SONNET EN BOUTS-RIMEZ
LE Monde va le train qu'il plaît à Jupiter,
Depuis le médecin jusqu'au pharmacopole^
L'homme abonde en son sens, et le moindre frater Se croit aussi sçavant qu'Arnaud et que Nicole.
On se lève, on s'habille; a-t'on dit un Paiera
On retourne à son fait. L'écuyer caracole,
Le Marchand sur le prix commence à disputer.
Le pilote à la mer observe la boussole,
L'ambitieux travaille à se rendre immortel.
Le Brave se veut battre et médite un cartel ;
Chacun a son tracas, chacun a son affaire.
L'un s'adonne à la prose, un autre écrit en vers;
Mais s'agit-il de vaincre et régir 1' Univers?
On ne demande plus quel Roy le pourra faire.
Sur une nouvelle affection^ après la mort d'une Maîtresse.
STANCES
DE qui me plaindrai-je en ce jour, Ou de la mort ou de l'amour, Qui tous deux traversent ma vie, Si les Astres infortunez Veulent qu'au trépas de Silvie Tous mes maux ne soient pas bornez?
Mort aux plaisirs, vif aux douleurs, Je croyois dans l'eau de mes pleurs Eteindre ma vie et ma flâme; Quand la beauté qui m'asservit , D'un regard me rendit mon âme , Et de l'autre me la ravit.
14c 3TANCtS, SONNETS, EPIGRAMMES.
Bel œil jadis si plein d'appas ,
Qui dors en la nuit du trépas
Sur les bords du rivage sombre,
Ne trouble pas ton doux sommeil,
Si l'amour veut qu'au lieu d'une ombre
Désormais j'adore un soleil.
Je crus que perdant ton flambeau , Mon cœur amoureux du tombeau N'auroit des feux que de ta cendre; Et que cette noire maison Où la Parque t'a fait descendre Seroit mon unique prison.
Mais un seul rayon de ces yeux Qui troublent la gloire des Dieux, M'ôta le titre d'invincible ; J'accrus ma honte en résistant, Et pour n'être pas insensible Il me falloit être inconstant.
Un trait de feu, m'ouvrant le sein , Changea mon fidèle dessein, Ma raison se trouva ravie;
Je fus surpris de sa clarté ,
Et contraint pour sauver ma vie,
D'abandonner ma liberté.
Source divine de mes feux, Souffre l'hommage de mes vœux , De mes soupirs et de mes larmes; Reçois mon âme sous ta loy, Et permets que j'offre à tes charmes Ce qui déjà n'est plus à moy.
Permets qu'un misérable amant Puisse être jusqu'au monument Tributaire de ta couronne , Et traite ce cœur qui se rend Comme une place qui se donne, Et non comme une qui se prend.
I 5o STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES.
Le Jaloux.
STANCES
LE déplaisir qui me combat, Me fait connoître que le sage Doit embrasser le célibat , Et détester le mariage.
O que mon cœur est agité !
Qu'il est remply d'inquiétudes !
Ma femme a l'esprit si gàlé Qu'elle est l'antipode des prudes.
Son orgueil ne se peut guérir; Elle s'égale aux souveraines ; Et son luxe a fait enchérir La dentelle et le point de Gênes.
STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES. l5l
Pour éblouir les jeunes foux
Et passer prés d'eux pour un Ange ,
Elle a dépeuplé de bijoux
Les boutiques du Pont au Change.
La folle a si bien ménagé Les doux appas de sa prunelle , Que mon lit se voit assiégé De plus de braves qu'Orbitelle.
Dans l'entretien de cesVaillans, Dont elle veut être adorée, Son caquet prend tous les brillans De l'éloquence figurée.
Ses paroles sont toutes d'or.
Rien n'échappe à sa Rhétorique , Et Paris n'a point de Médor Dont elle ne soit l'Angélique.
Elle me rend si malheureux, Que mon chagrin n'a plus de bornes; Je croy qu'un peuple d'amoureux Travaille à me planter des cornes.
l52 STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES.
Mille peurs troublent mon cerveau.
Dés que son page approche d'elle.
Je crains tout, même le tableau Du héros peint dans ma ruelle.
Que je serois aimé des Cieux, Si cette belle vagabonde Alloit débaucher nos ayeux Et coqueter en l'autre monde.
Kegrets.
AINSI Calinice, dolent^ Formoit en son mal violent Moins de paroles que de larmes , Quand, malgré tout autre pouvoir.
Son amour opposoit ses armes A celles de son désespoir.
Destins ennemis et jaloux, A quelle fin m'ordonnez-vous D'aimer avec persévérance , Permettant pour mes déplaisirs, Que la mort de mon espérance Laisse la vie à mes désirs ?
l54 STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES.
Que rigoureuses sont vos loix Astres impiteux à ma voix, Ou que mon offense est extrême!
Vous voyez sans me secourir, Qu'on me sépare de moy-même , Et vous m'empêchez de mourir.
Au moins cette grande beauté Sçauroit alors la cruauté Que souffre mon âme contrainte; Et si l'excès de ma douleur Cause le défaut de ma plainte, Ma mort luy diroit mon malheur.
Dieux ! pour l'honneur de vos autels , Venez condamner les mortels Aussi-bien que mon cœur aux fiâmes; Vos offices vous sont ostez.
On veut assujettir les âmes , Et disposer des volontez.
La foy ni l'inclination
N'obligent pas l'affection,
Sans que la grandeur l'importune;
STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. l55
Et par un malheur de nos jours,
Les dignitez de la fortune
Sont les doux charmes de l'amour.
Amour, quelle est ta déité,
Si de la fortune agité
Contr'elle enfin tu te consommes ?
C'est la maîtresse de ces lieux,
Qui ne régnant que sur les hommes ,
N'a point d'empire sur les Dieux.
Tu cèdes aux rigueurs du sort , Et je reste sans reconfort Aux injures de ta défaite; Je te voj, superbe vainqueur, Contraint de faire la retraite , Mais c'est toujours dedans mon cœur.
L'image de perfections , Qui cause mes afflictions, Seule me console et m'attire ; Souffrant avec tant de raison, Je favorise mon martyre Et déteste ma guérison.
STANCES
Plainte d'un Amant à sa Maîtresse.
LISEZ-LES devant mon rival , Cesversoùjemeplainsde l'humeur dont vous estes; Et riant avec luy du sujet de mon mal ,
Songez quel honneur vous vous faites.
S'il vous aime, il n'aimera point Cette humeur, quoy-qu'enfin il y trouve son compte; Et je ne pense pas que jamais sur ce point
Vous luy puissiez faire un bon conte.
Dites-luy qu'avec peu d'effort Vous rompez les liens d'une amour infinie; S'il en rit de bon cœur et qu'il vous aime fort,
Il est de bonne compagnie.
STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES. iSy
Il en a beau faire le fin.
Si ma chute luy plaît, l'exemple l'importune; Quelque établi qu'il soit , peut-estre mon chagrin
Fait trembler sa bonne fortune.
Quand l'objet est léger et vain.
Le dernier soupirant se doit tenir alerte ; Qu'auroit-il plus que moy? j'ay fait le même gain,
Il peut faire la même perte.
Chacun débite sa douceur.
Chacun, en fait d'amour, se supplante et se choque; Et je gage déjà que de mon successeur
Quelqu'un regarde la défroque.
A vôtre gré prenez l'essor, Je n'en murmure point, ce n'est plus mon affaire; Mais, entre nous, combien prétendez-vous encor
Avoir d'inconstances à faire?
Tout passe, les attraits s'en vont; Et quand vous n'aurez plus cette grande jeunesse^ Eussiez-vous, s'il se peut, un caprice plus pront ,
On vous gagnera de vitesse.
l58 STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES.
S'il reste vers ces derniers temps Quelque trait à vos yeux de leurs traits adorables, Ils vous feront au moins tout autant d'inconstans
Que vous faites de misérables.
Pour vous payer, on vous rendra Cette infidélité qui n'épargnoit personne; Et de vôtre printemps la faute deviendra
Le supplice de vôtre automne.
Vous verrez avecque rougeur Vos charmes ne donner que de foibles atteintes; Et nous pourrons bien voir quelque mépris vengeur
Naître de vos grâces éteintes.
Mais malgré le dépit que j'ay.
Le ciel garde pourtant vôtre beauté parfaite; Encore que je sois un amant outragé.
Je désire estre un faux prophète.
STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. l5()
STANCES
UAmant indifférent.
NON, je ne monte point à ce point d'insolence, Que d'oser sans raison, d'un courage effronté, Soutenir de mes mœurs la trop grande licence, Et la lasciveté.
Je ne les cèle plus, mes vœux illégitimes, Si la confession amoindrit le péché ; Insensé que je suis, je découvre des crimes Que tout autre eût caché.
Quoique je les haïsse, et que je les déteste. Mon âme encor pour eux a des désirs puissans : C'est un subtil venin, c'est une douce peste Qui veut charmer mes sens.
ibO STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES.
Ah ! qu'il est difficile, et que l'on a de peine A supporter un faix qu'on voudroit décharger! Je nourris dans le cœur une espérance vaine De m'en voir dégager.
Je combats vainement, ma passion trop forte A réduit ma raison à ne plus résister, Et ressemble au vaisseau que le courant emporte Sans pouvoir s'arrêter.
Il n'est point de beauté ni de grâce certaine Que je puisse nommer l'objet de mes amours; Toutes sortes d'appas, me causant de la peine, Font que j'aime toujours.
Si quelqu'objet sur moy jette des yeux modestes, Sa pudeur me ravit, il devient mon vainqueur,, Et de si doux regards sont les fiâmes funestes Qui m'embrasent le cœur.
Si je trouve au contraire une Dame afîétée, Son langage un peu libre a pour moy des appas, Et la place me plaît, qui peut être emportée Sans beaucoup de combats.
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Si j'en vois par hazard quelqu'une dédaigneuse, D'une antique Sabine imitant le parler.
Je croy qu'elle le veut, mais qu'une âme orgueilleuse La fait dissimuler.
Une docte me plaît, j'y trouve mille charmes, J'adore incontinent ses rares qualitez : Une innocente encor me fait rendre les armes Par ses simplicitez.
S'il est quelque beauté si fort passionnée. Que de n'estimer rien que les vers que je fais, Aussi-tost sous ses loix mon âme est enchaînée, Et j'aime à qui je plais.
S'il s'en rencontre aussi dont l'humeur plus sévère, Blâme des vers qu'une autre aura trouvez charmans, Je voudrois me venger d'un si doux adversaire Par mille embrassemens.
L'une en se promenant chemine avec molesse, Et d'un pied négligent elle forme ses pas; Son mouvement me plaît, et sa feinte paresse A pour moy des appas.
L'autre d'un fier regard paroît inexorable, Et d'un pas mesuré marche superbement ; Mais elle pourra bien devenir plus traitable Dans les bras d'un Amant.
Parce que celle-là, si l'on n'est une souche, Avec sa douce voix nous sçait si bien charmer. Je voudrois dérober des baisers à sa bouche Sans la faire fermer.
Cette autre icy fait plaindre en cent façons nouvelles Les cordes que ses doigts sçavent si bien toucher; Pour n'aimer pas des mains si doctes et si belles Il faut être un rocher.
Celle-cy me ravit par un geste agréable, Qui fait suivre à ses bras la mesure des sons, Et fait tourner le corps d'un art émerveillable En cent doctes façons.
Toy, qui peux égaler par ta haute stature Ces femmes de Héros que l'Antiquité vit, Tu peux par ces faveurs que t'a fait la Nature Occuper tout un lit.
L'autre, quoiqu'un peu courte, a pourtant du mérite, Elle en est plus subtile au lascif mouvement; L'une et l'autre me plaît , la grande et la petite Me rendent leur Amant.
Elle n'a mis nul soin à laver son-visage, On ne remarque en elle aucun ajustement : Aussi-tost mon esprit songe quel avantage Donne cet ornement.
Cette autre plus parée a consulté sa glace,*' Pour donner à ses yeux de nouvelles clartez : N'est-ce pas un grand point de sçavoir avec grâce Etaler ses beautez?
La Blanche me remplit d'une ardeur non-commune , Pour la Blonde aussi-tost je mets les armes bas. Et mes yeux mêmement dedans la couleur brune Rencontrent des appas.
Des cheveux noirs pendans dessus un col d'ivoire Ont des attraits puissans qui peuvent tout charmer, Et ce fut de Léda la chevelure noire Qui la fit tant aimer.
S'ils sont dorez, l'Aurore en avoit de semblables. C'est par ses seuls rayons qu'on la voit éclater; Enfin je m'accommode à tout autant de fables Qu'on en peut inventer.
Dessus moy, la jeunesse a beaucoup de puissance; Un âge un peu plus meur a dequoy m'enflâmer: L'une par sa beauté, l'autre par sa prudence, Me peut aussi charmer.
Enfin, s'il est encor quelques beautez nouvelles, Qui puissent dans les cœurs porter la passion. Mon amour y prétend , et pour toutes les Belles J'ay de l'ambition.