétiques. L’obscurité fut chez lui le résultat d’une résolution inébranlable. S’il l’eftt voulu, scs vers , publiés dans tous les recueils , lui eussent donne comme à Le Bran une cour de flatteurs et d’ennemis; mais il visait plus haut qu’à une gloire contemporaine, trop souvent éphémère. Le jour où il sortira soudain de son silence et de sa solitude , ce sera par devoir et pour venger la France insultée ; car deux passions se partagent l’âme d'André, l’amour de la poésie et l'amour de la patrie, double passion qui doit lui mériter un peu de cette grande admiration qu’on a pour Eschyle, le guerrier et le poëtc de Salamine.

Son éducation se continua bien au delà du collège. Quand il en sortit, à dix-sept ans, ce fut ebez sa mère qu’il entra de plain-pied dans le monde. L'avenir était sombre, et bien des pressentiments agitaient et troublaient les esprits. On sentait le besoin de se rapprocher, de s’unir, de causer; chaque salon était un foyer d’où s’échappaient quelques étincelles , précurseurs de l'incendie prochain. Les deux grandes ombres de Voltaire et de Rousseau semblaient présider aux réunions d'alors. Tout le monde, les femmes surtout, avaient un peu et de l’âme de Jean-Jacques et de l’esprit de Voltaire.

Lorsque madame de Chénier se fut fixée à Paris, il se forma rapidement autour d’elle un cercle choisi ; son salon fut recherché. Au milieu de diplomates, de magistrats, qui tous devaient jouer un rôle dans la révolution, on y rencontrait Le Brun, David, Lavoisier, Palissot, Vigée, le musicien Lcsueur, Guys, qui, pour son histoire de la Grèce, dut à madame de Chénier deux lettres charmantes où la grâce déguise l’érudition. Alfieri dut y être présenté quand il vint à Paris en 1787.

Le poêle Le Brun y trônait un peu ; on l’encensait : c’était le Pindare de l’époque. Plus âgé qu’ André de trente-trois ans, il joua avec lui, de bonne foi du reste, le rôle d'un maître, d’un * initiateur, et son influence est souvent visible. On peut en remarquer de nombreuses traces dans les œuvres d'André; mais presque toujours ce sont des défauts qui étaient aussi ceux de l’époque.

SA VIE ET SES ŒUVRES xtx

Il y avait entre David et André une moins grande différence d’àge. C’est sans doute de David qu’il reçut les premières leçons de peinture (t) ; car il était peintre, comme il nous l'apprend en plusieurs passages de ses œuvres. Il avait le sentiment exquis de tous les arts. C’est de sa mère qu'il tenait ce goût pour la musique, que développa encore son voyage en Italie.

On aimerait à rester plus longtemps sous le charme de ces pures liaisons, de ces premières amitiés. David et Le Brun, causant dans le salon de madame de Chénier, regardant avec intérêt se développer le talent naissant d’André, ne pensaient pas aux terribles revirements des choses humaines, et que ce jeune homme qu’ils accueillaient en protecteurs devait bientôt les rappeler au respect de soi-même et à des sentiments plus humains.

Les personnes dont nous venons de parler formaient, surtout dans ces premières années, le cercle de madame de Chénier. André avait le sien composé de jeunes gens de son âge : le marquis deBrazais, avec lequel il se trouvait à Strasbourg, poète aussi, « et des leçons d’Ascra studieux interprète; » les deux Trudaine (a), conseillers au parlement, dont l'un s’essayait parfois, mais sans beaucoup de succès, dans lu poésie; les deux frères de Pange, François, l'aîné, qui avait abandonné la poésie pour l’étude de l'archéologie, et Abel, le second, « doux confident de ses jeunes mystères ; » enfin Marie-Joseph. Us avaient les uns pour les autres une amitié antique que semblait animer le souffle de Platon. Toutes ces liaisons avaient leurs racines dans l’enfance. Us formaient un étroit cénacle littéraire que présidait Le Brun. On lisait des vers, on se faisait part de mutuelles espérances, on s’encourageait. Marie-Joseph s’en affranchit trop tôt; avide

(1) André visitait souvent l’atelier de David; cl celui-ci parfois ne négligeait pas ses avis. Voici un fait rapporte dans l’ Histoire des peintres , par M. Charles Blaur. Dan» son tableau de la Mort de Socrate , David avait d’abord représenté Socrate tenant la coupe que lui offrait l’esclave en pleurs : « Non, non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que lorsqu’il aura fini de parler. »

(2) Le» deu\ Trudaine, (ils d'un homme d’Etat distingué, étaient les petits-fils de M. Trudaine, intendant des finances sous Louis XV, qui contribuu beaucoup au progrès que firent les manufactures et le commerce à cette époque. Voltaire a someut parlé des Trudaine. Voyez la table de Y édition Ihiichot.

XX ANDRÉ CHÉNIER

<lc célébrité, n’ayant pas l'expérience prématurée qu’André puisait dans l'étude, il devint le jouet de fausses idées littéraires, et s'abandonna trop tôt aux séductions de la popularité. Plus tard désillusionné et douloureusement averti par de tragiques malheurs, il se releva digne, grand et vraiment pocte. André, au contraire, se recueillit, se renferma dans son atelier de fondeur. Même avec ses amis, il était réservé dans scs confidences littéraires, et se faisait souvent prier pour leur lire « des vers, non sans peine obtenus de sa voix. »

En quittant le collège, André continua ou plutôt refit entièrement ses études. Patient et laborieux, il se levait avant le jour. Il s'appliqua à l’étude de la langue française a\ec le soin, l'exactitude qu’on met à approfondir une langue ancienne. Ses Commentaires sur Malherbe étaient commencés en 1781, et il est présumable qu'il ne s’en tint pas là. Son Rabelais, son Montaigne, son Corneille, son Racine, devaient être couverts de notes semblables, et les marges de son Homère devaient être chargées de jeunes et savantes seolies. Il s'abandonna d’abord à l'ivresse Vie compositions épiques; il nous le dit lui-même ;

Jadis, il m’en souvient, quand les bois du Permesse Rerevaient ma première et bouillante jeunesse.

Plein de ces grands projets, ivre de chants guerriers,

Respirant la mélc-e et les cruels lauriers,

Je me couvrais de fer, et, d’une main sanglante,

J’animais au combat ma lyre turbulente.

Ce fut aussi à celte époque de sa première jeunesse qu’il conçut ce grand projet de Y Hermès, qui devait occuper le restant de sa vie. Peut-être même fit-il alors quelques essais de tragédies, que plus tard Marie-Joseph qualifia A' impartiales et d’/Vtsigni/iantes .

André ne s'adonna pas seulement à la lecture des poètes antiques; les historiens, les philosophes, furent pour lui l'objet d’une étude constante et sérieuse. De bonne heure Platon et Socrate animent les pensées de cette jeune Ame, ardente au bien et à la vertu ; c’est par Tacite, « le sage et le vertueux Tacite, » qu'il pénètre dans l’histoire. Ces mâles lectures font d’André un homme

SA VIE ET SES OEUVRES

antique, amant de lu liberté, et prêt à fuir volontairement l'esclavage jusque dans la mort. Inflexible comme les héros qu'il admire, avant comme eux une foi inébranlable dans l'amitié, il veut sur de grandes âmes façonner la sienne. Ses antiques modèles, c’est « Rrutus, le plus grand des Romains ; Caton, grand général, grand orateur, le premier homme de son temps dans la philosophie et dans les lettres; Pliocion, homme constant et irréprochable en conduite et en amitié, homme inébranlable dans les maximes de la morale et de la vertu. » -V

André, nous l’avons déjà dit, est emporté par un désir commun aux hommes de son époque, le désir du savoir, la passion de l'universalité. Il lisait et retenait tout. Jamais il ne se reposa. AP rès les littératures anciennes, qu'il épuisa jusqu'aux Cataslérismes d’Eratosthène, après les littératures de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Allemagne, il accorda de longues heures aux écrits contemporains de Mably, de Bailly, de Ilaytial, de Condorcet, de Burke, de Payne, etc. ; mais, dans ces innombrables lectures, il n'est pas entraîné par un désir confus d'érudition ; un but logique, fixe, l’attire, le maintient toujours dans la même ligne, et ce but, il nous l’a dévoilé lui-mème : « Savoir lire et savoir penser, préliminaires indispensables de l’art d'écrire. >• Du reste, une des qualités d'André Chénier, qualité qu’il possédait à l’égal des plus grands esprits, était une rectitude de jugement remarquable.

Durant ce travail obstiné qui altérait parfois sa santé , il sortait souvent de sa solitude. Il aimait le monde distingué, et il le trouvait chez sa mère. Ce qu’il recherchait dans les réunions, c’était une conversation instructive; il y voulait de l'intimité, de la franchise , et haïssait ce que dans les sociétés polies on appelait le bon ton, qui, disait-il, n’était que « des epigrammes sentimentales. »

L’ amour devait, on s'en doute, jouer un rôle dans celte première jeunesse du pocte. « Amoureux, avec l’àme et la voix de Tihulle, » il cherchait de molles inspirations aux pieds de Lycoris.

Cependant M. de Chénier pressait son fils de choisir une carrière; il aurait désiré qu’il embrassât, comme son frère, Cons-

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lanlin-Xuvier, la diplomatie, où il espérait pouvoir rapidement pousser ses enfants. André paraît avoir d'abord choisi l’état militaire, car, au commencement de l'année 1782, il fut, comme cadet-gentilhomme (1), attaché au régiment d’infanterie d’Angoumois et envoyé à Strasbourg.

Dans les trop longs loisirs d'une garnison, André reprit ses éludes, en compagnie du marquis de Brazais. C’est à Strasbourg qu'il écrivit deux belles épîtres, en réponse à celle que lui avait adressée Le Brun, lors de son départ pour le régiment (2). Strasbourg était la patrie de Brunck , le seul érudit que la France pût alors opposer à l’Allemagne et à l’Angleterre. Les Ana/ecta avaient paru en 1776. Brunck avait été officier comme André, et l’on aimerait à penser qu’ils se rapprochèrent, qu’ils se lièrent, cl que ce fut Brunck lui-même qui lui mit entre les mains ce livre qui ne devait plus le quitter.

Mais André, éloigné du cercle brillant où il avait accoutumé de vivre, ne pouvait se plier à l’isolement; l’ennui le gagnait parmi les occupations futiles du régiment; au milieu des camps, pouvait-il

adorer et Vertunnie et Paies ?

Il faut uii cirur paisible à ces dieux de la paix.

Il ne put longtemps supporter cette existence. Six mois après son arrivée à Strasbourg , il quittait l’armée et retournait près des siens savourer sa libre pauvreté.

(I) C'est au même titre que Louis-Sauveur était entre eu I T HO au irgimeut d'infauterie de Bassignv, et que Marie-Joseph entra, en 1783, au régiment de dragons de Montmorency. Ce fut celle position de volontaires qui permit à André et à Marie- Joseph de quitter te service quand ils te voulurent. Sauveur , qui seul poursuivit sa carrière militaire, devint rapidement adjudant général.

Le régiment d'Angoumois (83') était commandé par le marquis d'isson, et avait pour mestre de camp eu second le chevalier de Narbonne, qui depuis fut ministre de la guerre. Presque tous les grades étaient occupés par les plus grands noms de France. Dans ce régiment servait, comme lieutenant, de La Tour-d' Auvergne Corrct, célèbre depuis sous le nom de premier grenadier de France.

(î) On a toujours dit, à tort, que l’épitre de Le Druu était une réponse à celte d'Andrc. Voyez à ce sujet la première note de la première épilre, page 293.

SA VIE ET SES (JEU VH ES

xxm

Eu décembre 178a est-il bien à Londres, comme semblent le témoigner des vers qui portent cette date dans les éditions précédentes, et où il se peint lui-même

Sans parents, sans amis et sans concitoyens.

Par les vagues jeté sur cette ilc farouche/

La date de 178a n' est-elle pas une mauvaise lecture; n’est-ce pas plutôt 1787? D’ailleurs, qu’eût- il été faire à Londres? Nous étions à cette époque en guerre avec l’Angleterre.

Cependant une douloureuse maladie (1), dont il était atteint depuis quelque temps, faisait de sérieux progrès; il se plaignait souvent de douleurs et de sables brûlants. Bientôt même l’excès du travail le fit tomber dangereusement malade, Poète jusque dans la souffrance, il adressa aux frères de l’ange une de ses plus belles élégies; mais les soius de ceux qui l’entouraient, la sollicitude maternelle , le ramenèrent à la vie. Ce n'était pas assez: l’abandonner à sa vie studieuse et renfermée, c’était le condamner à la mort. 11 fallait de puissantes distractions à cet esprit trop tendu. C'est alors que les frères Tnidainc lui proposèrent de les accompagner dans un grand voyage. L’espoir de se voir bientôt transporté au milieu de cette Rome antique , où il fl si souvent vécu par la pensée , le ranime; l’Italie lui apparaît comme la fin de ses maux, et il s’écrie :

C’est là qu’un plus beau ciel, peut-être, dans mes tlanes.

Éteindra les douleurs et les sables brillants,

et, dans son enthousiasme, il s’adresse à la Fortune Libératrice. Bientôt il s’enflamme du désir de revoir la Grèce, cet idéal à peine entrevu des bords de son berceau, et les voyageurs décident île s'embarquer à Marseille pour aller visiter successivement l’Italie, l'Asie Mineure et la Grèce. Près de partir, André adressa

(1) 11 avait des coliques néphrétiques; c'était Geoffroy, le médecin de sa famille, qui lui donnait des soins. Dans le courant de sa carrière, ou le voit tantôt eu Savoie, tantôt à Forges , tuutôl à Passy , où il faisait probablement usage des eaux thermales qui s’y trouvent.

aux frères de Pange de touchants adieux, où son à me semble se partager entre les amis qui l'emmènent et ceux qu’il va quitter.

De ce voyage il ne reste que peu de notes d’André; il vit beaucoup et écrivit peu. Dans les poésies qu’il composa plus tard, on aperçoit les traces dune admiration très- vive pour la Suisse. Plusieurs pièces semblent avoir été composées sous l’influence des impressions de son voyage. Le début de ces pièces a un caractère d’invocation remarquable. Le souvenir de faits héroïques lui revenait sans doute à la mémoire à mesure qu’à ses yeux surgissaient la Crète, Naxos, l’OEta. En vue de Constantinople, sa muse envoya un salut plein d’émotion à la Thrace, sa patrie :

Salut, dieux de l'Euxin, llellé, Sestos, Abyde,

Et nymphes du Bosphore, et nymphe Propontidc ! etc.

Dans ces vers l'émotion est visible, sincère, mais contenue : c'était là le caractère d’André. 11 est certaines pensées qu'il croit ne devoir jamais être les vains jouets de la muse.

A son retour, il éprouva une véritable émotion en touchant le sol de la France

One scs yeux ii’osaicnl plus espérer de reMiir;

et de même qu il avait adressé un salut filial a Constantinople, il soupira sur les bonis de la Seine ;

O, des Heuves français brillante souveraine,

Salut ! ma longue course à tes bords me ramène, etc.

De retour à Paris, il se laissa bientôt reprendre aux tendres pièges de l’amour. Celle qu'il chanta alors sous le nom de Camille, c’était, comme l'a dit AL Charles Labiltc, madame de Ronneuil, belle et spirituelle personne, dont la fille épousa depuis Régnault de Saint-Jean d’Angély. Cette passion fut traversée par de continuels orages.

A cette époque l'étude et les plaisirs se partageaient la vie d’André. Quand il s’arrachait à ses travaux, ce n’était pas toujours aux pieds de madame de Ronneuil qu'il portait scs voeux et ses fictions de poète; Glyeère, Rose, Amélie, étaient souvent les passagères rivales de Camille. H faisait alors de soudaines ap-

■ SA VIE ET SES OEUVRES

paritious dans un inonde étrange d’artistes, de grands seigneurs, de grandes dames et de courtisanes, dont Rétif était l’indiscret historien, et qu'allait bientôt décimer la hache révolutionnaire. Dans ce monde mélangé et bizarre, André rencontrait la marquise de Clermont- Tonnerre, la duchesse de Mailli, la princesse de Chalais, la comtesse d’Argenson , madame de Luynes, la comtesse Beauharnais; le duc de Mailli, le duc de Montmorency, le prince Czartoriski, le comte Potocki, le prince de Gonzague, le marquis de la Grange, des abbés grands seigneurs ; enfui des artistes, des poètes , Beaumarchais , Pons de V erdun , Sénac de Meilhan, Pelletier des Forts, Mercier, Fontanes, Joubert, Andrieux, Dorat-Cubières, etc. I.a Reynière (i) donnait alors des soupers fameux, et souvent if iinionreitses orgies, où se trouvaient des courtisanes et parfois de grandes dames ( dont quelquesunes étaient, dit-on, légères). Chénier et les Trudaine y assistaient avec plusieurs de ceux que nous venons de nommer. On s'excitait avec du café; Mercier politiquait, Fontanes récitait des vers; puis soudain, au milieu de la politique et de la poésie, la folie agitait ses grelots, l’amour riait aux éclats, et André oubliait Camille dans les bras de Glveère, la femme du monde dans les bras de la courtisane. Toutefois ce n’étaient que de passagers éclairs de plaisir au milieu de sa vie studieuse. De grandes pensées l’animaient et l’inspiraient. La Liberté , la plus belle de ses idylles, date du mois de mars 1787.

Mais les nécessités d’une existence peu fortunée l’enlevèrent encore à sa chère indépendance. F.n décembre 1787 il partit pour Londres où il devait rester trois années. En janvier 1 7 88, il fut attaché à M. «le la Luzerne, qui venait d’être nommé à l'ambassade d’Angleterre, et qui bientôt eut à s’apercevoir de l’excès de fierté d’André. Il y avait peu de travail à l’ambassade, les affaires de France étant partagées entre M. Barthé-

(I) Hél if, après avoir peint lui-méme ee inonde étrange et si divers, a inséré, dans plusieurs de ses ouvrages, des correspondances de la Reynière, où les noms des Trudaine et de Chénier reviennent souvent. Dans Monsieur Xi col as t tome XI, XIe partie, p. 3078, la Reynière dit que Chénier et les Trudaine avaient assisté au second souper qu'il donna en février 1781. Dans le Drame de la vie, p. 1307, on retrouve encore Chénier et les Trudaine à souper chez la Reynière, le 9 mars I78G.

lerny, ministre plénipotentiaire, et M. de la Luzerne, ambassadeur du roi. André, n'ayant presque aucune occupation, crut devoir ne pas toucher son traitement. M. de la Luzerne lui adressa quelques paroles sévères à cet effet, tout en admirant sans doute ce fier désintéressement.

André Chénier ne se plut jamais en Angleterre. Tout en estimant les Anglais, tout en appréciant leur génie positif et leur gouvernement, il eut voulu une grandeur plus désintéressée à cette nation « avide, entreprenante, calculatrice et constante dans scs projets. » 11 ne put jamais complètement se plier à ses mœurs et à ses usages aristocratiques. Il souffrit beaucoup de l’orgueil des grands, et, blessé dans ses sentiments et dans ses pensées, il s'attacha plus fortement encore à la cause de la liberté. Cependant il y avait en Angleterre, à cette époque, un grand mouvement libéral ; beaucoup d écrits philosophiques respiraient un ardent amour de l’humanité. André, blessé par la hauteur de l’aristocratie anglaise, conçut au contraire une grande sympathie pour quelques philosophes, entre autres pourlcs docteurs Priestley et Price, qu'il connut.

Ce fut pendant son séjour à Londres qu’il étudia à fond la littérature anglaise. En général, il goûtait peu les poètes anglais ; il les trouvait incultes, sombres et pesants. Toutefois son poème de Suzanne témoigne de son admiration pour Milton,

Grand aveugle durit l'aine a su voir tant de choses!

Il lut Shakspeare, peu goûté en France à cette époque. Le drame tel que le conçoit Shakspeare, si éloigné de la tragédie grecque et de la tragédie française, ne devait pas plaire complètement à l’esprit d’André; cependant il en remarqua les beautés de premier ordre. Marie-Joseph, dans une lettre datée du mois de février 1788, le trouvait même indulgent pour Shakspeare.

Son existence à Londres était régulière et monotone : le jour il travaillait, le soir il allait dans le monde ou dans les clubs. Absent de Paris, il n'en suivait pas avec moins d'intérêt le mouvement politique et littéraire; son père et son frère lui envoyaient les publications nouvelles. Il est à remarquer qu'il ne s'isola

SA VIE ET SES OEUVRES

juinais tics productions de son temps. Sou frère lui adressait les ouvrages qu’il composait, et, de son côté, André envoyait parfois à son père et à Marie-Joseph quelques vers , •• de ees beaux vers (disait Marie-Joseph) comme vous savez, les faire. »

Mais le séjour de Londres, au bout de deux longues années, commençait à peser à André, dont l'âme ardente ne pouvait se passer d’affections. Toujours seul, souvent froissé, dédaigné dans la haute société par des gens qui valaient moins que lui, il devint triste et chagrin. Un soir, dans une taverne, il confia à une feuille de papier les sentiments amers dont il semblait se plaire à ranimer le liel. C'est un monument curieux qui atteste a la fois sa candeur et sa fierté.

On était au 3 avril 1781;. Préoccupe des événements qui se préparaient en France , il souffrait d’étre éloigné de sa patrie. Son attente ne fut pas longue; la réunion des états généraux , la séance du Jeu de paume, l’ouverture de l’Assemblée uationale, le transportèrent. La révolution ne le prit pas à l’improviste : il était prêt, il avait étudié, réfléchi, médité; depuis de longues années, il était imbu des grandes idées de liberté. Mais trop tôt il devait s’apercevoir que • le moment des révolutions n'est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes. »

Depuis les événements du mois de juin, André supportait péniblement l’ éloignement. Il obtint un congé, à l’expiration duquel, pour la dernière fois, il retourna à son poste. Le 18 novembre il s’embarqua pour Londres où il ne devait plus rester que quelques mois. La lettre suivante qu’il écrivit à son père après son arrivée témoigne bien de l’état d'inquiétude dans lequel il vivait loin de Paris, où tant d’événements pouvaient chaque jour menacer les siens ;

» Lombes, 21 novembre 17811.

«Je suis arrivé ici le II), mou très-cher père, après un voyage qui n’a «rien eu de remarquable, et le plus douloureux passage de mer que ■ j’aie encore eu ; je n’ai pas tardé à regretter Paris, car ici les inquiélu- «des sur nos affaires ne sont pas moindres et sont plus désagréables,

• parce qu'elles sont plus vagues et qu’on est plus longtemps a savoir à

« quoi s'en tenir. Ajoute/, que les mauvaises nouvelles sont toujours gros-

• sies et exagérées, non-seulement par la mauvaise volonté des Anglais ,

• mais encore par la plupart des Français qui sont ici , et qui ne voient

• pas que leur odieuse animosité envers leur patrie les rend méprisables

• et ridicules.

« Hier on nous a annoncé que des lettres en date du 19 ou du 20, ar-

• rivées par un courrier extraordinaire, portaient que, ce jour-là même,

• tout Paris était en combustion, que les tocsins sonnaient de toutes

• parts, etc. Je fais tout ce que je peux pour douter de ces funestes nou-

• velles, et il me tarde bien d'être éclairci, car ceux qui nous ont annoncé

• ce soulèvement ne disaient aucun détail, ni ne lui as<ignaient aucune

• cause, ni enfin n’ajoutaient rien qui pût donner un objet déterminé

• aux alarmes qu'ils faisaient naitre. Il n'y a ici aucune nouvelle qu'ou

■ puisse vous mander. Les affaires de France sont, ici comme eu France,

■ l’objet qui occupe seul la conversation.

« Adieu, mon très-cher père; je prie ma mère d'agréer l'assurance de

■ mon respect. J'embrasse mes frères de tout mon cœur, et vous prie de

■ compter à jamais sur ma respectueuse tendresse;!).

• Chénier ue Saint-André. •

Le 19 janvier 1790 il est encore à Londres, mais, au printemps de cette année, il quitte définitivement la diplomatie et revient à Paris, bien décidé à vivre désormais dans la retraite. Le 9 juillet, nous le retrouvons sur les bords du Rhône; il contemple avec émotion ces illustres cités du Dauphiné, Vienne, Romans, Valence, qui donnèrent avant 1789 le signal de la liberté.

C’est de l'année 1790 que date le poënte de l'Invention , le Jeu de paume et l’Avis aux Français. On le voit, la politique n’est pas longue à arracher le poëtc à sa solitude, à animer les cordes de sa lyre.

Quelle était alors la pensée politique d’André et quelle ligne allait-il suivre ?

Elevé au milieu du mouvement philosophique qui survécut à Voltaire, André, partageant les sentiments des nobles défeu-

(I) Nous devons celle lettre à l’obligeance de M. Feuillet de Conciles. Le cachet est nn caraêe antique» un peu ciïacé. 1*1 lettre est adressée à M. de Chénier , ancien charge if affaires à Maroc f rue du Sentier , A*0 24. Paris .

SA VIE ET SES ŒUVRES xxtx

seurs de l'insurrection d’Amérique, salua avec enthousiasme l’ère nouvelle de liberté qu'il avait appelée de tous scs vœux. Lorsque les événements de 1789 éclatèrent, il comprit aussitôt qu’il ne s'agissait pas seulement de réformes momentanées, mais que toute l’Europe allait en sentir le contre-coup. « La révolution est grosse des destinées du monde, » disait-il. Mais, dès 1791, les événements avaient dépassé ses prévisions, et sa politique devint surtout une politique de générosité et de sentiment. Toutefois, s’il avait jugé la révolution en philosophe, il se conduisit en citoyen : avec l’âme de Platon il défendit les lois. » Heureux (disait-il) l'homme sage et droit qui, méprisant tout esprit de corps, repoussant toute association à un parti quelconque , ne connaît d’autres liens parmi les hommes que la justice et les lois. — Rien n’est plus humain, plus doux, que la sévère inflexibilité des lois justes. » La liberté, telle qu’ André la concevait, devait être large et sans restrictions. Pour y atteindre sans verser une goutte de sang, il comptait trop sur la sagesse humaine et sur la facilité des anciens partis à se laisser dépouiller. 11 voulait « la liberté de penser ce que l’on veut et d’écrire ce que l’on pense ; » eu religion, pour tout citoyen, « la liberté de suivre et d’inventer celle qu’il lui plaira. » C'était l’indifférence religieuse de Voltaire. On a dit qu’il était athée ; on cite même ce mot de Chénedollé : « André était athée avec délices ! » Toutefois André sépare nettement le culte religieux et la foi en Dieu. Averti par « dix-huit siècles ensanglantés par des inepties théologiques ; — n’estimant aucun collège de prêtres à quelque communion qu’ils appartiennent; » sachant « que depuis longtemps tous les collèges de prêtres ont conspiré contre le bonheur et la tranquillité humaine; — que les prêtres se tiennent tous par la main pour confondre en eux l’homme avec le prêtre, pour faire envisager leurs discours comme une partie de la doctrine, » il veut briser ce joug despotique et théocratique, réduire à leur véritable valeur les subtiles distinctions de secte ; et, dit-il,

« attaquer les prêtres, réduire leur opulence usurpée , mépriser leurs fables corruptrices, n’est pas attaquer le ciel, ni être ennemi de Dieu et de la vertu. »

André, par cela même qu'il connaissait l'antiquité , ne rêvait pas une république semblable à celle de Rome et d'Athènes, car il savait qu’elles étaient basées sur l’esclavage et gouvernées par l'esprit de caste. Il voulait la même liberté pour tous, l’égalité des droits et des devoirs, mais non pas une influence égale de la part de tous les citoyens. « La bourgeoisie, dit-il, fait la masse du vrai peuple, » et cela signifiait que deux choses contraires égarent le jugement des hommes, l’extrême richesse et l'extrême misère ; qu’il ne fallait pas retomber du despotisme aristocratique dans le despotisme populaire. Quant au gouvernement, il le veut constitutionnel, c’est-à-dire basé sur une constitution qu’une assemblée, représentant réellement le pays, peut modifier et mettre ainsi toujours d’accord avec les besoins nouveaux, de façon que « l’insurrection devienne illégitime contre la loi qu’on peut réformer légalement. »

Quand André fut de retour à Paris, il vécut le plus souvent à Passv. C’est là qu'il écrivit le Jeu de paume et Vsfvis aux Français. Il s’était fait recevoir membre de la Société de 1789, appelée d’abord la Société des amis de la constitution , et qui, après s’être séparée des Jacobins, avait créé le Journal de la Société de 1789, dont les principaux rédacteurs étaient Malouet, Condorcet, le chevalier de Pange, Grouvcllc, Dupont de Nemours, de Kersaint, Pastoret, Guiraudet, Cliéron et André Chénier.

Parmi les hommes que la révolution avait déjà rendus célèbres, ceux qui avaient surtout les sympathies d’André, c’étaient Bailly » qui doit tout au mérite et à la vertu >• ; — Sieyès, dont il admirait « les écrits énergiques et lumineux, la forte et éloquente raison ; » — « le brave Lafavctte, qui a exécuté de grandes actions pour une belle cause, à un âge où la plupart des autres hommes se bornent à connaître les grandes actions d’autrui » ; — Condorcet, « qui depuis vingt ans n’a cessé de bien mériter tle l’espèce humaine par de nombreux écrits profonds, destinés à l’éclairer et à défendre tous ses droits. » Mais les événements et les passions modifient le jugement des hommes. André, souvent emporté jusqu’à la fureur, mettra plus tard autant de véhémence

SA VIE ET SES OEUVRES xxxt

dans l’injure qu'il avait mis de chaleur dans la louange, et de vieilles amitiés ne trouveront même pas grâce devant lui.

L’orage déjà point à l’horizon. Le 24 août, à Passy, il signe l 'A vis au peuple français sur ses véritables ennemis, qui paraît dans le n° i3 des Mémoires de ta Société de 1789 (c'était le nouveau nom que le Journal de la Société de 1789 venait de prendre au n° 12), ce qui cause une scission dans la rédaction : Condorcet se sépare de ses collègues et le journal cesse de paraître. L 'Avis aux Français eut un succès européen. Réimprimé en brochure, il fut traduit en anglais, en allemand, et en polonais, sur l'ordre du roi Stanislas, qui envoya a l'auteur une médaille accompagnée d’une lettre flatteuse, à laquelle André fit une réponse pleine de grandeur et digne d’un homme libre.

A partir de cette époque nous entrons dans la période politique dcl’existencc d’André; cllea été étudiée dans tous ses détails (1) ; nous n'insisterons que sur quelques points négligés ou sur quelques inexactitudes involontaires. Au surplus, depuis 1791 , la biographie d’André devient précise, à cause des dates de ses lettres au Moniteur et au Journal de Paris.

L’année 1790 et la première moitié de 1791 appartiennent encore au poëtc; mais les jours de calme passeront vite. Bientôt, dégoûté des hommes et des choses, il s’écriera, avec un vif sentiment d’amertume et de regret : « Inconnu et pauvre, et content de l’être, je vivais dans la retraite, dans l’étude et dans l’amitié! » et dans l’amour, aurait-il pu dire ; car alors le poète n’avait point ajouté n sa lyre une corde d’airain, et la musc lui inspirait encore de suaves et douces élégies. Il avnit conçu de l’amour, très- passagèrement, il est vrai, pour une jeune femme qui ne s’en douta probablement pas, madame Gouy d’Arcv, et qu’il a célébrée dans une élégie en enveloppant son nom d'un demi-mystère. Madame Gouy d'Arcy faisait partie de la brillante société de Lucienne, dont nous parlerons plus loin ; son mari, qui périt le 5 ther-

(1) Sotice historique sur le procès d' .Indre Chénier , parle bibliophile Jarob. — Dans cette élude nous nous sommes plus attaché au poete qu’au publiciste ; l’Introduction qui précédera les OEuvres en prose nous permettra d’entrer dans de plus longs détails sur U vie politique d’André Chénier.

ANDKÉ CHÉNIER

mitlor, était député à la Constituante et dirigeait avec les banquiers I’ourrat et Lecoulteux la célèbre compagnie des eaux.

Mais bientôt la politique lui lit oublier l'amour, et chassa bien loin ses rêves d'indépendance et de travail. Depuis plusieurs années, il nourrissait le projet de revoir la Suisse, d’y vivre même, au milieu des monts, d’y chercher un réduit à sa musc. C’est là qu'il aurait voulu continuer sa carrière diplomatique; et l'on a dit que, dans l’année 1791, il avait manifesté le désir d’v être envoyé en qualité d'ambassadeur (1).

André, a-t-on dit, s’était présenté aux élections de 1791 comme candidat à l’Assemblée nationale. On 11c doit pas s’étonner, d’après son esprit libre et lier, qu'il ait complètement échoué. Résolu d'abord de rester à l'écart, il ne sortit de son obscurité que parce qu'il croyait « tout citoyen obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées et de ses vues pour le bien commun; » mais, au milieu de tous les partis, il garda son libre arbitre; il ne se fit le courtisan d'aucun, et surtout il 11e chercha pas à flatter le peuple, disant, au contraire, •< qu'on doit braver le peuple pour lui être utile. » André, repoussant toute association, n’appartint qu’à lui-même, à la raison, à la vertu, cl se fit le champion solitaire de la vérité et de la liberté.

Dans les derniers mois de 1791, il écrivit quelques articles, adressa une lettre à Thomas Raynal et trois lettres au Moniteur. L’année 1792 fut entièrement consacrée à la politique; il abandonna l'étude et la poésie. Pendant les mois de février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, ses lettres au Journal (le Paris se succédèrent de huit jours en huit jours, et quelquefois à des intervalles plus rapprochés. Il demeurait alors tantôt à Paris, tantôt à Passy.

C’est pendant celte année 1792 qu'éclatèrent de tristes et déplorables débats entre les deux frères, André et Marie-Joseph . Nous

(1) Annales politiques et littéraires de la France , 11 mai 1792 (extrait d’une lettre de Bâle) : « André Chénier désirait beaucoup l'année dernière d’ètre envoyé ambassadeur en Suisse; il vient do remplir les journaux de longues déclamations au sujet des Ckàteauvieui ; il est l'ami des Trudainc, ceux-ci le sont de Moutmorin, et les Mont moi in le sont de la reine. Ce sont là les amis de l’ordre, que j’ai toujours appelés les amis des ordres. •*

SA VIE ET SES OEUVRES

n’en répéterons pas les détails, qui sont connus ; nous dirons seulement que les ennemis de Marie-Joseph ont grossi cette querelle outre mesure. Dans plusieurs articles du Journal de Paris et du Moniteur les deux frères échangèrent quelques mots vifs et piquants ; mais bientôt la famille et les vrais amis d’André et de Marie-Joseph intervinrent, et les débats furent clos au mois de juin 179a. D’ailleurs, en isolant cette polémique des écrits du temps, on lui enlève son véritable caractère et ses justes proportions. Etudiée attentivement au milieu des déclamations outrées de l'époque et du style trivial des publicistes du jour, 011 la trouve généralement digne, calme même, atténuant par le choix des mots ce que quelques pensées pourraient avoir de blessant.

Néanmoins, quoique Marie-Joseph eût été l'agresseur en se constituant le champion des Jacobins, s’il fallait porter un jugement sur cette querelle, sans être aveuglé par la vive admiration et par le culte que nous avons pour André, nous oserions dire qu il eut de grands torts de son côté. « Je n’ai jamais fait secte même avec les gens que j’estime, » nous dit-il lui-même ; il n’était donc ni poussé, ni circonvenu par un parti, par des amis maladroits. Marie-Joseph, au contraire, plus faible, plus facile se laisser entraîner, n’avait pas le libre exercice de sa volonté ; il agissait excité par les ennemis d'André, les Brissot, les Manuel, les Condorcet, etc. André parlait du fond d’une solitude où il devait peser à loisir, loin de toute influence, ses attaques et leurs effets; Marie-Joseph parlait du milieu d’un eantp où tous les regards étaient tournés vers lui pour exciter son zèle et pour ne pas le laisser faiblir. André était, en outre, l'aîné de deux ans, différence d’âge rendue plus grande encore par l'habitude de la réflexion et du travail, et il devait à son frère l’exemple de la modération. Mais, en voulant être juste, ne nous égarons pas. Dans cette polémique publique le caractère d’André se dévoile dans toute sa rigueur, et ce n'est pas sur le côté hautain , roide, dédaigneux, qu'il convient d’appuyer. André n’avait, dans le commerce habituel de la vie, ni hauteur ni dédain pour Marie-Joseph; loin de là, il jugeait en frère et avec indulgence l’auteur de Bru tus et Cassius ; il lui prêtait et lui croyait plus de talent qu’il n’en

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