‹ Poésies de André Chénier étude sur la vie et les œuvres d'André ChénierChapitre 6 sur 424 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

ANDttÉ CHÉNIER

avait, ou plutôt qu’il n’en avait montré jusqu'alors. Ce qu’il faut surtout remarquer, c’est le caractère patriotique de cette lutte fraternelle. L’âme des Ilrutus respire dans André : la voix du sang se tait quand la patrie élève la sienne.

Au mois d’avril, la fête que les Jacobins donnèrent aux Suisses du régiment de Cliûteauvieux , amnistiés par un décret de l’Assemblée nationale, fit déborder l'indignation d’André. « Des soldats qui pillent la caisse de leur régiment, qui tuent leurs officiers, qui sont justement condamnés aux galères, et à qui l’ Assemblée nationale accorde l’amnistie; à qui, sur une motion de Collot-d’Herbois (i), au club des Jacobins, le maire de Paris, le « vertueux Pétion, » prépare une entrée triomphale! » Dans ses lettres au Journal de Paris il revient sans cesse sur la honte de cette scandaleuse ovation et parvient à animer de son courage quelques libres rédacteurs comme lui du journal. C’est un Romain qui juge la révolution naissante et qui la rappelle à la discipline, qui fait la gloire des armées et la force des nations; ou plutôt c’est une âme qui a médité Tacite et Montesquieu. I>e jour même de cette ignominieuse cérémonie , le publiciste se change soudain en porte Ivriquc; Y Hymne aux Suisses de Châleauvieux paraît dans le Journal de Paris, le 1 5 avril 179a; et il le signe, sans souci de la colère des Jacobins. Pour ne pas être témoin de cette fête, â laquelle David et Marie-Joseph ont prété l’éclat de leurs noms et de leurs talents (a), il part , il va respirer l'air pur de la campagne et refaire dans la solitude ses forces épuisées.

(1) Dans la séance du 4 avril, Collot-d’Herbois se déchaiiic contre Rouclier et André Chénier (ce n’est pas Cité nie r-G race hus, dit Collot d'Herbois, c'est un autre , oh! tout à fait un autre). Il traite André de prosateur stérile , et sc promet de l’attaquer devant les tribunaux comme lâche calomniateur.

(2) Dans le programme de la fête des Chàtcaudeux, publié dans deux numéros du Patriote français , il est dit que MM. Daxid et Hubert se sont charges du dessin et de la composition tant du char q> e des divers trophées et emblèmes; que M. Chénier a bien voulu se charger de la composition de tous les morceaux de poésie, inscriptions, devises, etc. — Le 2(> mars, Marie Joseph et David avaient déjà signé la pétition présentée au conseil général de la commune pour l’inviter à la fête, pétition que le Patriote fmrttais inséra dans son numéro du 28 mars.

SA VIE ET SES ŒUVRES

Quelques jours après, le 2- avril, une nouvelle lettre au Journal (le Paris signale son retour; désormais il ne connaît plus de bornes. « Il est bon, il est honorable, il est doux de se présenter par des vertus sévères à la haine des despotes insolenls qui tyrannisent la liberté au nom de la liberté même. » Il s’enivre du danger; il semble avec délices aspirer à mériter la mort : « C'est surtout quand les sacrifices qu'il faut faire à la vérité, à la liberté, à la patrie, s’écrie-t-il, sont dangereux et difficiles, qu’ils sont accompagnés aussi d’inappréciables délices. .C’est au milieu des délations, des outrages, des proscriptions, c’est dans les cachots, c’est sur les échafauds que la vertu, la probité, la constance, savourent la volupté d’une conscience orgueilleuse et pure. » Scs attaques deviennent directes et sanglantes; il désigne ses ennemis, les nomme, les délie, les couvre d'injures. Brissot, c’est « ce libcllistc qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français ; » Rœderer, « un homme d’une ambition rusée et versatile. » 11 dénonce « la cruauté niaise de Pélion. » Jadis il vantait les vertus de Condorcet « L'honnête homme que ce Condorcet, s’écric-t-il ,

qui a cherché le profit et trouvé la honte à devenir l'ami, le compagnon, l'émule de Brissot et de Marat ! » Bientôt même Dav id et Le Brun, les amis de son enfance, ne trouveront pas grâce devant lui; mais il n’imprimera pas le nom de Le Brun dans ses vers satiriques et laissera douter la postérité. Ce n’était point du reste sans danger pour lui que ses attaques se multipliaient ainsi. Des listes de proscriptions, disait-on (i), circulaient dans la capitale ; on y plaçait les noms de Desmeuniers, de Bouclier, d’André Chénier, île Duport et de Régnault de Saint-Jean d’Angély.

Il s’épuise bientôt dans cette lutte. Vers les premiers jours d’aoùt, pendant que de tragiques événements se préparent, il va se rafraîchir aux riantes images de la nature; il oublie un instaut ses préoccupations dans les vallées de la Normandie. A Catillon, aux sources de l'Andelle, il resonge aux idylles de sa jeunesse. Mais ce n'est qu'un éclair de bonheur et de calme.

(I) Régnault de Saint-Jean d’Angély, dans le n° 41 de Y Ami des patriotes.

s.xxvt ANDRÉ CHÉNIER

Il revient à Paris. Le 8, le 9, le 10 août, c'est à l'Assemblée nationale elle-ménie qu’il veut faire entendre sa voix ; elle se perd comme au milieu d’un ouragan. Soudain éclate l'insurrection du 10 qui renverse la royauté et disperse ses défenseurs : le parti d'André est vaincu. Hors de l'arène, il dévore son ressentiment et répand toute sa colère dans des ïambes vengeurs.

Dans les derniers mois de 1792 commence le procès de Louis XVI. André choisit celle noble occasion de combattre encore et réclame l'honneur de se consacrera la défense du roi. Malesherbes accepte son dévouement, sans permettre qu'il fasse connaître son nom impopulaire. C’est lui qui rédigea, dit-on, la lettre que Louis XVI devait lire à la Convention, et dans laquelle il demandait l'appel au peuple (1).

Ap rès la mort du roi, le séjour de Paris devenait impossible pour André. Au milieu de toutes les haines qu’il avait amassées contre lui, il courait à chaque instant le risque d'être assassiné ou d’être incarcéré et traîné à l’échafaud. Son courage l v aurait porté; mais ses amis, sa famille, Marie-Joseph surtout, à force de prières, obtinrent qu'il s'éloignât de Paris. 11 partit d'abord pour Rouen; mais l'éloignement lui était insupportable; il voulait au moins être près de l'arène pour y reparaître au besoin tout armé.

Son frère s'occupa de lui chercher une retraite. Il loua, a Versailles, une petite maison écartée, dans le haut de la rue de Satory. C’est là qu’André se retira. Malade, il avait besoin d'un calme et d’un repos absolus : il lui était nécessaire d’oublier les hommes et leurs passions. Quoique souffrant et chagrin, il reprit ses travaux. Depuis dix ans, son poème de Y Herniés était commencé. Chaque jour une note, fruit de longues méditations et de laborieuses lectures, venait s’ajouter à celles des jours précédents. Mais le travail n’était pas suffisant à remplir le vide de cette âme ardente et généreuse.

Sur les bords de la Seine s'élève le coteau de Lucienne, au- * quel les bois font une verte couronne. C’est là que, chaque jour,

(I) Dans ses Éludes lillcrnires et pvtùtfucs. II, p. 94, Itnissy d’Aiiglas dit que Louis XVI n’a jamais dû lire celte lettre.

SA VIE ET SES OEUVRES

Page 1