‹ Poésies de BenseradeChapitre 38 sur 48 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Au bout du compte, quelque playe Que pour vous dedans l'âme j'aye, Je ne suis pas tant arrêté Awx. fers de ma captivité Qu'à les rompre, enfin, je n'essaye.

N'est-il pas temps que je me paye, Puisque mon amour est si vraye Et qu'on voit ma fidélité Au bout?

C'est par trop me donner la baye, De mon souvenir je vous raye, Ailleurs je suis bien mieux traité, Et c'est une jeune beauté Aimable autant que vous que j'aye Au bout.

A une Belk insensible qui demandoit des vers, STANCES.

DISPENSEZ-MOY, Belle insensible, De contenter vôtre désir; Ne m'ordonnez pas le plaisir .»

De rendre ma peine visible ; Révoquez ce commandement, Qui peut augmenter mon tourment, Sans accroître vôtre puissance.

Je ne sçaurois vous obéir, De peur que mon obéissance Ne vous oblige à me haïr.

Je recevrois beaucoup de gloire De vous présenter de mes Vers, Et de laisser à l'Univers Des marques de vôtre Victoire ; Mais, dans cet excès de douleur Où me réduit mon grand malheur.

STANCES, SONNETS, ÏPIGRAMMES. 127

Je voy bien qu'il me faut contraindre, Et qu'il vaut mieux ne point parler, Ne pouvant parler sans me plaindre Des feux dont je me sens brûler.

Laissons le récit déplorable

Du sort d'un malheureux amant;

L'on ne trouve rien de charmant

Dans l'entretien d'un misérable.

Le triste objet de ses travaux,

Le nombre infini de ses maux.

Le cours éternel de ses larmes,

Ses désespoirs, ses déplaisirs.

Ne vous feroient point voir de charmes

Qui pussent flatter vos désirs.

Quel objet vous peut-il dépeindre, Dans les supplices qu'il ressent.

Qu'un tourment sensible ei pressant D'une ardeur qu'il ne peut éteindre ?

Mais lors qu'il vous seroit offert.

Le tableau sanglant de ses fers Ne serviroit qu'à vous déplaire.

Et l'excès de sa passion,

Exciteroit vôtre colère.

Et non vôtre compassion.

Vous ne verriez dans ses pensées

Que de tragiques mouvemens,

Et les mortels ressentimens

De ses infortunes passées;

Vous n'entendriez dans son transport

Que les vœux qu'il fait à la mort

Pour finir son cruel martyre;

Et s'il n'étoit pas écouté,

Il accuseroit vôtre empire

D'injustice et de cruauté.

Il vous nommeroit infidelle, Cœur de rocher, cœur sans pitié, Ame dure et sans amitié, Ingrate, inhumaine et cruelle.

Il vous mettroit devant les yeux, Les mots les plus injurieux, Les fureurs les plus violentes; Et peut-être sans y penser.

Par ses paroles insolentes Sa main pourroit vous offenser.

Il est vray qu'il porte dans l'âme Un désir sincère et discret, Un amour céleste et secret, Exempt d'orgueil comme de blâme :

Il est vray que ce pauvre amant .

Consomme ses jours constamment Dans une flâme pure et belle; Mais par un destin rigoureux, Vous la jugeriez criminelle, A cause qu'il est malheureux.

Il vaut mieux garder le silence.

Que voir mon amour condamné; J'aime mieux être infortuné Par respect que par insolence :

Je sçay bien que dans les langueurs Que me font souffrir vos rigueurs.

Ma plainte seroit légitime.

Mais non, je ne me plaindray pas, Et je veux être exempt de crime, Plutôt qu'être exempt du trépas.

l3o STANCES, SONNETS, EPIGRAMMES.

Sur un Portrait.

STANCES

FLATTEUR, qui sans affection Charme la douleur qui me tuë; Ingénieux trompeur qui, décevant ma veuë, Satisfais à ma passion ;

Aimable entretien de ma flàme, Ombre du soleil de mes yeux Et de la vérité qui plaît seule à mon âme, Mensonge industrieux;

Imaginaire Déité

A qui je rends de vrais hommages, Beaux rayons dérobez du plus beau des visages Que l'art ait jamais inventé!

Muet témoin de ma constance.

A qui je me plains chaque jour, Astre, qui dans la nuit de ma cruelle absence Éclaires mon amour.

Quoique vos attraits décevans Soient peints d'une main secondée De l'art et des efforts d'une puissante idée. Olympe a des yeux plus sçavans.

Le temps a droit de faire outrage, A tout ce que l'art peut tracer; Mais, quand ses doux regards impriment son visage, Rien ne peut Teffacer,

A Madame de Hautefort, pour le Koy.

STANCES

OBJET aimable et vertueux, Comme un amant respectueux, Je mets à vos pieds mon empire; Puisque rien ne vous le défend, Permettez qu'un enfant soupire Et se plaigne à vous d'un enfant.

Vous possédez mon jeune cœur, Et déjà vôtre éclat vainqueur Impérieusement le brave; Mes fers sont nez avecque moy, Et vos yeux m'ont fait leur esclave, Quand les Dieux m'ont fait vôtre Roy,

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. l33

Mon père eut le même transport, Et m'a laissé^ quand il est mort, Cette belle flàme en partage :

Je l'ay trouvée entre ses biens, Et j'en préfère l'héritage A tous les sceptres que je tiens.

Ce monarque si redouté, Qui vous donna sa liberté, M'inspira le soin de vous plaire En me communiquant le jour, Car ce n'est point de par ma mère, Que je suis sujet à l'amour.

Il eût fait dans sa passion. Des leçons de discrétion, Pour les âmes les mieux éprises; Et moy, brûlant de même ardeur.

Vous sçavez si mes entreprises Effarouchent vôtre pudeur.

De la reine et de vous j'apprends Des préceptes bien différens, Qu'il ne faut pas que je dédaigne :

l34 STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES.

Elle, se faisant obéir,

M'instruit comme il faut que je règne;

Et vous m'apprenez à servir.

J'auray sujet d'être insolent, Et seraj le plus opulent De tous les Princes qu'on révère, Si quelque jour vous me livrez Ce que vous deviez à mon père Et tout ce que vous me devrez.

Jusqu'icy mes maux me sont doux.

Aussi m'accorderiez-vous

Une très-inutile grâce :

Mais qu'un jour je seray content

Si vôtre cruauté se passe.

Et si vôtre beauté m'attend !

Gardez vôtre cœur pour le mien.

On peut faire trop tôt du bien.

Comme trop tard on en peut faire;

Et vous avez encor du tems

A méditer sur le salaire

Qu'on doit à des feux si constans.

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. l35

Ainsi parloit à des beaux yeux, Un Roy pour qui les siècles vieux Porteront jalousie au nôtre, Un enfant qui nous sert d'appuy.

Blessé dans le cœur par un autre.

Moins aimable et moins beau que luy.

Pour flatter le mal qui l'a pris, A la honte des beaux esprits.

Il n'a choisi que ma personne; J'explique ses premiers désirs Et suis cause que Boisset donne De l'air à ses premiers soupirs.

Je m'estime un peu malheureux, De faire des vers amoureux.

Contre un vœu dont il me dispense; Mais quoique je sois combattu.

J'en feray tant que l'Innocence Fera Tamour à la Vertu.

Qà^^

SONNET

JEUNE divinité, dont la grâce immortelle, Comme vôtre dédain, va toujours augmentant; Vous déplais-je si fort, me haïssez- vous tant. Qu'il faille être à vos coups une butte éternelle?

Je n'avois pas senti cette rigueur nouvelle Dont vous vous avisez en me persécutant, Et qui vous fait donner le titre d'inconstant A qui depuis deux ans vous est toujours fidèle.

Moy, n'avoir plus pour vous le même sentiment

Que l'amour m'inspira si glorieusement,

Et vous quitter ainsi pour en aimer une autre î

Changez d'opinion, Philis, et songez bien

Qu'il n'est point de beauté qui soit comme la vôtre,

Et qu'il n'est point de cœur qui soit comme le mien.

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. iSy

Pour Monsieur le Marquis del Carette.

SONNET

TOY, dont redoutent les approches, Ces médecins qui volontiers Du monde retranchent le tiers, Célèbres par le bruit des cloches;

Toy, qui ne bronches ni ne cloches, Éloigné de leurs faux sentiers, Fléau des brûlans héritiers, Qui te font de secrets reproches ;

Digne Esculape de nos jours, Carette, ton noble secours A le bien payer me convie;

Et, fameux par tout l'univers, Celuy qui prend soin de ma vie Doit être immortel dans mes vers.

Sur la mort de Monsieur le Prince

CONDÉ meurt dans son lit, et sa gloire en murmure; Aussi voit-il sa mort d'un regard dédaigneux. Il la cherchoit brillante, elle s'en vient obscure Et peu digne d'un cœur de ses jours peu soigneux.

Sa grande âme inquiète échappe et rompt ses nœuds. Pareille fin luy semble une espèce d'injure. Terrible aux ennemis, fondre et tomber sur eux, Percé de mille coups, étoit chose moins dure.

Il vouloit en mourant être utile à son Roy, Comme il le fut jadis quand son bras de Rocroy, Nortlingue, Lans, Senef, rougit les plaines vastes.

Et que n'en diront pas les siècles à venir ?

Heureux, s'il eût fait moins, ou qu'il eût dans nos fastes

De ce qu'il fit de trop éteint le souvenir.

STANCES, SONNETS, ÉPIGRAMMES. I Sç

Plainte du Cheval Pégaze aux Chevaux de la Petite Écurie, qui le veulent déloger de son Galetas des Thuileries.

PÉGAZE, contre qui tant de chevaux ensemble Forment une cabale, et conspirent, ce semble, A le faire sortir du lieu de son repos. Leur voulut expliquer la douleur qui le touche. Et, secouant le mords qu'il avoit dans la bouche, Parmy beaucoup d'écume en fit sortir ces mots :

Compagnons d'une belle et noble servitude, Que sous le Grand LOUIS nous ne trouvons point rude. Me voulez-vous enfin chasser de mon réduit? C'est un bruit surprenant, et lors que je l'écoute. Pour le Cheval de bronze on me prendroit sans doute. Si je ne m'ébranlois à ce terrible bruit.

Croyez-vous que mes droits soient moindres que les vôtres? Sommes-nous pas chevaux les uns comme les autres? Je suis par-dessus vous, et ne m'en prévaus pas : Les qualitez que j'ay sont moins matérielles, Et quand ce ne seroit qu'à cause de mes ailes, Je doy loger en haut, si vous logez en bas.

Ne nous reprochons rien^ vous portez le monarque. Et pour vous en effet c'est une illustre marque; Mais, à n'en point mentir, mon sort est aussi bon: Vous marchez terre à terre en des routes connues, Moy d'un rapide vol je traverse les nues, Et porte dans le ciel sa louange et son nom.

D'autres que moy verroient leurs forces étouffées Sous ce pesant amas d'armes et de trophées Qui le rendent par tout redoutable aujourd'huy; C'est aussi pour mon dos une charge assez forte: En ce grand équipage il faut que je le porte Dans la postérité bien loin derrière luy.

Combien j'ay veu de fois naître et mourir les roses. Depuis que je luy vay quérir les belles choses Dont il veut chaque hyver enrichir son ballet;

Et quand j'ay comme il faut galoppé pour sa gloire, Pour une pauvre fois qu'on m'aura mené boire, Tout le reste du temps on me laisse au filet.

JULES, qui pour l'Estat se donna tant de peine. Voulut aussi régler mon foin et mon avoine; Luy-même descendit jusqu'à ce dernier soin, Mais il prit par malheur un râtelier pour l'autre. Et quittant un païs aussi doux que le nôtre. Partit et me laissa sans avoine et sans foin.

Je n'aurois maintenant pauvreté ni tristesse, N'étoit qu'un bon coureur, me passant de vitesse, A pris ma portion que je luy voy manger ; Dedans la paille fraîche il se vautre, il s'y plonge. Couché sur ma litière, et tandis qu'il me ronge, Malheureux, je n'ay rien que mon frein à ronger.

J'habite un beau palais, qui n'a point de modèle. Si c'est enchantement ou chose naturelle, C'est où les spectateurs demeurent en suspens: Il est peint, ajusté, poly, galant, honnête; Tout y plaît, tout y charme, et rien n'y sent la bête Que de l'avoir fait faire à mes propres dépens.

C'est d'une si tranquille et si riante place. Presque à moitié chemin du ciel et du Parnasse, Que je sçay mépriser tout l'or de ces bas lieux; Là s'égaye en repos ma libre fantaisie, Vivant là d'un air pur, et d'un peu d'ambroisie, Qui tombe quelquefois de la table des dieux.

Ce pays de séjour en délices abonde.

C'est un don queje tiens du plus grand Roy du monde,

Je veux devant ses yeux ma disgrâce étaler :

Et je ne seray pas le premier misérable

A qui l'on aura vu sa bonté favorable.

Ni le premier cheval dont il ait oùy parler.

^^^èf^

SONNET

CE qu'il faut pour un poëte, Homère enfin l'avoit, Et des autres il fut comme le pédagogue; Virgile vint ensuite, et pas moins n'en sçavoit, La secte de ces gens est envieuse et rogue.

Aristote, invincible en tout ce qu'il prouvoit, Après avoir esté tant de siècles en vogue, Descartes vient, qui dit qu' Aristote revoit, Et débite, ce semble, une plus fine drogue.

Ce qu'il faut pour un peintre, Apelles le fit voir, Et de ses descendans se crut le désespoir; Il en est toutefois qui partagent sa gloire.

Ce qu'il faut pour un roy, le nôtre nous l'apprend, Et nous a dés longtemps mis en état de croire Qu'il ne sçauroit jamais en venir un si grand.

Air.

iRCis dans nos bois-apperçut Une jeune et tendre bergère, Elle luy plut, Sans qu'elle sçût Comme il faut faire Quand on veut plaire.

Il se plaignoit d'un air touchant, Mais elle n'en fut pas atteinte,

Et sur le champ

Ne fît qu'un chant

De cette plainte.

Ou vraye, ou feinte.

Son cœur est un petit glaçon.

Quoy que pour elle on puisse faire,

Une chanson

De sa façon,

Est le salaire

Qu'on en espère.

Pour Monsieur Perraut.

SONNET

SUY ta pointe, Perraut, sous des couleurs si belles. Prouve-nous que ton siècle, heureux de toutes parts. Sur le fait des héros, comme sur les beaux arts, Ne dégénère en rien de ses premiers modèles.

Fais-nous-en seulement des peintures fidèles, Nous verrons les LOUIS au dessus des Césars, Et le temps favorable aux le Bruns, aux Mignards, Les mettra pour le moins vis à vis des Apelles.

Qui l'oseroit nier? l'antique a sa beauté; Mais elle n'exclud point la sage nouveauté; Sans se déshonorer, la fille suit la mère :

Où d'Auguste en seroit la mémoire aujourd'huy, Si trop respectueux Virgile pour Homère, Eût fait difficulté de paroître après luy ?

Page 1